Avec Méfiez-vous du chien qui dort, les éditions ActuSF poursuivent leur travail de (re)découverte de l’oeuvre de Nancy Kress, figure majeure de la science-fiction américaine, régulièrement récompensée et reconnue pour la finesse de sa réflexion sur les dérives scientifiques et sociales. Ce recueil rassemble six nouvelles écrites entre 1981 et 2000, déjà connues du public francophone, mais dont la lecture surprend par leur incroyable résonance contemporaine. Malgré l’écart temporel, aucune ne semble dépassée, au contraire, elles donnent l’impression troublante d’avoir été écrites pour notre époque.

Les textes, de longueurs et de tonalités variées, explorent un large spectre de thèmes : génétique appliquée sans garde-fous, sociétés ultra-libérales, quête spirituelle instrumentalisée par la science, création littéraire sous surveillance technologique, ou encore détournement des codes de la fantasy. Cette diversité fait la richesse du recueil et témoigne de la grande liberté narrative de l’autrice, capable de passer d’un futur proche glaçant à des univers plus symboliques sans jamais perdre en pertinence.
La nouvelle éponyme, Méfiez-vous du chien qui dort (trad. Marianne Thirioux), ouvre le bal avec brio. Texte le plus long du recueil, il s’inscrit dans la continuité du roman L’une rêve, l’autre pas, et décrit un monde où les manipulations génétiques sont devenues monnaie courante. Après les enfants modifiés pour se passer de sommeil, l’innovation suivante concerne les chiens. Rendues incapables de dormir, ces bêtes sont destinées à devenir des gardiens parfaits, surveillant sans relâche maisons et propriétés. Lorsqu’une famille accepte d’en accueillir une portée, les conséquences de cette expérimentation se révèlent rapidement dramatiques. Nancy Kress y dissèque avec une précision redoutable les logiques de profit, les compromis éthiques et la banalisation de la surveillance permanente. le personnage principal, complexe et farouchement déterminé, renforce encore la puissance du récit, en confrontant le lecteur à des choix moraux inconfortables.
— Je ne sais pas ce qui se passe avec ces chiots. Ils sont assez intelligents pour apprendre.
— Tu viens de le dire.
[…]
— Ils n’obéissent pas, c’est tout. Ils ne ressemblent à aucun des chiens que j’ai dressés avant. Ils ressemblent d’avantage à des… chats.
— Donna, ça n’a pas de sens !
— Je sais que ça n’a pas de sens. Mais peut-être que notre cher petit savant a utilisé des gènes de chat quelque part…
Dans « La montagne ira à Mahomet » (trad. Jean-Pierre Pugi), Nancy Kress s’attaque frontalement à la marchandisation de la santé. Dans cette société futuriste très crédible, les assurances utilisent le profil génétique des individus pour décider qui mérite, ou non, d’avoir une couverture maladie. Un système qui exclut de facto les plus fragiles et conditionne l’accès au travail comme aux soins. À travers le regard d’un médecin dépassé par les implications du système auquel il participe, la nouvelle met en lumière les ravages d’un monde où la rentabilité prime sur l’humain. le propos est limpide, percutant, et d’une actualité désarmante.
Le système est pourri, avait-il déclaré. Le gouvernement n’aurais jamais dû autoriser les compagnies d’assurance à refuser de couvrir des gens dont le généscan révélait une tendance à certaines maladies, et les employeurs à n’embauche que des assurables. Dans un pays civilisé, tous devraient bénéficier de la sécurité sociale !
Plus anecdotique, « Notre mère qui dansez » (trad. Nathalie Serval) adopte le point de vue d’observateurs extraterrestres venus évaluer l’évolution d’une civilisation qu’ils ont jadis semée. Si la plume de Nancy Kress reste efficace et que les questions abordées sont intéressantes, notamment autour de la famille et du genre, cette nouvelle se distingue davantage par son intention que par son impact émotionnel.
Notre mère approche. Encore deux heures et illes descendront du sommet du monde. Leur arrivée donnera lieu à des danses et à de grandes réjouissances. Nous allons tous danser, même ceux qui se sont détachés et se sont laissés emporter par les courants. Ceux-là recevront notre transmission et danseront avec nous.
Avec « Trinité » (trad. Nathalie Serval), l’autrice revient à un terrain plus familier : celui des frontières floues entre science et croyance. Dans un centre expérimental à la lisière de la secte, des volontaires se prêtent à des expériences sensorielles extrêmes pour tenter de prouver l’existence de Dieu. le récit se concentre sur deux soeurs liées par le clonage, dont l’une cherche à sauver l’autre d’un dispositif qu’elle juge dangereux et fallacieux. La nouvelle brille par la richesse des questions qu’elle soulève, l’identité, la foi, les limites de la recherche, sans jamais chercher à apporter de réponses définitives.
Une troisième volute se matérialisa dans chaque cuve. Elle apparut brusquement : un instant, il n’y avait rien ; le suivant, une clarté. Puis cela tremblota, s’estompa quelque peu. Après quelques instants, la chose redevint plus vive, un halo doré et diffus, avant de décroître à nouveau.
« Des ombres sur le mur de la caverne » (trad. Joëlle Wintrebert) propose quant à elle une réflexion vertigineuse sur la création littéraire. Dans ce monde, les écrivains peuvent analyser les réactions émotionnelles de lecteurs-tests grâce à des experts spécialisés, afin d’optimiser leurs textes. Entre promesse de perfection narrative et perte de spontanéité créative, Nancy Kress explore avec intelligence les dangers d’une littérature calibrée par les données.
Nous ne faisons que les enfants et les jeunes adultes ; seules les indications en provenance du cortex frontal et des acides aminés ont une réelle importance, bien que nous contrôlions aussi tout le fourbi de base : dilatation des pupilles, respiration thoracique , circulation du sang, réactions électrodermales.
Enfin, « Brise d’été clôt » (trad. Sandrine Jehanno) le recueil sur une note plus courte et plus symbolique. Reprenant les codes du conte, la nouvelle met en scène une princesse prisonnière d’un château immobile, où les prétendants succombent les uns après les autres. Derrière cette apparente simplicité se cache un jeu subtil avec les archétypes du genre, que l’autrice détourne avec élégance.
Aucun prince n’était revenu depuis des décennies. Une génération, estima Eglantine ; une génération qui avait connu les membres de l’escorte conduite par le jeune prince sur son cheval noir. Mais cette génération avait dû vieillir, se marier et donner naissance à des enfants ; et un jour, une trompette sonna, des hommes crièrent et des étendards claquèrent au vent.
Ce recueil s’impose comme une anthologie remarquable, aussi cohérent que variée. Nancy Kress y démontre sa capacité à créer des personnages nuancés, profondément humains, et à interroger nos certitudes face aux avancées scientifiques. La lucidité de son regard, alliée à une écriture maîtrisée, explique sans doute pourquoi ces textes, parfois vieux de plusieurs décennies, n’ont rien perdu de leur force. Une lecture aussi stimulante qu’inquiétante et résolument indispensable.
Fiche technique
- Autrice : Nancy Kress
- ME : ActuSF dans la collection Hélios
- Parution : juin 2020
- Pages : 318
- Prix : 7.90€ le format poche
- ISBN : 978-2-37686-301-4









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