Bienvenue dans ce troisième numéro de La Toile Cosmique, une revue littéraire consacrée à la science-fiction ! Chaque mois, tu pourras y retrouver des interviews d’auteurices, de maisons d’édition indépendantes, des news littéraires, les nouveautés en librairie, des coups de coeur, les bibliothèques des lecteurices, et bien plus encore !
Au menu de ce numéro :
Dossier : la science-fiction optimiste pour imaginer des futurs confiants
Les news SF du mois
L’interview cosmique : Chloé Chevalier
L’éditeur du mois : les éditions Scylla
La collection spatiale : Les Nouveaux Millénaires
Les sorties SF du mois
Coup d’oeil sur vos bibliothèques
Le coup de coeur de Fanny (alias Bookosaurus.rex)
Une vie dans les étoiles : Christine Renard
Les événements du mois
Tests : quel courant de la SF te correspond le plus ?
On entame le meilleur mois de l’année (non, c’est pas parce que c’est mon anniversaire) et on va être sacrément gâtés niveau sorties littéraires ! Des recueils, des novellas, des romans, des grands noms et des nouvelles plumes, mais aussi de nouvelles collections, on fait le tour des sorties du mois de mars ensemble !
De l’origine des espèces, Kim Bo-Young. Parution le 04 mars.
Un roman poétique et philosophique qui invite à adopter le point de vue de robots vivant dans une époque glaciaire et sur le point de découvrir l’existence de la vie organique. Par l’autrice multi-récompensée de « L’odyssée des étoiles », sélectionnée pour le National Book Award, et pionnière de la SF en Corée.
Éversion, Alastair Reynolds. Parution le 04 mars.
Silas Coade est médecin à bord du Demeter, au XIXe, au XXe siècle ou dans un futur lointain… Perdu dans les eaux norvégiennes, non loin du pôle Sud ou dans l’espace, il se dirige vers un mystérieux Édifice, un gouffre menant à l’intérieur de la Terre ou le satellite de Jupiter… Silas Coade ne cessera de mourir avec l’équipage du Demeter. À moins qu’il n’affronte la terrifiante vérité sur sa propre nature…
La planète des Toudous, John Scalzi. Parution le 05 mars.
Prospecteur indépendant sur une des planètes minières de la toute-puissante compagnie Zarathoustra, Jack Holloway découvre un filon de pierres précieuses dont une seule suffira à le mettre quelque temps à l’abri du besoin… si les avocats de son client ne trouvent pas le moyen de l’en déposséder. Le même jour l’alarme de son domicile se déclenche. S’agit-il d’un cambrioleur ? Non ! L’intrus se révèle être une adorable boule de poils d’une espièglerie confondante, qui ne tarde pas à ramener sa petite famille… Bientôt, les cadres de la compagnie s’avisent du problème : si le peuple à fourrure s’avère doué de raison, c’en sera fini de l’exploitation du sous-sol de la planète par une entreprise étrangère. Jack, ancien avocat magouilleur, choisira-t-il de soutenir les « toudous », ou d’étouffer l’affaire et empocher l’argent ?
Kò Mawon, Michael Roch. Parution le 05 mars.
Une série d’explosions secoue Lanvil. La mégalopole caribéenne se désarticule, l’utopie vacille. L’enquête est malmenée par deux flics courant après leurs propres drames. Dani arpente des archives de souvenirs. Elle n’a plus de nouvelles de sa mère, et les circonstances de la disparition ont été falsifiées par ses collègues. Perroquet a perdu l’agente artificielle qui logeait dans son crâne – elle aurait dû être immortelle, elle était comme sa fille. Pourtant, les voix qui le guident grincent toujours autant. L’utopie d’un Tout-Monde accueillant est hantée par la disparition. D’immeubles incendiés en cachettes policières, des champs de dirigeables aux serveurs pour consciences virtuelles, les labyrinthes intérieurs s’entremêlent aux étages de Lanvil. Au risque de dévoiler ses illusions profondes : comment elle s’est construite, et quels cadavres sont cachés dans ses fondations.
PHENYX, Sophie Jomain et Maxime Gillio. Parution le 12 mars.
Depuis quatre-vingts ans, la PHENYX maintient la paix entre hybrides et non-hybrides, sous la protection d’un être tout-puissant : le Pacificateur. Lorsque celui-ci vacille pour la première fois et qu’Ethan, étudiant sans histoire, est choisi pour lui succéder, tout bascule.
Désormais investi de pouvoirs exceptionnels, et guidé par Mina, téléporteuse insaisissable au service de l’organisation, Ethan plonge au cœur d’un système où la PHENYX protège autant qu’elle manipule l’humanité tout entière.
Entre mensonges, vengeance, pouvoir absolu et désir interdit, ils devront décider s’ils veulent sauver le monde… ou le réduire en cendres pour tout reconstruire.
Et si le nouveau Pacificateur devenait la menace que la PHENYX redoutait depuis toujours ?
Des perles pour les truies,Maeve Spiral. Parution le 12 mars.
Pervenche, Théodebert et Baudouin, sont trois petits voyous des quartiers populaires d’une ville anonyme. Vivotant en truandant et rackettant les établissements de plaisirs, ils rêvent d’une vie meilleure et pourquoi pas, de devenir riches. Pervenche plus encore que ses deux compères. Pour elle qui est une femme à la stature imposante, il n’y a pas beaucoup de perspectives d’avenir.
Elle sait qu’elle peut compter sur Baudouin qui a toujours une bonne idée. Justement ce dernier est sur un gros coup. Un de ceux qui pourraient leur permettre de s’extraire de la pauvreté, un coup qui leur permettrait de passer les grilles de la haute ville pour devenir des gens importants.
Mais est-ce un si bon plan ?
Fragments d’un dieu mourant, Jonathan Brychcy. Parution le 12 mars.
Dans un paysage désolé, un homme sans nom poursuit une folle quête…. Chargé de la garde personnelle du souverain, et alors qu’il avait rejeté ses désirs, il s’est vu transformé par sa relation amoureuse avec le nouveau roi. Protéger et aimer sont devenus les deux mots qui le guident.
Mais, malgré cet amour, une profonde dépression vient assaillir le monarque. Les jours de bonheur laissent la place à des paysages hantés et délabrés. Pour sauver son aimé, l’homme décide de prendre la route sur ces terres angoissées, en quête de la Déesse, créatrice de cet univers, pour qu’il lui soutire un moyen de sauver la vie de l’homme qu’il aime.
Un souffle dingue, une histoire bouleversante… telle est ce récit de Jonathan Brychcy…
Aspects, Ian McDonald. Parution le 12 mars.
Outre-espace. Temps futurs. Depuis des millénaires, Tay abrite une humanité parfaitement adaptée aux conditions d’un monde-océan. Pour le jeune Ptey, le moment est venu de rejoindre la Maison de Multiplication et découvrir les huit personnalités qui le constituent, ses Aspects — un rite de passage essentiel qui le changera à jamais. Mais dans le ciel de Tay, depuis des décennies maintenant, se presse la Communauté anpreen, huit cents vaisseaux titanesques à la coque de glace nanorenforcée en quête de ressources. Car aussi puissante que soit l’Anpreen, cette très vieille espèce du Clade, elle n’en est pas moins en fuite — et en ruine. En effet, l’armada anpreen n’est que l’écho d’un conflit immensément plus vaste, et l’Ennemi est sur ses talons, il approche, il sera bientôt là. Quel sort réservera-t-il au paisible monde de Tay une fois l’objet de son ire réduit à néant ? Pour Ptey reste la fuite, mais pour aller où ?
La Beauté, Aliya Whiteley. Parution le 18 mars.
Dans ce court roman, Aliya Whiteley interroge la fin des structures établies et la naissance d’une société radicalement autre. Une parabole queer, poétique et ambiguë, où de la différence jaillit la violence, avant qu’un nouveau monde ne s’ouvre aux corps métamorphosés.
Au creux des étoiles, Emmanuel Brière Le Moan. Parution le 18 mars.
Pour Julius Harrison, un gamer criblé de dettes, les simulations semblent une échappatoire idéale. Mais la vérité est terrifiante : la Terre est tombée, anéantie. Son cerveau, comme ceux de quatorze autres recrues d’élite, a été brutalement extrait et inséré dans un neurovaisseau par des êtres que l’on nomme Cervidiens. Leur mission ? Débusquer l’origine de l’intelligence dans la galaxie. Au fil de ce voyage vertigineux, ils affrontent des dangers insoupçonnés, rencontrent des civilisations aux logiques étrangères, et voient leur propre identité se dissoudre dans l’immensité cosmique. Entre amnésies temporaires et transformations radicales, leur quête les mène aux confins de l’univers, là où le sens même de l’existence se redéfinit.
Symbioses, 2094, l’Ours et le Vaisseau, Johan Heliot. Parution le 19 mars.
2094. Suite à une guerre nucléaire, seuls les pôles offrent encore des conditions de vie acceptables. Les survivants qui s’y sont réfugiés, humains comme animaux augmentés, reconstruisent deux sociétés distinctes dont les rapports, déjà tendus, virent au conflit ouvert lorsque le Nord lance l’assaut sur un iceberg — précieuse source d’eau douce — appartenant au Sud. Dans les coulisses des hostilités, quelques individus élaborent un plan avec l’espoir d’éviter la guerre entre les pôles, et la volonté de faire évoluer l’ensemble du vivant. Cette quête pour un monde nouveau rassemble Oonia, jeune militaire du Nord hantée par la puce mémorielle de son grand-père ; son binôme ursidé, Börs, guerrier et poète ; Arkadin, le dernier rhinocéros blanc ; son ami Spiridon, phoque et ambassadeur du Sud ; et la seule I.A. qui croit encore en l’humanité…
Un orage sur Saturne, Pierre Cuvelier. Parution le 26 mars.
Tandis qu’il finissait sa formation d’astrologisticien sur la Lune, notre héros a croisé la route d’une artiste hors norme. Une artiste qui utilise des pinceaux et une toile, à une époque où les vols habités sillonnent de long en large le Système solaire. Une artiste qu’il croise ici et là, sur Mars ou en orbite autour de Saturne. Mais une artiste, surtout, qui n’en a pas fini d’infléchir la courbe de son existence. Jusqu’à lui faire prendre une toute nouvelle direction.
Les Inhibiteurs T1 : L’espace des révélateurs,Alastair Reynolds. Parution le 26 mars.
Il y a neuf cent mille ans, la civilisation amarantine a été anéantie alors qu’elle était sur le point de découvrir les voyages spatiaux. Persuadé que cette histoire ancienne pourrait être sur le point de se répéter, l’archéologue Dan Sylveste met tout en œuvre pour résoudre l’énigme de cette disparition. Faute de ressources, il forge bientôt une alliance hasardeuse avec l’équipage cyborg du vaisseau interstellaire Spleen de l’Infini. Mais alors qu’il se rapproche du secret, le plus implacable des tueurs s’approche lui aussi, car les Amarantins n’ont pas été annihilés sans raison. Et cette dernière pourrait bien bouleverser l’univers — l’essence même de sa réalité — de manière irrévocable.
Le désert du monde, Jean-Pierre Andrevon. Parution le 26 mars.
Il se réveille. Dans une pièce qu’il ne reconnait pas. Sous des combles à la toiture éventrée, sa jambe blessée par une poutre. Pas un bruit. Où est-il ? Et surtout, qui est-il ? Car très vite, l’homme réalise qu’il n’a plus aucun souvenir. Pas de passé, pas de mémoire . Il quitte la chambre, et dans l’escalier qui le mène au rez-de-chaussée de cette maison dont il ignore tout… tombe sur son premier cadavre . Il y en aura beaucoup d’autres. Partout, dans ce village muet où il erre bientôt. Pourquoi ? Commence alors une double quête cruciale : celle de son identité et les raisons de ce désert du monde…
Hope Future, c’est un petit ouvrage qui est né d’un projet partagé entre les membres du collectif offense fin 2019. A l’origine du texte, Clém et Jenny, qui questionnent des personnes souhaitant s’embarquer pour la mission MarsOne, un projet de colonie martienne pour 2024. De là naît la pièce Hope future — anatomie d’un départ dans l’espace, dans laquelle deux astronautes s’envolent en mission pour ne jamais revenir. le projet sera documenté au maximum, rencontre avec des scientifiques, lectures de textes bibliques et de science-fiction, des faits historiques. L’idée est de « rêver le futur » en réussissant à « se sauver par l’imaginaire ». Et pour mettre ces idées en forme, pour en réaliser une vraie fiction, le collectif fait appel à Sabrina Calvo, qui leur paraît être la plus à même de raconter cette histoire sous forme de nouvelle.
On a du mal à rêver le futur alors peut-être qu’on peut au moins réussir à se sauver par l’imaginaire (rien que ça).
Le 07 novembre 2024, la pièce est jouée pour la première fois au théâtre Jules Julien lors du festival Supernova, à Toulouse, après des semaines de travail intense pour le groupe. Un an plus tard, les éditions Blast publient la pièce ainsi que la nouvelle de Sabrina Calvo dans ce petit recueil, Hope future, que j’ai découvert sur les étagères de la librairie Ombres Blanches de Toulouse. Je ne connaissais rien de cette histoire, et j’ai été impressionnée voire conquise par le travail du collectif offense qui nous offre une belle mise en lumière de son projet dans l’ouvrage.
De quoi ça parle ? Hope future, c’est l’histoire de notre planète, peut-être demain, peut-être dans quelques décennies — en tout cas, pas en 2024, puisque le projet MarsOne n’a jamais vu le jour. Une pluie de cendres s’abat mystérieusement sur Terre, et elle a réduit la vie à peu de choses. Plus de récoltes, plus de champs fleuris, plus de sorties, plus d’air. Alors, quelqu’un a été désigné pour partir dans l’espace découvrir ce qui s’y trame. Un aller sans retour. Pourquoi avoir accepté ? Parce que malgré le désespoir, il reste une petite lumière, un petit éclat de vie qui fait dire « et si on y arrivait ? », parce que tout espoir n’est pas mort. Il reste des gens pour y croire, en dépit de la peur. Parce que si on ne croit plus, si on ne se bat plus, c’est la cendre qui gagne.
Le texte de Sabrina Calvo qui ouvre le recueil est un long monologue de cette personne volontaire qui va embarquer pour sauver l’humanité et qui répond aux petites voix dans sa tête qui lui instillent le doute « si on ne faisait rien d’autre là qu’un injuste sacrifice ? Si c’était ça notre dernier geste ? ». On la connaît bien cette petite voix dans nos têtes qui nous fait douter, qui remet tout en question sans arrêt. Sabrina Calvo la rend omniprésente sous forme de courtes phrases italiques qui s’immiscent insidieusement dans l’esprit de la protagoniste. Un échange constant se fait entre cette petite voix et les pensées de l’héroïne. Ce qui frappe, malgré la situation qui semble désespérée, c’est la luminosité du texte. L’espoir de naît de cette petite chance, une opportunité infinitésimale, un lien infime que l’humanité choisi de risquer. Sabrina Calvo retranscrit cela avec une plume simple, brillante et introspective. C’est un court texte étincelant qui redonne confiance dans le futur.
On a besoin de trouver, par la fiction, des questions ou des réponses au sujet du monde qu’on habite et de la catastrophe qui vient.
La pièce quant à elle, créée par le collectif offense, met en scène l’envoyé.e, dernière personne a avoir été choisie pour percer le secret de la cendre qui tombe sur le monde. Elle aussi entend ces voix, celles des précédentes avant elle, celles que l’on a envoyé sans perspective de retour. Il y a Celle-qui-fait-waf (en référence à la chienne Laïka), Celle-qui-est-tombée-dans-le-tas et puis Celle-qui-est-restée-coincée. Des personnages à part entière dont les voix se mêlent à celle de l’envoyé.e et qui l’aient, la guident dans son voyage vers l’origine de la cendre. le texte est à la fois poétique et chantant, on lit la pièce comme si on entonnait une douce chanson d’espérance. L’envoyé.e veut sauver l’humanité, mais en fin de compte, c’est elle-même qu’elle sauve, ainsi que celles qui sont venues avant elle, c’est Celle-qui-prend-tout, puisque finalement, elle n’est que poussière, elle n’est que cendres.
Est-ce que la conquête spatiale sauvera l’humanité ? Est-ce que la solution c’est de créer des colonies sur mars ? C’est ce qu’interroge cet ouvrage aux travers de ces deux textes complémentaires, qui mettent en lumière l’aberration humaine qui s’exile dans l’espace au lieu de stopper la destruction de son unique planète. J’ai été émue par ces deux récits qui, en dehors de leur sujet grave, réussissent à faire naître un peu d’espoir au coeur de ténèbres. J’aurais adoré pouvoir assister à la représentation du collectif en 2024 au théâtre Jules Julien ! Un petit ouvrage au pouvoir éminemment puissant.
Écriture collective, d’après une nouvelle de Sabrina Calvo • Adaptation collective & jeu Clémence Da Silva, Maxime Grimardias, Mag Lévêque, Noé Reboul • Scénographie & régie plateau Rudy Andrea Gardet • Aide à la conception technique Kazy de Bourran • Création lumière et régie Adèle Willemin • Création musicale Jenny Victoire • Charreton regards extérieurs Théo Perrache et Maëva Meunier • Chargée de production Clémentine Lévêque.
Dirigée par Mathieu Bablet, l’anthologie Midnight Tales rassemble les quatre tomes de la série dont les opus sont sortis entre 2018 et 2019 aux éditions Ankama sous le label 619. Ce projet s’est conclu en 2022 avec la parution de The Midnight Order, un one-shot qui reprend les personnages croisés dans les Midnight Tales.
On retrouve aux pinceaux et à la plume dans Midnight TalesMathieu Bablet, évdiemment, mais aussi Elsa Bordier, Gax, Florent Maudoux, Rebecca Morse, Clément Rizzo, Sourya Sihachakr, Guillaume Singelin, Da Coffee Time, Mathilde Kitteh, Thomas Rouzière, Baptiste Pagani, The NEB studio, Thomas Gilbert, Neyef et Loïc Sécheresse. Ce projet collectif se veut un hommage aux magazines pulp des années 40 comme Tales from the crypt ou Horror, inspiré par l’univers des magical girls, et notamment Charmed, Buffy contre les vampires ou encore Sailor Moon. Des inspirations qui servent de fil conducteur aux récits mettant en scène des sorcières aux quatre coins du monde et à diverses époques, chassant les esprits malveillants qui s’en prennent aux moldus au nom de l’Ordre de Minuit, une organisation secrète séculaire qui protège le monde de ces abominations.
Réunis dans cette intégrale, les contes de minuit se voient offrir un magnifique écrin cartonné à l’effet velouté, avec marquage à chaud, signet et reliure en tranchefile faisant écho à l’édition de The Midnight Order parue en 2022. La couverture enluminée aux reflets argentés sur fond violet évoque une certaine idée de la magie et des grimoires occultes interdits. Quant à l’illustration de couverture, signée Mathieu Bablet, elle ne laisse aucune place au doute : les midnight girls sont bien de retour !
Mais alors, de quoi ça parle exactement, Midnight Tales ?
De tous temps, les sorcières ont combattu les forces obscures de ce monde sous la supervision de l’Ordre de minuit, une organisation ancestrale qui chapeaute ces femmes et ces filles dotés de puissants pouvoirs. Dans cette anthologie, nous traversons le monde et les époques : du Japon au Royaume-Uni, en passant par la France, l’Inde, la Thaïlande ou encore l’Égypte, des petits groupes de sorcières sont non seulement confrontées à des esprits malins, mais aussi tiraillées dans leurs choix de vie de tous les jours. Car elles n’en sont pas moins des femmes évoluant dans un monde dominé par les hommes, et leur place n’est pas toujours évidente à trouver. Certaines d’entre elles ont un mari, des enfants, un boulot, difficile de conjuguer vie personnelle et combat contre des entités malveillantes. L’héritage familial est parfois lourd aussi. Lorsqu’on est fille ou petite-fille de midnight girls, a-t-on vraiment le choix de son avenir ? Si l’Ordre leur offre une vie exaltante et indépendante, n’est-ce pas un carcan de plus qui les empêche de vivre leur existence comme elles le souhaiteraient ? Car les sorcières trop déviantes et trop puissantes sont une menace, elles sont envoyées dans La Forteresse Blanche, sorte de no man’s land éthéré où elles seront destituées de leurs pouvoirs d’une bien cruelle façon.
Le travail de recherche qui a été réalisé pour documenter l’ouvrage est admirable. L’opus est ponctué de dossiers consacrés à la mythologie qui vient d’être abordée dans le récit, apportant crédibilité à l’histoire et permettant de l’ancrer un peu plus dans le réel. On en apprend énormément sur les monstres mystiques, les croyances et coutumes de certains peuples, mais aussi des sujets de société, notamment la place des femmes. Cela donne un aspect très encyclopédique à l’ouvrage. Mystères des cités englouties, colonialisme en Égypte, organisations occultes, bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, religions, l’ouvrage balaye un large spectre de sujets tout aussi passionnants les uns que les autres.
Je ne l’ai pas encore évoqué mais Midnight Tales est un ouvrage profondément féminin et féministe, qui ne met en scène que des héroïnes et qui aborde les questions liées à la place des femmes dans la société, toutes les sociétés. C’est une volonté assumée de Mathieu Bablet de mettre en avant des figures de femmes à la fois fortes et fragiles, loin des clichés habituels des personnages féminins de la bande-dessinée, comme il l’expliquait dans une interview pour ActuaBD en 2018 : « Souvent, les personnages sont des hommes ou parfois des femmes « badass« , qui ont des caractéristiques masculines pour justifier leur place de personnage principal. Dans Midnight Tales, j’avais vraiment la volonté de créer des personnages féminins aussi denses et complexes que les personnages masculins ». La figure de la sorcière permet de donner une image à la fois ésotérique et moderne, car elle dispose d’une base historique solide et elle ressurgit aujourd’hui teintée de féminisme. L’ouvrage est également traversé de questions de société très actuelles comme les violences faites envers les femmes, la grossophobie, le deuil et la perte, les familles mono-parentales, le harcèlement.
En plus des courtes histoires graphiques, l’ouvrage propose cinq nouvelles littéraires se déroulant dans l’univers des Midnight Tales. Illustrées par Mathieu Bablet, elles offrent du corps à l’œuvre et permettent de varier les genres pour garder l’intérêt éveillé. Ces textes permettent aussi de faire une petite pause lorsque l’action graphique devient trop intense, ils ralentissent un peu le mouvement en offrant un moment d’évasion purement manuscrit. Ainsi, le collectif nous propose de lire Avant la tempête, d’Elsa Bordier, texte dans lequel une jeune fille découvre qu’elle appartient à une lignée de sorcières de l’ordre et qui va affronter des harpies déchaînées, Before the nightmare, d’Isabelle Bauthian, où trois puissantes amies se frottent à un dragon pour honorer leur dernier combat ou encore Nous ne croyons pas, de Tanguy Mandias, qui nous entraîne entre les fjords de Terre-Neuve et les côtes du Labrador.
Et à quoi ça ressemble Midnight Tales ?
L’ouvrage est extrêmement varié en termes de styles graphiques et de coloration. Forcément, tous les genres ne plairont pas à tout le monde, mais pris la dans l’ensemble, il offrent une grande diversité visuelle à l’opus. Cette hétérogénéité fait la force de Midnight Tales selon moi. On distinguera aisément le coup de crayon de Mathieu Bablet, reconnaissable entre mille, ainsi que son utilisation de la couleur qui est toujours aussi somptueuse. J’ai d’ailleurs énormément apprécié Nightmare from the shore, dont il est l’illustrateur et le scénariste. Il y a une telle intensité dans les dessins et l’histoire est à la fois triste et magnifique. Un chef d’œuvre.
L’histoire qui ouvre l’anthologie, The Last Dance, sur un scénario de Mathieu Bablet et des dessins de Guillaume Singelin, est, je trouve, particulièrement emblématique de toute la thématique de l’ouvrage. On se trouve à Btrattleboro, aux USA, en 2018, et on y suit une bande de quatre amies encore au lycée, qui traquent le Mothman, une créature mi-humaine mi-phalène. Il y a une vibe très années 80, que ce soit au niveau des décors ou de la coloration, on s’attache immédiatement à cette bande de jeunes filles qui s’apprête à quitter le lycée pour plonger dans le grand bain, soit en partant à l’université, soit en se lançant dans la vie active.
J’ai également retenu Devil’s Garden, dont la première partie est dessinée par Gax, quand la deuxième a été confiée à Mathilde Kitteh. Les deux styles graphiques sont totalement opposés, mais ils se répondent d’une belle manière. J’ai un peu de mal à définir le trait de Gax, c’est très primitif et coloré à la fois, il y a comme une brume noire qui parcourt les cases si bien qu’on semble être nimbé dans un cocon cauchemardesque, un peu comme la protagoniste qui n’est pas bien sûre d’être dans le monde réel. Mathilde Kitteh, quant à elle, offre un style plus aéré et des personnages aux traits expressifs à la manière d’un manga. J’ai aimé sa jeune héroïne, Chantira, puissante sorcière qui vit à la marge grâce aux combats de rue qu’elle remporte. Sa magie n’y est pas pour rien, et l’Ordre n’apprécie pas vraiment cette utilisation en dehors des clous. Son destin tragique m’a profondément touchée. Une troisième partie deDevil’s Garden est proposée vers la fin de l’ouvrage, dessinée par Thomas Gilbert. On part cette fois-ci en Transylvanie, dans un village reculé où les croyances occultes sont bien ancrées chez les habitants…
Un autre récit qui a retenu mon attention, c’est Parasites, avec un scénario d’Elsa Bordier et des dessins de Thomas Rouzière. On remonte dans le temps pour partir en 1973 à Hiroshima, au Japon. Kyoko est une lycée dont la mère est une ancienne héroïne de l’Ordre ayant vaincu à elle seule un terrible monstre en 1945 (on découvre tout cela dans une précédente histoire). Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, alcoolique, abandonnée par l’Ordre. Kyoko tente tant bien que mal d’être à la hauteur des attentes de sa mère, qui voudrait la voir atteindre les sommets comme elle. Mais cet héritage est difficile à porter pour la jeune fille, qui aimerait simplement avoir une mère attentive et aimante.
Les soeurs de Sélène est un récit intéressant qui montre l’envers du décor de l’Ordre de Minuit. Le scénario de Mathieu Bablet et les dessins de The Neb Studio nous emportent en 2013 au Japon, auprès de sorcières qui ont décidé d’apporter aide et protection à des démons d’autres dimensions, considérés comme dangereux par l’Ordre. Pourtant, ces entités apparaissent paisibles et inoffensives, jusqu’à ce que l’Ordre débarque pour les réduire à néant et qui assassine les sœurs de Sélène. Méritaient-elles un tel sort ? Le style graphique est hyper dynamique, quasi cinématographique. Ça se lit autant que ça se regarde comme un film d’animation.
Pour conclure
Midnight Tales, c’est une anthologie à la hauteur des attentes qu’on peut avoir pour ce genre d’ouvrage. La grande variété d’artistes et la diversité des styles graphiques offrent une exploration et une immersion approfondies de la figure de la sorcière et plus largement de la place des femmes dans la société. Le regard porté par les artistes sur leurs personnages, tour à tour bienveillant, intransigeant ou inébranlable, met en perspective le regard porté sur ces femmes par la société. L’ouvrage propose une approche multi-support en offrant courts récits graphiques, nouvelles et dossiers documentés pour nous plonger à 100% dans l’ambiance occulte et magique de l’Ordre de Minuit. Si l’épouvante n’est pas le premier sentiment qui me vient à l’esprit quand je pense à cet ouvrage, il me vient en revanche d’autres notions, comme sororité, solidarité, entraide, amitié. Une anthologie impeccablement maîtrisée qui prouve une fois de plus le talent de Mathieu Bablet et sa capacité à fédérer de grands talents du monde graphique.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Fiche technique
Scénarios/illustrations : Mathieu Bablet, Elsa Bordier, Gax, Florent Maudoux, Rebecca Morse, Clément Rizzo, Sourya Sihachakr, Guillaume Singelin, Da Coffee Time, Mathilde Kitteh, Thomas Rouzière, Baptiste Pagani, The NEB studio, Thomas Gilbert, Neyef et Loïc Sécheresse
Pour cette nouvelle incursion dans la collection Dyschroniques des éditions du Passager clandestin, j’ai choisi le hors-série Pigeon, canard et patinette, un titre énigmatique paru en 2016 après un appel à textes lancé par la maison d’édition pour lequel les participants avaient pour consigne de s’inspirer du récit de Jean-Pierre Andrevon, Les Retombées, paru dans la même collection en 2015. C’est la nouvelle de Fred Guichen, primo-auteur, qui a retenu l’attention du jury, composé de Jean-Pierre Andrevon, Nicolas Bayart, Dominique Bellec et Frédérique Giacomoni des éditions Le Passager Clandestin, Philippe Lécuyer, directeur de la collection Dyschroniques (à l’époque, c’est aujourd’hui Dominique Bellec qui dirige la colelction), Étienne Angot, libraire spécialisé science-fiction à la librairie Le merle moqueur à Paris, Mathias Échenay, directeur des éditions La Volte, et Hubert Prolongeau, journaliste et écrivain. Voilà pour le contexte de la nouvelle. Maintenant, son contenu.
On se trouve sur les côtes Bretonne, 103 ans après la Catastrophe, un terrible accident nucléaire survenu en 1970. Des murs gigantesques ont été dressés tout autour du site contaminé, piégeant les habitants qui n’ont pas voulu quitter leur lieu de vie. Seule une trentaine de personnes vivent encore dans quelques hameaux, dont Pigeon, Canard et Patinette, atteints de maladies et difformités liées au taux de radioactivité élevé. Cancers, tumeurs, progéria, handicaps physiques, autant d’affections qui touchent les personnages sans que cela ne ternissent leur solidarité et leur joie de vivre. Chargés par l’État d’entretenir le réacteur 2 ayant causé la catastrophe, leur unique contact avec le monde extérieur se fait via le Contremaître, employé pour surveiller cette cour des miracles mutante. Cependant, il se pourrait bien que tout cela prenne fin car une guerre serait en préparation, et l’entretien coûte désormais trop cher à l’État.
Dans ce royaume de mutants, il se sentait aussi déplacé qu’un monstre ordinaire. Tout ce qu’il avait obtenu des radiations, c’était un retard mental et une maladie mortelle héréditaire, sans la compensations des talents que possédaient la quasi-totalité des habitants du Secteur.
Pigeon, Canard et Patinette, mais aussi Hermeline, Blob, Globule, Jacotte, Moignons, La Bouquin, des surnoms affectueux souvent liés au physique de leur porteur et qui font partie intégrante de leur personnalité. C’est une galerie de personnages attachants et joyeux, en contraste avec l’environnement dévasté dans lequel ils évoluent. Encerclés par des murs de vingt mètres de haut, leur optimisme force le respect. Rien n’entache la forte solidarité qui uni les membres de cette communauté monstrueuse, pas même le sentiment que le gouvernement les laisserait pour compte. L’espoir se traduit dans leur quotidien, dans leurs échanges bienveillants, dans le regard qu’ils portent les uns sur les autres, dans l’épanouissement de leur situation qu’ils vivent au jour le jour, sans vraiment penser au lendemain. Ils sont unis par un lien quasi mystique, psychique, comme s’ils ne faisaient qu’un. Car s’ils ne prennent pas soin les uns des autres, qui le fera à leur place ? Probablement pas le reste de la population en dehors des murs, qui ne semble pas sensible au sort de cette petite communauté. Alors qui sont les véritables monstres ? Ceux que l’on enferme et livre à leur sort, ou ceux qui se contentent de murs de béton pour se protéger des radiations ?
En raccourcissant la durée de son existence, l’homme allait gagner en profondeur et concentrer ses vertus au lieu de les gaspiller en vain.
A travers ce texte court, Fred Guichen propose une science-fiction post-apo douce-amère portée par une plume sûre et limpide, qui cherche l’essentiel dans son ton et la proximité avec son lectorat plutôt que de se perdre dans une emphase inutile. Le style de l’auteur est direct, clair, il y a comme une candeur naïve dans l’écriture qui se rapproche de la crédulité et de l’innocence de ses personnages, mais aussi une légère touche d’humour. Fred Guichen se sert de ce texte pour donner une belle leçon d’empathie et d’ironie, sans tomber dans le pathos. Je dois cependant avouer que la fin m’a un peu frustrée, j’aurais aimé poursuivre la lecture auprès de cette bande d’éclopés claudicants, mais c’est parfois le problème avec les nouvelles. Elles sont trop courtes et laissent un goût d’inachevé. Malgré tout, Fred Guichen aura réussi à nous entraîner dans un texte doux et poétique malgré l’horreur de la situation vécue par les personnages. Une vie de souffrance, mais une vie quand même, qui vaut la peine d’être vécue.