« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Contrôle sanitaire et libertés individuelles : la pandémie de COVID-19 anticipée par Lino Aldani

Grande figure de la science-fiction italienne, Lino Aldani (1926-2009) appartient à cette génération d’écrivains européens qui ont utilisé l’anticipation pour interroger les dérives du progrès. Professeur de formation, intellectuel discret, Aldani écrit 37° centigrades en 1963 (trad. Roland Stragliati), dans une Europe en pleine foi technocratique, marquée par l’essor de l’État-providence, la rationalisation administrative et une confiance presque aveugle dans la science comme outil de régulation sociale. Et la réédition de ce texte en 2020 par les éditions Le Passager Clandestin n’a rien d’une coïncidence.

Publié à une époque où la science-fiction anglo-saxonne domine le genre, le récit s’inscrit pourtant dans une veine très européenne. Plus proche d’Orwell que du space opera, plus préoccupé par la gestion des corps et des comportements que par les conquêtes spatiales, 37° centigrades décrit un présent reconnaissable, dans lequel la normalité devient une obligation et la santé un instrument de contrôle des masses

Dans le monde dépeint par Aldani, la santé n’est plus un droit. Elle est devenue une norme obligatoire, administrée par la toute-puissante Convention Générale Médicale (CGM). Les personnes qui adhèrent à cette couverture médicale, appelés les conventionnés, doivent se soumettre à tout un tas de normes absurdes : ne jamais sortir sans son thermomètre et ses cachets d’aspirine, obligation de porter un tricot si la température est basse, être vacciné contre tout et n’importe quoi… Une température corporelle légèrement déviante de la norme suffit à déclencher une alerte.

— Bonjour, dit le petit homme de la CGM.

Nico ressortit une main, juste le temps de la brandir et d’agiter les doigts en un salut qui se voulait cordial, puis essaya de filer, de l’air de celui qui n’a rien à se reprocher.
Mais Esposito l’empoigna par le bras :

— Gilet de corps ?

— C’est bon, déclara le jeune homme.

— Tricot de laine ?

— Je l’ai, je l’ai !

— Bien, dit sans se démonter le petit homme de la CGM, mais on ne prend jamais assez de précautions, Monsieur Berti. Le mois d’avril est traître, n’ôtez pas votre pardessus ; sinon c’est l’amende.

Le protagoniste, Nicola Berti, est un homme ordinaire confronté à un système où l’écart le plus minime vous vaut une amende. Il finit par ne plus supporter d’être traqué, épié, surveillé en permanence et décide d’annuler son affiliation à la CGM, en dépit de tous les dangers sanitaires qu’il risque. Dans son texte dystopique, Lino Aldani ne met pas en scène une dictature brutale et intransigeante mais plutôt un pouvoir en apparence bienveillant qui agit au nom de la protection collective. Les sanctions sont administratives et procédurales : suspension de droits, mise à l’écart, déclassement social.

Relu aujourd’hui, 37° centigrades prend une résonance particulière. La pandémie de Covid-19 en 2020 a brutalement rappelé à quel point les questions soulevées par Lino Aldani étaient loin d’être théoriques. Du jour au lendemain, la température corporelle est devenue un indicateur indispensable, l’accès à certains lieux conditionné à des critères sanitaires. Et tout le monde se rappelle les fameux curage de nez avec les tests PCR. Le débat public s’est structuré autour d’un questionnement central : jusqu’où restreindre les libertés individuelles au nom de la santé collective ?

[…] il aurait fallu empêcher dès le début que la clique des médecins devienne toute puissante. Il aurait également fallu que la loi fixe des tarifs équitables. Et puis, surtout, nous n’aurions jamais dû permettre au zèle intempestif de nos modernes Esculapes de s’immiscer peu à peu dans la vie privée de chacun, et de nous étouffer. Aveugles ou bien d’esprit obtus, nos législateurs n’ont rien vu de tout cela. Ou alors, s’ils en ont eu vent, quelqu’un a du dénouer les cordons de la bourse, et la loi a fini par passer.

Dans ce contexte, le récit de Lino Aldani éclaire avec une précision troublante les glissements possibles. 37° centigrades montre comment une société peut accepter des restrictions profondes sans violence apparente, simplement parce qu’elles sont présentées comme raisonnables, scientifiques et nécessaires. Le malaise naît de la logique même du système, de son efficacité froide, de l’impossibilité pour l’individu de contester des décisions qui se réclament de la rationalité pure. C’est sans doute là que réside la force durable de ce récit. Aldani ne condamne pas la science ni la prévention. Il interroge le fait de réduire l’humain à des seuils, des moyennes, des normes. L’auteur ne fait que rappeler que la santé absolue peut devenir, paradoxalement, une forme de pathologie politique.

[…] il y avait des gens, dans ces temps-là, qui couraient consulter jusqu’à quatre fois par jour, rien que pour le plaisir de de déshabiller devant des blouses blanches. Des médecins toujours aimables, toujours bienveillants. Avec un petit mot gentil pour tout le monde, les incurables, les hystériques, les malades imaginaires. Et puis il y avait les fous, ceux qui ne ménageaient en rien leur santé, puisqu’aussi bien, disaient-ils, si on tombe malade, les médecins sont là pour nous guérir en un clin d’œil.

Plus d’un demi-siècle après sa publication, et à l’issue d’une crise sanitaire mondiale qui a profondément marqué les sociétés contemporaines, 37° centigrades apparaît moins comme une œuvre d’anticipation que comme une fable de notre société. Une lecture qui amène à se demander ce que nous sommes prêts à sacrifier au nom de notre sécurité sanitaire.

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Fiche technique

  • Auteur : Lino Aldani
  • Traducteur : Roland Stragliati
  • ME : Le passager clandestin
  • Parution : novembre 2020
  • Pages : 96
  • Prix : 8 euros pour le livre papier, 5.49 euros pour le numérique
  • ISBN : 978-2-36935-250-1

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