Quatrième de couverture : Alors que l’Europe est le jouet des extrêmes droites, que les Canétasunis sont victimes de pandémies et que l’Asie du Sud est affaiblie par les sécheresses, Lanvil a su devenir un modèle international. La mégalopole caribéenne ne cesse de s’élever vers le ciel, démocratie triomphante, vitrine des diversités culturelles, accueillant les migrants de toutes les zones. Neuf nouvelles font surgir de nouvelles dimensions à Lanvil, dont certaines mettent en scène des personnages de Tè mawon. Texte choral irrigué par le kréyòl, macrolangue hybridée et imprévisible, Lanvil emmêlée poursuit son entreprise de décolonisation de la langue française, emmenée par un Édouard Glissant aux pulsions cyberpunks.
Mon avis
Lanvil, mégalopole caribéenne, mégacité-champignon, ville cannibale qui ronge les corps, est le lieu incontournable de ce recueil de nouvelles paru aux éditions La Volte en octobre 2024. Michael Roch, grande voix française de l’afrofuturisme, poursuit dans Lanvil Emmêlée ce qu’il avait entrepris dans son dernier roman Tè Mawon en 2022, c’est-à-dire de proposer une science-fiction relationnelle, désoccidentalisée, qui offre une autre vision futuriste du monde à l’image de ces voix qui émergent pour offrir leur point de vue sur les futurs à venir.
Lanvil, l’En-ville, comme centre d’attention du monde
Lanvil est un lieu divers et varié dont on ne peut faire le tour, mégalopole titanesque qui s’étend du bout de la Floride jusqu’au nord du Venezuela. C’est une urbanité qui submerge, qui engloutit, contre laquelle on ne peut pas lutter. Lanvil c’est l’endroit où tous les lieux sont susceptibles d’entrer connexion les uns avec les autres, c’est le Tout-Monde, une notion développée par l’auteur caribéen Edouard Glissant. Ce Tout-Monde, c’est une manière de considérer la mondialité dans laquelle nous vivons toustes, c’est l’ensemble du vivant qui est connecté, à l’image du rhizome qui relie de toutes ses tiges souterraines la Terre entière, sans système de domination. Une mondialité qui n’est pas mondialisation. C’est aussi une représentation de la « créolisation », une culture qui se nourrit de tous les apports qu’elle a reçu au contact brutal de civilisations diverses et qui a donné cette nouvelle culture. Cette notion est l’opposé absolu d’un monde capitaliste et de la mondialisation qui écrase les cultures. C’est d’ailleurs l’essence même du kréyol, cette langue nourrie de toutes les cultures qui se sont rencontrées et qui, au contact les unes des autres, en ont formé une nouvelle. Son utilisation dans Lanvil emmêlée est une façon pour l’auteur de se réapproprier le langage, de décrire le monde comme il le voit et comme il le pense, c’est le reflet sincère et fidèle de sa vision du réel. Libre aux lecteurices d’entrer dans son monde ou de refermer l’ouvrage. Dans Tè Mawon, Michael Roch avait lancé un avertissement en préambule de son roman à ce propos.
« Ma langue est un chariot allant de mon coeur à ton esprit. Elle me déplace entier pour t’apprendre ce que je suis, comment je vois le monde, comment je le réfléchis. Libre à toi d’entrer en résistance ou en communion. Notre langue sera le reflet humble et honnête de notre relation. »
Lanvil, c’est l’acceptation de la vie dans toute sa diversalité, toutes les relations qui existent entre les vivants. Vies virtuelles, corps technologisés, désorganiques, intelligences artificielles, robots, clones. Michael Roch développe dans ses nouvelles la pluralité des liens qui uni les habitants de Lanvil, quels qu’ils soient. C’est une science-fiction de la relation qui permet de remettre dans l’échange différentes façons d’appréhender le monde. Ce système relationnel se veut aussi une relation avec nos propres histoires passées et futures, véritable emmêlement, enchevêtrement de problématiques passée et actuelles qui sont indissociables des solutions pour le futur. Il existe une tension permanente vers le futurisme et les résurgences du passé. On ne peut pas passer à côté de cet élément, par exemple dans la nouvelle La paraphrase du masque (p.89) :
« 2042, Lanvil se construit comme pousse un champignon, Lanvil ne sait pas qu’elle scelle là dans la métaphore, son propre destin, son propre mofwazag. 2042 est l’année où tout se révèle, paraît-il, se dévoile ou, l’inverse, se masque de vie. Paraît-il que les Egyptiens, car il fallait un choc aux plus beaux mystères, enterraient vivants les ouvriers qui, dans la poussière de grès, l’âcre de l’ocre des peintures, qui dans l’immonde odeur des lampes à huile vides, pour parfaire leur grand oeuvre, ces ouvriers qui de leur vie creusaient sculptaient, comblaient les galeries de pyramides antiques, s’il avait fallu ajouter du mystère à la vie qui se démasque, paraît-il qu’ils étaient enterrés vivants, pétrifiés peut-être bien sidérés du sort qui leur était inconnu, eux qui creusaient dans le mycélium du désert. »
L’errance comme révolte
Lanvil, c’est une mégacité labyrinthique semblable à la mangrove. On ne sait pas d’où elle démarre ni où elle se termine. Michael Roch développe cette idée de mangrovité dans son recueil, à travers Lanvil et ses habitants, à travers ce chaos constant et diversalité, en opposition à la ville occidentale qui est homogénéisée, lisse, surveillée. Pourtant, le recueil propose comme un début « Aux portes de Lanvil » et une fin « Sur la ville-ruine », qui pourrait s’apparenter à un commencement et un dénouement, l’aube et le crépuscule, la naissance et la mort.
La mangrovité comme opposition à la ville occidentale, c’est aussi le moyen pour l’auteur d’inclure dans son propos la notion de marronnage, un mouvement de résistance des esclaves dans les plantations, qui s’échappaient du joug de leur esclavagiste ou décidaient de travailler plus lentement pour être contreproductif et nuire au monde capitaliste qui les privaient de leurs droits humains. C’est cette errance dans Lanvil et ses moindres recoins qui fait naître l’enchevêtralité. Cette notion est particulièrement bien représentée dans la sixième nouvelle, Drive, dans laquelle Joe et Patson (deux personnages apparus dans Tè Mawon) déambulent à travers Lanvil à la manière d’un duo comique. Ici, rien à voir avec le film où Ryan Gosling conduit sa voiture avec sang-froid, mais plutôt de voir Pat et Joe à la dérive (D-rive). « Ce que j’aime avec cette ville c’est qu’on a l’impression de toujours estar en todas », affirme Joe. La nouvelle est construite d’une manière très intéressante, de façon émotionnelle plutôt que chronologique. L’auteur mélange les temporalités, les voix, la polyphonie donne de la richesse au récit, à la langue, apporte une diversalité impossible à retrouver dans un récit monophonique, la non linéarité du texte permet de donner l’impression que tout s’enchevêtre et se mêle, s’emmêle. Lanvil est emmêlée.
Dans la neuvième et dernière nouvelle du recueil, Sur la ville-ruine, Lanvil se réinvente pour devenir Nyulanvil, qui conclut le recueil sur une note plutôt positive, sur l’espoir d’un monde débarrassé du capitalisme, de la mondialisation, du colonialisme. Le lieu n’est pas une origine territoriale, mais celui auquel on donne du sens. Ce sont les gens qui font Lanvil. L’errance y est définie comme résistance face à la rigidité de l’occidentalisation.
« L’errance est une résistance, vous savez, un refus des logiques cause-et-conséquences, de leur rigidité. La drive, comme nous aimons l’appeler entre universitaires, est conductrice d’imprévisibles, d’accidents et donc d’éblouissements toujours féconds. L’errance est une ouverture, là où la logique, la raison, nous enferment dans leur paradigme et l’épuisent. L’errance nous ouvre à la tresse d’un monde qu’il faut habiter. »
Michael Roch démontre une nouvelle fois l’étendue de son talent et la maîtrise de son style, grâce à Lanvil Emmêlée qui le projette sur le haut du podium de la science-fiction afrofuturiste francophone. Une plume évocatrice et provocatrice, poétique et désarticulée, révoltée et engagée, un univers cohérent et compréhensible. Un auteur contemporain incontournable.
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Fiche technique :
- Auteur : Michael Roch
- Maison d’édition : La Volte
- Pages : 362
- Parution : 17/10/2024
- Prix éditeur : 18 euros
- ISBN : 978-2-37049-257-9









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