Dirigée par Mathieu Bablet, l’anthologie Midnight Tales rassemble les quatre tomes de la série dont les opus sont sortis entre 2018 et 2019 aux éditions Ankama sous le label 619. Ce projet s’est conclu en 2022 avec la parution de The Midnight Order, un one-shot qui reprend les personnages croisés dans les Midnight Tales.
On retrouve aux pinceaux et à la plume dans Midnight Tales Mathieu Bablet, évdiemment, mais aussi Elsa Bordier, Gax, Florent Maudoux, Rebecca Morse, Clément Rizzo, Sourya Sihachakr, Guillaume Singelin, Da Coffee Time, Mathilde Kitteh, Thomas Rouzière, Baptiste Pagani, The NEB studio, Thomas Gilbert, Neyef et Loïc Sécheresse. Ce projet collectif se veut un hommage aux magazines pulp des années 40 comme Tales from the crypt ou Horror, inspiré par l’univers des magical girls, et notamment Charmed, Buffy contre les vampires ou encore Sailor Moon. Des inspirations qui servent de fil conducteur aux récits mettant en scène des sorcières aux quatre coins du monde et à diverses époques, chassant les esprits malveillants qui s’en prennent aux moldus au nom de l’Ordre de Minuit, une organisation secrète séculaire qui protège le monde de ces abominations.
Réunis dans cette intégrale, les contes de minuit se voient offrir un magnifique écrin cartonné à l’effet velouté, avec marquage à chaud, signet et reliure en tranchefile faisant écho à l’édition de The Midnight Order parue en 2022. La couverture enluminée aux reflets argentés sur fond violet évoque une certaine idée de la magie et des grimoires occultes interdits. Quant à l’illustration de couverture, signée Mathieu Bablet, elle ne laisse aucune place au doute : les midnight girls sont bien de retour !




Mais alors, de quoi ça parle exactement, Midnight Tales ?
De tous temps, les sorcières ont combattu les forces obscures de ce monde sous la supervision de l’Ordre de minuit, une organisation ancestrale qui chapeaute ces femmes et ces filles dotés de puissants pouvoirs. Dans cette anthologie, nous traversons le monde et les époques : du Japon au Royaume-Uni, en passant par la France, l’Inde, la Thaïlande ou encore l’Égypte, des petits groupes de sorcières sont non seulement confrontées à des esprits malins, mais aussi tiraillées dans leurs choix de vie de tous les jours. Car elles n’en sont pas moins des femmes évoluant dans un monde dominé par les hommes, et leur place n’est pas toujours évidente à trouver. Certaines d’entre elles ont un mari, des enfants, un boulot, difficile de conjuguer vie personnelle et combat contre des entités malveillantes. L’héritage familial est parfois lourd aussi. Lorsqu’on est fille ou petite-fille de midnight girls, a-t-on vraiment le choix de son avenir ? Si l’Ordre leur offre une vie exaltante et indépendante, n’est-ce pas un carcan de plus qui les empêche de vivre leur existence comme elles le souhaiteraient ? Car les sorcières trop déviantes et trop puissantes sont une menace, elles sont envoyées dans La Forteresse Blanche, sorte de no man’s land éthéré où elles seront destituées de leurs pouvoirs d’une bien cruelle façon.
Le travail de recherche qui a été réalisé pour documenter l’ouvrage est admirable. L’opus est ponctué de dossiers consacrés à la mythologie qui vient d’être abordée dans le récit, apportant crédibilité à l’histoire et permettant de l’ancrer un peu plus dans le réel. On en apprend énormément sur les monstres mystiques, les croyances et coutumes de certains peuples, mais aussi des sujets de société, notamment la place des femmes. Cela donne un aspect très encyclopédique à l’ouvrage. Mystères des cités englouties, colonialisme en Égypte, organisations occultes, bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, religions, l’ouvrage balaye un large spectre de sujets tout aussi passionnants les uns que les autres.
Je ne l’ai pas encore évoqué mais Midnight Tales est un ouvrage profondément féminin et féministe, qui ne met en scène que des héroïnes et qui aborde les questions liées à la place des femmes dans la société, toutes les sociétés. C’est une volonté assumée de Mathieu Bablet de mettre en avant des figures de femmes à la fois fortes et fragiles, loin des clichés habituels des personnages féminins de la bande-dessinée, comme il l’expliquait dans une interview pour ActuaBD en 2018 : « Souvent, les personnages sont des hommes ou parfois des femmes « badass« , qui ont des caractéristiques masculines pour justifier leur place de personnage principal. Dans Midnight Tales, j’avais vraiment la volonté de créer des personnages féminins aussi denses et complexes que les personnages masculins ». La figure de la sorcière permet de donner une image à la fois ésotérique et moderne, car elle dispose d’une base historique solide et elle ressurgit aujourd’hui teintée de féminisme. L’ouvrage est également traversé de questions de société très actuelles comme les violences faites envers les femmes, la grossophobie, le deuil et la perte, les familles mono-parentales, le harcèlement.
En plus des courtes histoires graphiques, l’ouvrage propose cinq nouvelles littéraires se déroulant dans l’univers des Midnight Tales. Illustrées par Mathieu Bablet, elles offrent du corps à l’œuvre et permettent de varier les genres pour garder l’intérêt éveillé. Ces textes permettent aussi de faire une petite pause lorsque l’action graphique devient trop intense, ils ralentissent un peu le mouvement en offrant un moment d’évasion purement manuscrit. Ainsi, le collectif nous propose de lire Avant la tempête, d’Elsa Bordier, texte dans lequel une jeune fille découvre qu’elle appartient à une lignée de sorcières de l’ordre et qui va affronter des harpies déchaînées, Before the nightmare, d’Isabelle Bauthian, où trois puissantes amies se frottent à un dragon pour honorer leur dernier combat ou encore Nous ne croyons pas, de Tanguy Mandias, qui nous entraîne entre les fjords de Terre-Neuve et les côtes du Labrador.
Et à quoi ça ressemble Midnight Tales ?
L’ouvrage est extrêmement varié en termes de styles graphiques et de coloration. Forcément, tous les genres ne plairont pas à tout le monde, mais pris la dans l’ensemble, il offrent une grande diversité visuelle à l’opus. Cette hétérogénéité fait la force de Midnight Tales selon moi. On distinguera aisément le coup de crayon de Mathieu Bablet, reconnaissable entre mille, ainsi que son utilisation de la couleur qui est toujours aussi somptueuse. J’ai d’ailleurs énormément apprécié Nightmare from the shore, dont il est l’illustrateur et le scénariste. Il y a une telle intensité dans les dessins et l’histoire est à la fois triste et magnifique. Un chef d’œuvre.


L’histoire qui ouvre l’anthologie, The Last Dance, sur un scénario de Mathieu Bablet et des dessins de Guillaume Singelin, est, je trouve, particulièrement emblématique de toute la thématique de l’ouvrage. On se trouve à Btrattleboro, aux USA, en 2018, et on y suit une bande de quatre amies encore au lycée, qui traquent le Mothman, une créature mi-humaine mi-phalène. Il y a une vibe très années 80, que ce soit au niveau des décors ou de la coloration, on s’attache immédiatement à cette bande de jeunes filles qui s’apprête à quitter le lycée pour plonger dans le grand bain, soit en partant à l’université, soit en se lançant dans la vie active.


J’ai également retenu Devil’s Garden, dont la première partie est dessinée par Gax, quand la deuxième a été confiée à Mathilde Kitteh. Les deux styles graphiques sont totalement opposés, mais ils se répondent d’une belle manière. J’ai un peu de mal à définir le trait de Gax, c’est très primitif et coloré à la fois, il y a comme une brume noire qui parcourt les cases si bien qu’on semble être nimbé dans un cocon cauchemardesque, un peu comme la protagoniste qui n’est pas bien sûre d’être dans le monde réel. Mathilde Kitteh, quant à elle, offre un style plus aéré et des personnages aux traits expressifs à la manière d’un manga. J’ai aimé sa jeune héroïne, Chantira, puissante sorcière qui vit à la marge grâce aux combats de rue qu’elle remporte. Sa magie n’y est pas pour rien, et l’Ordre n’apprécie pas vraiment cette utilisation en dehors des clous. Son destin tragique m’a profondément touchée. Une troisième partie deDevil’s Garden est proposée vers la fin de l’ouvrage, dessinée par Thomas Gilbert. On part cette fois-ci en Transylvanie, dans un village reculé où les croyances occultes sont bien ancrées chez les habitants…



Un autre récit qui a retenu mon attention, c’est Parasites, avec un scénario d’Elsa Bordier et des dessins de Thomas Rouzière. On remonte dans le temps pour partir en 1973 à Hiroshima, au Japon. Kyoko est une lycée dont la mère est une ancienne héroïne de l’Ordre ayant vaincu à elle seule un terrible monstre en 1945 (on découvre tout cela dans une précédente histoire). Aujourd’hui, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, alcoolique, abandonnée par l’Ordre. Kyoko tente tant bien que mal d’être à la hauteur des attentes de sa mère, qui voudrait la voir atteindre les sommets comme elle. Mais cet héritage est difficile à porter pour la jeune fille, qui aimerait simplement avoir une mère attentive et aimante.
Les soeurs de Sélène est un récit intéressant qui montre l’envers du décor de l’Ordre de Minuit. Le scénario de Mathieu Bablet et les dessins de The Neb Studio nous emportent en 2013 au Japon, auprès de sorcières qui ont décidé d’apporter aide et protection à des démons d’autres dimensions, considérés comme dangereux par l’Ordre. Pourtant, ces entités apparaissent paisibles et inoffensives, jusqu’à ce que l’Ordre débarque pour les réduire à néant et qui assassine les sœurs de Sélène. Méritaient-elles un tel sort ? Le style graphique est hyper dynamique, quasi cinématographique. Ça se lit autant que ça se regarde comme un film d’animation.


Pour conclure
Midnight Tales, c’est une anthologie à la hauteur des attentes qu’on peut avoir pour ce genre d’ouvrage. La grande variété d’artistes et la diversité des styles graphiques offrent une exploration et une immersion approfondies de la figure de la sorcière et plus largement de la place des femmes dans la société. Le regard porté par les artistes sur leurs personnages, tour à tour bienveillant, intransigeant ou inébranlable, met en perspective le regard porté sur ces femmes par la société. L’ouvrage propose une approche multi-support en offrant courts récits graphiques, nouvelles et dossiers documentés pour nous plonger à 100% dans l’ambiance occulte et magique de l’Ordre de Minuit. Si l’épouvante n’est pas le premier sentiment qui me vient à l’esprit quand je pense à cet ouvrage, il me vient en revanche d’autres notions, comme sororité, solidarité, entraide, amitié. Une anthologie impeccablement maîtrisée qui prouve une fois de plus le talent de Mathieu Bablet et sa capacité à fédérer de grands talents du monde graphique.
Fiche technique
- Scénarios/illustrations : Mathieu Bablet, Elsa Bordier, Gax, Florent Maudoux, Rebecca Morse, Clément Rizzo, Sourya Sihachakr, Guillaume Singelin, Da Coffee Time, Mathilde Kitteh, Thomas Rouzière, Baptiste Pagani, The NEB studio, Thomas Gilbert, Neyef et Loïc Sécheresse
- ME : Ankama/Label 619
- Parution : novembre 2025
- Pages : 568
- Prix : 39.90€
- EAN : 9791033530978







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