« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

La grotte aux poissons aveugles : une plongée dans la mémoire décoloniale du Congo

Imaginé dans le cadre d’une exposition au Kanal Architecture de Bruxelles consacré la colonisation du Congo par la Belgique, La grotte aux poissons aveugles d’Ayoh Kré Duchâtelet est une novella particulièrement dense. L’action se situe en 2065, dans une entité politique fictive baptisée Confédération du Niger-Congo, où l’ordre établi commence à vaciller sous la pression de contestations grandissantes. Le récit s’ouvre en pleine salle d’interrogatoire, mené par les autorités contre une figure énigmatique connue sous le nom de La Sonde. Au fil de l’interrogatoire, La Sonde absorbe une série de mystérieuses billes noires qui déclenchent des visions. Celles-ci nous entraînent dans une succession de fragments narratifs, alternants entre différentes époques. Des épisodes situés dans le présent futuriste répondent ainsi à des scènes ancrées dans l’histoire longue de l’Afrique centrale, parfois jusqu’au XVIIIᵉ siècle. À mesure que ces visions s’enchaînent, le huis clos initial s’élargit progressivement et ce qui semblait être au début une affaire isolée révèle peu à peu l’existence d’un soulèvement bien plus vaste.

Ayoh Kré Duchâtelet assemble des morceaux d’histoire, de mémoire et de fiction comme les pièces d’un puzzle. Le récit glisse d’un registre à l’autre, entre polar spéculatif, intrigue historique et fantastique sombre. Cette hybridité brouille les repères habituels et interroge la notion même de réalité. Et au cœur de cette architecture narrative singulière, l’auteur déploie une réflexion sur la continuité de la violence coloniale. Il nous rappelle que l’exploitation du continent africain ne relève pas seulement du passé mais qu’elle se prolonge aujourd’hui sous des formes renouvelées, qu’il s’agisse de la traite esclavagiste, des entreprises coloniales ou des logiques néocoloniales contemporaines liées à l’extraction des ressources. Dans cette perspective, l’histoire racontée par Ayoh Kré Duchâtelet apparaît comme une longue chaîne d’injustices dont les répercussions traversent les siècles. Face à cette mémoire chargée de brutalité, le récit introduit un élément fantastique inquiétant, comme si les crimes accumulés finissaient par appeler une réponse venue du plus profond des ténèbres humaines. L’horreur qui se déploie matérialise alors les blessures historiques et renvoie la violence du monde à ceux qui l’ont engendrée.

Il fait nuit, nuit noire, une barque file sur l’eau.

Un fleuve, une grande rivière, un bras de mer… Une large étendue d’eau séparant deux rives boisées.

Sur la barque, un homme pagaie, et, lovée sous une couverture, une fille somnole. On devine son corps frêle sous l’étoffe de raphia tissé, son visage dissimulé dessous. Le pagayeur est sur ses gardes, ses mains tremblent. Attentif au moindre bruit, il jette des regards inquiets vers la foret à chaque floc des pales qui cinglent l’eau. Quelques jours plus tôt, il a reçu des instructions. Claires et concises. Amener la fille, traverser le fleuve, chercher la lumière d’un phare dans la forêt ripisylve et à cet endroit précis, sous la lumière, débarquer la fille sur l’autre rive. Du bon côté de la frontière.

Comme le rappelait Ayoh Kré Duchâtelet lors d’une rencontre à Maison Poème à Bruxelles (je vous partage le lien vers le podcast De mots et de sons, enregistré à cette occasion), la genèse de ce récit prend place dans le cadre d’une exposition au Kanal Architecture (anciennement CIVA) pour laquelle il avait écrit une nouvelle intitulée Ornement et crimes, qui proposait un système narratif oscillant entre deux époques, dans le passé et dans le futur. C’est à ce moment que les éditions Ròt-Bò-Krik repèrent ce texte, qui, après quelques transformations et évolutions, deviendra La grotte aux poissons aveugles. L’un des points d’ancrage de ce nouveau récit est né alors que l’auteur réalisait des recherches au centre d’archives nationales du Congo à Kinshasa, où il tombe par hasard sur un court rapport archéologique décrivant des dessins dans une grotte.

Au début de La grotte aux poissons aveugles, on peut découvrir la citation d’un frère capucin (Bernardo da Gallo), qui, au XVIIIè siècle, a assisté et participé à la condamnation de la prêtresse Kimpa Vita, une figure forte de la longue histoire décoloniale du royaume Congo. Elle était à l’origine d’un mouvement de résistance opposé à la présence portugaise au Congo. L’une des principales sources historiques pour les historiens au sujet de ce mouvement décolonial se trouvent dans les textes de ce frère capucin. Une question se pose alors au yeux d’Ayoh Kré Duchâtelet : comment le fait de travailler l’Histoire avec des archives permet de les traverser et de les mettre en question ?

Les treize billes noires lisses et luisantes étaient parfaitement alignées sur la table qui lui faisait face. La Sonde en saisit une, à l’aveugle, et la goba d’un trait. On la vit couler le long de son gosier. L’effet fut presque immédiat. Elle tressauta puis s’enfonça dans son siège, rota bruyamment, bredouilla quelques mots d’une voix de fausset dans le silence pesant de leur écoute attentive, puis, sur un débit de plus en plus fluide, se mit à décrire la première image.

Partant de ce postulat et de ses recherches historiques, l’auteur déploie son fil narratif resserré au travers une plume d’une grande fluidité. L’écriture est d’une étonnante lisibilité malgré la structure fragmentée du récit. On alterne en effet entre des scènes du présent, durant lesquelles La Sonde est interrogée par des officiers au sujet d’une révolte, puis des scènes du passé qui nous racontent de quelle manière cette révolte a émergé. Tout en ingurgitant les treize billes noires étranges qui lui font revivre les événements, La Sonde, que l’on comprend rapidement être à la source de ces contestations, déploie sous nos yeux ses souvenirs qui prennent une forme inattendue. Les notions de regard de l’autre, de la métamorphose, sont très présentes tout au long du récit. L’un des personnages, l’Oeil, dont on ne connaît pas grand chose et qui observe sans rien dire, se mêle à des éléments technologiques futuristes qui amènent la question de la surveillance et apportent le matériau science-fictionnel qui relie le texte à fiction anticipative. L’aisance stylistique dont fait preuve l’auteur permet d’aborder toutes ces thématiques lourdes de sens, sans basculer dans une narration pesante. La prose reste vive, nous accompagnant dans ce parcours fait de visions et de révolte.

Si je devais émettre une critique, ce serait au sujet de la forme du texte qui est relativement court et qui peut laisser une sensation d’inachevé. Évidemment, face à une intrigue d’une telle envergure, on souhaiterait voir le récit s’étirer un peu plus en longueur, apporter plus d’éléments de réponses. Je suis consciente que le but ici est de laisser une impression vaporeuse une fois le livre refermé, mais je ne peux m’empêcher de ressentir cette petite pointe de frustration. Il est certain en tout cas que je lirai les futurs textes de l’auteur, si tant est qu’il est nous gâte avec de nouveaux récits !

La grotte aux poissons aveugles est en résumé un texte bref qui frappe par son intensité. En mêlant spéculation, éléments historiques et imaginaire mythologique, Ayoh Kré Duchâtelet signe un ouvrage qui tient autant du récit politique que de la littérature futuriste. Une œuvre brève, mais habitée par une colère et une lucidité qui lui donnent une résonance intemporelle.

Note : 4.5 sur 5.

Fiche technique

  • Auteur : Ayoh Kré Duchâtelet
  • ME : Ròt-Bò-Krik
  • Parution : octobre 2025
  • Pages : 144
  • Prix : 13€
  • ISBN : 9782959005558

2 responses to “La grotte aux poissons aveugles : une plongée dans la mémoire décoloniale du Congo”

  1. Avatar de tampopo24

    Oh, merci beaucoup pour cette découverte. J’avoue que le mélange de science-fiction , de colonialisme et d’histoire africaine, m’intéresse énormément. En plus ce texte semble extrêmement bien les mélanger pour en tirer un récit coup de poing. Je vais essayer de me le trouver.

    1. Avatar de Anne-Charlotte
      Anne-Charlotte

      Tu devrais regarder les autres ouvrages de la maison d’édition, il est possible que tu y trouves ton bonheur !

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