Quatrième de couverture : Une jeune adolescente, née obèse, mange, grossit et s’isole. Sa mère s’enfuit, horrifiée par son enfant. Ses camarades de classe la photographient sans répit pour nourrir le grand Œil d’internet. Son père, convaincu qu’elle aurait dévoré in utero sa jumelle, cuisine des heures durant pour nourrir « ses princesses ». Seule, effrayée par ce corps monstrueux, elle tente de comprendre qui elle est vraiment. Quand elle rencontre par accident l’amour et fait l’expérience d’autres plaisirs de la chair, elle semble enfin être en mesure de s’accepter. Mais le calvaire a-t-il une fin pour les êtres « différents » ?
Conte de la dévoration et roman de l’excès, Manger l’autre est une allégorie de notre société avide de consommer, obsédée par le culte de la minceur et de l’image conforme.
Avec force, virtuosité, et humour, Ananda Devi brise le tabou du corps et expose au grand jour les affres d’un personnage qui reflète en miroir notre monde violemment intrusif et absurdement consumériste.
Mon avis
Ananda Devi est une écrivaine mauricienne née en 1957 à Trois-Boutiques, une ville du sud-est de l’île Maurice. D’origine indo-mauricienne, elle développe très tôt une passion pour la littérature et l’écriture. Après des études en anthropologie à l’université de Londres, elle entame une carrière de romancière, nouvelliste et poétesse, devenant l’une des figures majeures de la littérature francophone contemporaine.
Parmi ses romans les plus connus, Ève de ses décombres (2006) a reçu le Prix des cinq continents de la francophonie et le prix RFO et illustre avec force la dure réalité des jeunes à Maurice. le Sari vert (2009) reçoit le Prix Louis Guillou et l’autrice est faite Chevalier des Arts et des Lettres. Enfin, Manger l’autre (2018) reçoit le Prix Ouest-France – Étonnants Voyageurs.
Manger l’autre est un roman qui m’a laissée dans une perplexité totale. Il y a des livres qui nous frappent, nous choquent, et qui, à force d’être dérangeants, nous amènent à nous poser mille questions. Et c’est précisément ce que Manger l’autre fait, mais avec une violence et une intensité qui laissent des marques.
Si je me contentais d’être là moitié de ce que je suis, je serai toujours le double de ce que tu es.
Le roman suit une jeune fille, dont le nom reste inconnu, qui vit dans un corps obèse qu’elle ne parvient ni à comprendre ni à accepter. Dès le début, le livre se fait un miroir de la société contemporaine où la norme de la minceur écrase tout autre modèle corporel. Les camarades de cette jeune fille, dans leur cruauté, publient des images d’elle sur internet, pour assouvir leur haine, leur besoin de dominer. L’autrice explore le rôle dévastateur des réseaux sociaux dans la construction de l’image de soi à notre époque où la consommation d’images et de corps semble atteindre des niveaux insoutenables.
Quand avons-nous cessé de nous nourrir simplement pour survivre ? Quand avons-nous découvert ces saveurs et ces substances qui nous obsèdent et nous condamnent ? Quand notre monde s’est-il mis à tourner autour de notre alimentation ?
Cependant, ce livre n’est pas qu’une critique de la société. C’est aussi l’histoire d’un corps à la dérive, de relations humaines dénuées de tendresse, d’une mère absente et d’un père qui, dans son dévouement excessif, contribue à alimenter une forme de solitude plus grande encore. L’héroïne, dans son isolement, connaît l’amour, mais cet amour reste empreint de dérision, voire de transgression. Un adulte qui entre dans sa vie éveillera en elle une forme de passion qui s’avérera aussi toxique que l’existence qu’elle mène. Ce qui m’a particulièrement gênée, c’est l’ambiguïté de cette relation, qui soulève des questions dérangeantes sur la sexualité et l’adolescence. L’amour et l’abus se mélangent ici d’une manière malaisante.
Mais comment effacer l’obésité de la présence humaine sur terre, celle qui engloutit et dévaste et ne cesse de s’épandre ?
Le roman est cru, parfois insoutenable, et c’est précisément ce qui en fait un ouvrage puissant. Mais il est aussi difficile d’y entrer pleinement, à cause de son style parfois opaque et de la violence qu’il déploie. Le récit laisse peu de place à la lumière et se concentre plutôt sur l’obscurité des pensées de l’héroïne et des rapports humains, jusqu’à sa fin désespérée.
Le sybaritisme comme suicide volontaire. Ce qui nous empoisonne est ce que nous désirons le plus passionnément, le plus violemment.
En définitive, Manger l’autre est une lecture qui ne laisse pas indifférent. Il questionne la place du corps, l’image que l’on renvoie et l’impact de notre société de consommation sur l’individu. C’est une œuvre qui, bien que difficile à apprécier pleinement en raison de son côté dérangeant et parfois incompréhensible, mérite d’être lue. Parce qu’elle fait réagir. Parce qu’elle ne peut pas être ignorée.
Fiche technique
- Autrice : Ananda Devi
- ME : Grasset
- Pages : 224
- Parution : 10/01/2018
- Prix :
- Grand format : 18 euros
- Numérique : 8.99 euros
- Poche : 9.95 euros
- ISBN : 9782246813453









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