« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Les Champs de la Lune, un récit entre fable d’anticipation et plaidoyer écologique

Si le nom de Catherine Dufour circule depuis longtemps dans les sphères de l’imaginaire francophone, Les Champs de la Lune vient rappeler pourquoi l’autrice occupe une place à part dans la science-fiction contemporaine. Publié chez Robert Laffont dans la collection Ailleurs et Demain, ce nouveau roman s’inscrit dans une oeuvre déjà riche, marquée par une liberté de ton et un sens aigu du politique.

L’intrigue nous projette dans un futur lointain à une époque où la Terre n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ravagée par les dérèglements climatiques et les excès humains, la planète bleue a cessé d’être un refuge viable. L’humanité, ou ce qu’il en reste, s’est repliée ailleurs, non pas sur Mars comme certains en rêvent, mais sur la Lune, dernier bastion habitable à proximité.

Privées de la rythmique tellurique, beaucoup d’espèces ont tiré leur révérence. La Lune est superbe, ses paysages sont pleins de majesté, mais elle est définitivement morte et le Vivant le sent bien.

Exposée aux radiations et aux vents solaires, la surface lunaire est hostile. Les cités humaines se sont donc développées sous terre, dans d’anciennes cavités volcaniques, où une société fragile tente de se maintenir tant bien que mal. Une épidémie mystérieuse, la fièvre aspic, achève de miner cet équilibre précaire. Ceux qu’elle touche sombrent dans un sommeil irréversible. Certains choisissent alors de finir leurs jours à la surface, dans des fermes lunaires isolées, comme celle d’El Jarline.

Fermière et narratrice du roman, El Jarline est à la tête de la ferme Lalande. Elle cultive des plantes, élève des animaux et envoie régulièrement des rapports aux autorités de la cité voisine. Cette succession de comptes rendus est un dispositif narratif audacieux qui structure le récit et impose une voix singulière, précise et distante. La relation d’El Jarline au monde, aux autres et à elle-même capte immédiatement l’attention par son originalité.

Au-delà de sa fonction agricole, la ferme représente un vaste espace sensoriel. Car, si la nourriture est primordiale pour les populations de toutes espèces, la sensorialité ne l’est pas moins. La beauté d’un jardin nourrit l’esprit via les sens : couleurs, parfums, bruits de source, chants d’oiseaux, fraîcheur de l’air et douceur de l’herbe. Pour parvenir à ce résultat, j’ai mêlé les variétés consommables avec des essences ornementales, en plus des plantes nécessaires à la fertilisation et la fixation de l’azote.

Protégée par une résistance naturelle aux radiations, elle peut travailler sous le dôme agricole, véritable enclave de vie dans un environnement mortifère. On découvre au fur et à mesure de la lecture son rapport aux émotions humaines, qu’elle observe plus qu’elle ne les éprouve. Catherine Dufour joue habilement avec cette étrangeté, on se pose mille questions au sujet de la protagoniste mais une seule persiste : est-elle humaine ? La question reste volontairement ouverte, et finit par perdre de son importance au fil du récit. Car le coeur du roman se situe ailleurs. Il réside dans la rencontre entre El-Jarline et Sileqi, une jeune apprentie qu’elle accepte de former. Cette relation va peu à peu fissurer les certitudes de la fermière et provoquer chez elle un éveil inattendu. À travers ce lien, El-Jarline découvre l’attachement, la peine, l’amour, des expériences nouvelles qui viennent bouleverser sa perception du monde.

Je crois que je supporte de plus en plus difficilement l’inconséquence d’un peuple qui regrette sans fin d’avoir ruiné une planète entière, et n’a rien retenu de la leçon.

En filigrane, Les Champs de la Lune dresse un portrait sans complaisance de l’humanité. La colonisation lunaire n’a pas effacé les vieux travers : violences, rapports de domination, aveuglement politique et déni collectif persistent. Catherine Dufour s’appuie sur des situations concrètes pour faire résonner des problématiques très contemporaines. Difficile de ne pas voir, dans cette société qui refuse de regarder les fissures de son propre dôme, un écho direct à nos politiques qui ferment les yeux sur les crises climatiques et sociales. La science-fiction devient ici un outil de lecture du présent. Complotisme, recul de la raison, exploitation du vivant, autant de thèmes abordés sans manichéisme, mais avec une ironie douce-amère. L’autrice accorde une attention particulière aux figures marginales, aux individus qui vivent en périphérie du système et tentent, malgré tout, de préserver quelque chose.

Avec Les Champs de la Lune, Catherine Dufour signe un roman à la fois mélancolique et combatif, qui interroge la capacité de l’humanité à changer. En plaçant son regard du côté d’une fermière lunaire attentive au vivant, elle rappelle que cultiver un jardin, même sous un ciel hostile, reste un acte profondément politique. Un texte dense et sensible, où la science-fiction parle avant tout de notre présent, de nos aveuglements et de nos possibles. Un roman qui regarde la fin sans renoncer à l’idée d’un avenir.

Livre découvert en version audio sur Nextory.

Note : 5 sur 5.

Fiche technique

  • Autrice : Catherine Dufour
  • ME : Robert Laffont
  • Edition audio : Blynd Productions
  • Lu par Elodie Lasne
  • Parution : septembre 2024
  • Nombre de pages : 312
  • Prix : 20.50€ le grand format, 13.99€ le format numérique
  • ISBN : 2221274555

2 responses to “Les Champs de la Lune, un récit entre fable d’anticipation et plaidoyer écologique”

  1. […] et des personnages à la profondeur psychologique travaillée. Si tu veux en savoir plus, tu peux lire ma chronique. Pour terminer, j’ai écouté 8.2 secondes, de Maxime Chattam. J’écoute peu de […]

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Moi, C’est Anne-Charlotte

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