Résumé : Ren Yu est une nageuse. Ses journées commencent et se terminent à la piscine. Ses coéquipières sont ses seules amies, son coach son seul guide. Si elle nage assez bien, elle sera repérée, obtiendra une bourse et intégrera une bonne université. Ses parents l’aimeront. Son entraîneur sera gentil avec elle. Elle aura une belle vie.
Ren n’existe que pour la nage. Elle aime l’odeur du chlore, la sensation de l’eau sur sa peau et elle fera tout son possible pour être libre. Peu importe la douleur. Peu importe les sacrifices ou ce qu’en pensent les autres.
Depuis toujours, Ren a grandi avec des histoires de créatures des profondeurs, celles qui appellent les marins à leur perte et se régalent de leur chair. Alors, peu importe la quantité de sang à verser, Ren exaucera son rêve le plus fou : devenir une sirène.
Mon avis
Jade Song est une écrivaine et artiste dont le premier roman, Chlorine, a été publié par les éditions William Morrow. Récompensé par le prix Alex de l’American Library Association et le First Novel Prize du Writer’s Center, Chlorine a été sélectionné comme Editor’s Choice par le New York Times et a été traduit en français (Marie Koullen), chinois, italien.
Son deuxième roman, I Love You Don’t Die, ainsi que son premier recueil de nouvelles, Ox Ghost Snake Demon, paraîtront chez William Morrow respectivement début 2026 et 2027. Jade Song a bénéficié du soutien et de bourses de la Vermont Studio Center et du Black List, qui a sélectionné son scénario adapté de Chlorine parmi plus de 1 700 candidatures pour son laboratoire annuel de scénaristes.
Chlorine, est une œuvre audacieuse et troublante qui mêle body horror, réalisme onirique et récit de transformation identitaire. On y suit Ren Yu, une adolescente nageuse compétitive d’origine chinoise vivant aux États-Unis. Sous la pression intense de ses parents, de ses entraîneurs et de la société, Ren développe une obsession : elle veut devenir une sirène. Pas métaphoriquement. Littéralement. Elle en vient à rejeter l’humanité et à chercher une métamorphose physique et spirituelle. Le roman explore la frontière entre la réalité et le fantasme en brouillant les pistes : Ren devient-elle vraiment autre chose ou sombre-t-elle dans une psychose liée à la pression et au trauma ?
Oubliez tout ce que l’on vous a appris sur les sirènes. Cela fait trop longtemps que vous êtes gavés de contes de fées « tous publics », expurgés du sang et de la crasse de leurs versions originelles par des employés en costard. Ils vous ont vendu des amours factices diluées de couleurs pastel. Grâce à eux et aux corporations en open space pour lesquelles ils travaillent, vous pensez que les sirènes portent des bikinis de coquillages, qu’elles nagent dans l’eau salée et ont de longues chevelures rousses. Vous pensez que leurs seuls désirs sont soit de copuler avec des marins bipèdes, soit de les mener à leur perte dans les profondeurs – toujours « soit », jamais « et ». Vous pensez que les sirènes détestent leur corps et leur queue, alors que c’est là que réside leur pouvoir. Vous pensez que les sirènes n’ont aucun pouvoir.
Vous avez tort.
Le corps est au centre de Chlorine, à la fois comme instrument, prison et moyen de libération. Ren Yu est une nageuse de haut niveau, soumise à un régime d’entraînement rigide qui transforme son corps en machine de performance. Mais cette transformation ne lui suffit pas : elle aspire à se métamorphoser en sirène, une créature mythique mi-humaine mi-poisson, symbole d’une existence affranchie de la douleur humaine. Ce désir de transformation dépasse la métaphore : il devient physique, obsessionnel. Le roman explore alors les limites du corps, la mutation et même l’automutilation, avec des scènes parfois violentes et crues.
L’autrice explore le thème de la mutation physique non seulement pas le prisme de la transformation en sirène mais surtout par le prisme du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Cette transition se fait brutalement pour les jeunes filles avec l’arrivée des premières règles et les douleurs qui les accompagnent. L’apparition du désir fait partie de ces changements, et dans Chlorine il est saphique, mais refoulé pour laisser place à des relations plus normées avec des garçons, violentes, non consenties, mais socialement acceptées.
Le roman joue en permanence sur la ligne floue entre le réel et le fantastique, entre le naturel et le monstrueux. Ren Yu est convaincue qu’elle deviendra sirène. Cette figure mythologique, souvent hypersexualisée et idéalisée dans la culture populaire occidentale, est ici monstrueuse, primitive, puissante. Ren ne veut pas être jolie ou douce, elle veut être libre, même si cela implique d’être perçue comme monstrueuse. Le monstre devient alors une allégorie de l’altérité, de la rage féminine, de la résistance à un système normatif.
De l’extérieur, mon corps consommait et réalisait ce que l’on attendait de moi. A l’intérieur, mon cerveau conspirait, ses mécanismes siréniens dissimulés sous mon crâne, combattant les démons céphaléens tout en planifiant une future évasion de mon corps humain.
Mes proches ne soupçonnaient rien. Ils ne voyaient que ce qu’ils voulaient voir.
Les humains et leur perpétuelle bêtise.
La piscine, omniprésente dans le livre, est un lieu ambigu : à la fois enfermement et libération. C’est un espace clos, contrôlé, surveillé, mais c’est aussi dans l’eau que Ren se sent la plus vivante, la plus proche de sa nature rêvée. Le roman questionne ce que signifie être libre, surtout quand on a été conditionné depuis l’enfance à répondre aux attentes d’autrui. Il met aussi en avant le sujet tabou des attouchements sexuels dans le monde de la natation, avec le personnage de Jim, coach un peu trop tactile. Il est à la fois bourreau et libérateur de Ren, celui qui la renvoie sans cesse à son corps humain mais qui lui permet de s’élever au-dessus des autres.
Jade Song écrit dans une langue sensorielle, organique, viscérale, souvent très corporelle. On y sent les muscles, le sang, l’eau, le chlore, les odeurs, la douleur physique. Mais elle ne se limite pas à une description brute, sa prose est également traversée de poésie, d’images étranges et belles, presque oniriques. Le récit est saturé de métaphores liées à l’eau, à la nage, à la fluidité, aux sirènes, à la peau, à la transformation.
Jade Song tisse un vocabulaire aquatique qui revient en boucle, comme une respiration, ou une noyade.
Jade Song n’édulcore rien. Elle montre les choses telles qu’elles sont : le sang, la sueur, les pensées sombres, les dégoûts, les désirs troubles.
Elle écrit contre le confort du lecteur, contre le politiquement correct, avec une volonté claire de choquer, réveiller, faire mal. Mais cette violence est toujours justifiée par le propos : elle sert à montrer l’aliénation, le désespoir, la rage contenue dans les corps féminins et jeunes.
Avec Chlorine, Jade Song signe un premier roman à la fois envoûtant et profondément dérangeant. Chlorine n’est pas simplement un roman sur une nageuse, ni même sur une sirène : c’est un cri de rage et de liberté contre tout ce qui enferme, formate et écrase. Une œuvre audacieuse, marquée par une voix littéraire singulière, qui annonce une autrice à suivre de très près.
Fiche technique









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