Collisions par temps calme est une novella de Stéphane Beauverger, publiée en 2021 aux éditions La Volte dans la toute jeune collection Eutopia, dédiée à l’utopie sous toutes ses facettes. Peu de titres pour l’instant la composent, mais celui-ci justifie à lui seul l’existence de la collection : un récit court mais traversée par des questions d’une grande ampleur.
On suit dans ce récit Sylas, qui mène une existence apparemment idéale, entre son travail comme analyste pour Simri, une IA devenue le pilier du monde, et sa passion pour la conception de bateaux. Il vit à proximité de son mari et de leur fille, chacun dans son propre espace afin de préserver l’équilibre et l’individualité de tous. Une vie douce, réglée, protégée par une société où l’essentiel des décisions a été confié à Simri. Mais cette harmonie est fissurée par le retour de Calie, la soeur de Sylas, porteuse d’une demande radicale, irréversible, qui va ébranler autant la sphère intime que les certitudes idéologiques de son frère.
Depuis la terrasse, tasse en main, je regarde les vagues rendre ses galets à la plage. Le vent est froid, grésillant du sel de la marée descendante. Les herbes frissonnent sur le sable gris des dunes. Le ciel est sombre ; le silence, trompeur. Depuis le continent, les lents balayages du phare imposent leur rythme au panorama.
L’un des choix narratifs les plus intéressants du texte réside dans l’alternance des points de vue. Les chapitres donnent tour à tour la parole à Sylas puis à Calie, parfois en revenant sur les mêmes scènes. L’auteur use de ce procédé avec subtilité, car même les dialogues évoluent selon le personnage qui raconte. Les mots changent légèrement, les intentions se déplacent, révélant combien la subjectivité façonne notre perception du réel. Rien n’est neutre, pas même les faits, jusque dans la manière dont les personnages interprètent les données produites par Simri. J’avoue qu’il m’a fallu un petit temps d’adaptation pour comprendre cette subtilité, j’avais parfois le sentiment de relire exactement le même texte une ou deux pages plus loin, il m’est arrivé de revenir sur mes pas avant de comprendre ce que l’auteur avait mis en place. C’est assez audacieux, même si cela fait perdre parfois le fil du récit.
L’utopie décrite dans ce récit pourrait ne pas en être une à mes yeux. Simri gouverne par simulation et optimisation. Elle explore des milliers de possibilités pour n’en conserver que les plus harmonieuses. Les humains vivent dans une société de coopération où les tâches sont volontaires, une organisation efficace dans laquelle chacun paraît avoir trouvé sa place. Une intelligence artificielle qui régit et organise la vie des humains, qui prend tous les choix sans que ceux-ci soient remis en question tandis que les personnes qui souhaitent se défaire de cette emprise sont quasiment bannis de la société, pardon mais cela ne me semble pas vraiment utopique.
La même et unique Simri, ramifiée dans chaque logement, déployée nœud par nœud au service de l’humanité. La même et unique sagesse dispensée en chaque point de la planète par le même astre quantique jusqu’au coeur de nos sérénités personnalisées.
La preuve, cette harmonie ne convient pas à tous. Certains ressentent le besoin d’aspérités, de chaos. Calie fait partie de ceux-là. Sa musique agressive, violente, presque insupportable pour Sylas, symbolise son refus d’un monde trop lisse. Une alternative existe donc pour elle. Il s’agit de quitter définitivement la sphère d’influence de Simri et rejoindre des territoires échappant encore à son contrôle. Mais ce choix implique une rupture totale sans possibilité de retour.
Je ne partagerai jamais vraiment l’attachement de mon frère pour son île. Je saisis et peux recevoir cet amour dans sa voix quand il observe et décrit les dunes et les vagues, la lente course des nuages vers l’horizon couleur d’eau grise. Mais je ne connaîtrai jamais son affection si charnelle, si palpable, pour ce ballet sauvage de roche et d’eau dont la contemplation le contente entièrement. Cette île est son monde, sa partition, la réponse à son existence. Certaines personnes peuvent se convaincre d’être nées pour entendre telle musique, ou tel poème, rencontrer tel individu ou soutenir telle cause. D’autres savent qu’elles sont liées à un endroit. De tous les paysages de la planète, celui-ci résonne en Sylas. Je comprends, sans éprouver moi-même ce sentiment, qu’il saurait revenir sur cette grève chaque jour et, sans se lasser, réaffirmer son allégeance. Incapable d’un semblable abandon, je l’envie.
L’utopie dressée par l’auteur n’est pas le conte rassurant d’un futur idyllique. Au contraire, la mort, le doute et l’ambiguïté morale s’invitent au coeur du récit. La plume de Stéphane Beauverger est l’une de ses grandes forces. Elle se situe à la croisée de la sobriété, de la densité et du sens du détail. Il écrit sans emphase, avec une langue précise et retenue. On a souvent l’impression qu’il écrit à côté de l’émotion plutôt qu’en plein dedans, nous laissant l’espace nécessaire pour la ressentir pleinement. Son style, très immersif, ne décrit pas abondamment les décors ou les corps. Il y va par petites touches. Quelques détails sensoriels suffisent à ancrer une scène, une lumière, une texture, un bruit, une sensation. Cela donne de très beaux passages à la poésie touchante de justesse.
La brûlure mauve de l’aube s’étale sur les murs immaculés de la maison, confère une ambiance sous-marine à notre conversation épuisée.
Court, beau, intelligemment construit, Collisions par temps calme est un texte qui conjugue plaisir de lecture et profondeur philosophique. Ce récit confirme le talent de Stéphane Beauverger, capable d’écrire une utopie sans renoncer à la gravité. Un livre à la fois apaisant et troublant, dont on ressort un peu différent. Difficile de demander mieux.
Fiche technique
- Auteur : Stéphane Beauverger
- ME : La Volte
- Parution : octobre 2021
- Pages : 128
- Prix : 8€ la version papier
- ISBN : 978-2-37049-119-0









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