« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

La nuit des temps, de Barjavel : misogynie rance, racisme décomplexé et pseudo histoire d’amour

J’ai longtemps repoussé la lecture des ouvrages de Barjavel, ayant eu vent de sa profonde misogynie et des propos racistes qui parcourent certaines de ses œuvres. Pour ne pas mourir bête, je me suis lancée dans l’écoute de La nuit des temps sur Nextory, histoire de me rendre compte si ce qu’on dit à son propos est justifié. Vous vous doutez bien en voyant ma note que je n’ai pas été déçue du voyage.

Paru en 1968 aux Presses de la cité, La nuit des temps est, à ce jour, le texte le plus emblématique de René Barjavel, écrivain et journaliste français né en 1911 dans la Drôme. Il publie Ravage en 1943, époque à laquelle il publie des nouvelles dans l’hebdomadaire collaborationniste Je suis partout. Il participera aussi à l’hebdo Gringoire, un autre journal fortement orienté à l’extrême-droite qui se montre favorable au gouvernement italien et soutien la dictature de Salazar au Portugal. Voilà, ça vous donne déjà une idée du bonhomme.

Dans La nuit des temps, Barjavel imagine la découverte d’une civilisation vieille de 900.000 ans grâce à un signal émit depuis les profondeurs des glaces en Antarctique. Parmi les ruines de cette antique société, deux corps sont trouvés : celui d’une femme et d’un homme, jeunes et beaux. L’un des médecins de l’expédition et narrateur du récit, Simon, participe au réveil des deux humains, en commençant par la femme. Déjà, le choix parmi les deux fait débat au sein des scientifiques. le cerveau des hommes étant de plus grosse taille et donc, plus intéressant à analyser, il serait dommage de procéder au réveil de celui-ci et de l’endommager. Aussi, ils décident de décongeler la femme en premier, car ce n’est pas son cerveau qui les intéresse, uniquement sa beauté.

Mais personnellement, ajouta-t-il en souriant, après avoir vu la femme, j’aurais facilement tendance à penser qu’une telle beauté a plus d’importance que le savoir, si grand soit-il.

Et ça, on le comprend rapidement, qu’elle est belle, parfaite, que ses seins sont parfaits (Barjavel parle sans arrêt des seins, c’est une obsession), que ses hanches semblent avoir été forgées par les vents telles les dunes du désert (je n’invente rien, c’est dans le texte). Bref, dans l’entièreté du roman, cette femme, appelée Eléa, ne sera décrite QUE par ses attributs physiques. Évidemment, Simon tombe tout de suite amoureux d’elle. Bah oui quoi, elle est sacrément bonne pour une vieille de 900.000 ans, on l’a compris à l’énième description de sa toison pubienne dorée (ah oui, Barjavel fait aussi une fixette sur les poils pubiens) et de ses jolis petits lolos pointant vers l’avenir (là, j’invente). Et ces descriptions se limitant au physique, c’est le cas pour tous les personnages féminins qui ont voix au récit, et qui sont au nombre de… deux. Il y a Eléa, la super bonasse aux seins ronds et soyeux, aux hanches parfaites et à la touffe blonde.

Il délivra l’autre sein et le serra tendrement, puis défit le vêtement de hanches. Sa main coula le long des hanches, le long des cuisses, et toutes les pentes la ramenaient au même point, à la pointe de la courte forêt d’or, à la naissance de la vallée fermée.

Mais au secours !

Il y a aussi la scientifique russe méga bonasse Léonova, dont le seul et unique but dans l’histoire est d’être belle et de se prendre régulièrement des mains au cul (mais ça va parce qu’à la fin elle fini par succomber à son harceleur). De la bonne grosse soupe bien misogyne comme l’aime. Sans oublier qu’il sera régulièrement rappelé à ces femmes qu’elles sont inférieures aux hommes en intelligence, en capacités physiques, ce sont des hommes qui décident pour elles, elles sont dénigrées, rabaissées, toujours ramenées à leur physique, leur consentement on s’en tamponne le coquillard, et on leur sort d’ailleurs de bonnes grosses blagues misogynes en permanence (Joe Hoover, notamment, le bon gros ricain obèse et machiste). Ce serait intéressant si ce procédé servait à dénoncer le traitement des femmes dans la société. Malheureusement, Barjavel ne propose même une once de remise en question de ce rôle cantonné au physique. Sois belle et tais-toi.

Lorsque vient le tour de l’homme d’être décongelé (20min en mode décongélation au micro-ondes), Eléa retrouve enfin son Paîkan, son âme soeur, ou en tout cas celui qui lui a été désigné comme tel à l’âge de sept ans. On n’oubliera pas de noter que le membre viril de Paîkan est fièrement dressé congelé, car c’est un homme, un vrai. Au fur et à mesure que le récit progresse, on en apprend davantage sur la merveilleuse société dans laquelle évoluaient les deux hibernatus il y a presque 1 million d’année. Une société utopiste, qui reposait sur l’équilibre, l’égalité totale des membres de la communauté, la liberté d’aimer qui on le souhaite… Eh non, je vous ai bien eu ! Rien de tout cela. Cette société, appelée Gondawa, se situait en Antarctique, mais du fait d’une inclinaison particulière de la Terre, il y régnait un climat tropical. C’est une société ultra avancée technologiquement. Les Gondas exploitaient une énergie universelle qui pourvoyait à tous leurs besoins, mais qui sera aussi la source de la destruction de leur monde. Tous les habitants de Gondawa ressemblent à des Européens, ils sont blonds aux yeux clairs, l’hétérosexualité est la norme et dès l’âge de sept ans, on forme les couples qui seront liés pour la vie.

Certains et certaines ne portaient qu’une bande souple autour des hanches. Quelques femmes étaient entièrement nues. Aucun homme ne l’était. Les visages n’étaient pas tous beaux, mais tous les corps étaient harmonieux et sains. Tous avaient, à peu de chose près, la même couleur de peau.

Dans une société parfaite pour Barjavel, tout le monde est beau, tout le monde est blond, les femmes et les hommes sont sveltes avec de gros attributs, les couples uniquement hétérosexuels. Ça ne vous rappelle rien ? Notez d’ailleurs que ce sont eux les « gentils ». Car La nuit est temps est un roman éminemment manichéen, qui oppose les gentils Gondas aux méchants Enisors, venus de la nation Enisoraï, les ennemis jurés du Gondawa. Et devinez quoi. Les Enisors sont les descendants des natifs américains, des gens un peu colorés, quoi. On apprend d’ailleurs dans ce roman que les personnes noires viennent de Mars. La preuve :

Elle affirma qu’elle (Mars) était habitée par une race d’hommes à la peau noire, dont les vaisseaux gondas et énisors avaient ramené quelques familles. Avant cela, il n’existait sur Terre aucun homme de couleur noire.

Sympa. Malheureusement, une terrible arme de destruction massive a réduit les civilisations au néant. Mais avant que tout espoir de survie ne soit annihilé, les scientifiques Gondas ont sélectionné un homme et une femme. Mais pourquoi diable avoir choisi Eléa et Païkan pour survivre des millénaires dans la glace ? Eh bien parce qu’Eléa est belle et Païkan intelligent. On n’aurait pas deviné.

L’Ordinateur a choisi les femmes pour leur beauté et leur santé, et bien entendu aussi pour leur intelligence. Il a choisi les hommes pour leur santé et leur intelligence, mais avant tout pour leurs connaissances.

En plus de cette misogynie insupportable, le récit est truffé de remarques racistes et dévalorisantes envers toutes sortes d’origines autres qu’occidentales (comme ça, pas de jaloux). Vous pourrez y lire que  » les chinois sont un danger pour l’humanité et procréent sans amour  » ou que l’équipe scientifique se compose de « Higgins, Hoover, Léonova, Lanson et sa caméra sans film, l’Africain Shanga, le Chinois Lao, le Japonais Hoï-To, l’Allemand Henckel et Simon. » L’Afrique est pays, vous ne saviez pas ? Mais de toute façon ils viennent de Mars, ils ne vont pas s’en offusquer.

Je pense vous épargner les nombreux autres passages tout aussi indignes que dégradants pour l’espèce humaine. Je vous épargne notamment cette scène de sexe entre Eléa et Paîkan, dégoulinante de niaiserie dans laquelle l’auteur compare Eléa à « une épave chaude » pour figurer sa passivité totale et à une simple porte qui s’ouvre devant Paîkan le conquérant « Il la tenait cernée, enfermée, assiégée, il était entré comme le conquérant souhaité devant lequel s’ouvrent la porte extérieure et les portes profonde. » Bref, Barjavel a fait très fort avec La nuit des temps, en y incluant absolument tout ce que je déteste dans un roman. Et qu’on ne vienne pas me donner l’excuse du « contexte » et qu’il n’est que le produit de son époque. J’ai lu d’excellents textes de SF antérieurs à Barjavel qui ne comportent ni misogynie, ni racisme, ni propos dégradants pour l’humanité. Barjavel est le produit de son époque, certes, et il a choisi de ne pas la remettre en question dans ses écrits. Il a choisi de restituer sans dénoncer, de retranscrire sans trahir des idées nauséabondes et avilissantes.

La nuit des temps n’est ni un texte de SF grandiose, ni la plus belle des histoires d’amour comme j’ai pu le voir. C’est un récit qui non seulement est contaminé d’idées infectes, mais offre un style vieillissant voire rétrograde et conservateur. Je comprends mal les avis dithyrambiques à son sujet. Je peux difficilement croire que l’on soit autant ébloui par son style et par ses propos à notre époque, en plus quant on connaît un peu le personnage. Je ne cacherai pas d’ailleurs que je n’ai pas terminé l’écoute de ce roman. J’ai tout de même tenu à 80%, mais impossible pour moi de terminer ce texte qui se trouve à mille lieues de l’idée que je m’en faisais à la lecture des centaines d’avis élogieux à son sujet. C’est une immense déception et c’est aussi la dernière fois que je me frotte à un texte de Barjavel. Je mets 1 étoile pour l’idée de base d’une société antique piégée dans la glace, parce que c’est cool.

Note : 1 sur 5.

Fiche technique

  • Titre : La nuit des temps
  • Auteur : René Barjavel
  • Parution : 1968
  • ME : Les presses de la cité
  • Pages : 296
  • Version audio : Lizzie
  • Parution : 2022
  • Narrateur : Benjamin Jungers
  • Durée : 9h12

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