« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Contrôle des masses, surveillance permanente  : Le dernier nom des fleurs, une utopie déguisée

Dans le futur proche imaginé par Aude Lapadu‑Hargues, la Terre n’est plus tout à fait celle que nous connaissons. Les ressources se sont épuisées, les catastrophes ont laissé derrière elles un monde à reconstruire, et ce sont les femmes qui ont pris les rênes. Guidées par les mystérieuses Bienfaitrices, elles ont instauré une société qui promet l’harmonie : plus de guerres, plus de chaos, plus de violence. Une utopie, en somme. Ou du moins, ce qui y ressemble.

Chaque femme porte un Ondo, un dispositif qui murmure conseils, apaisement et instructions dans leurs oreilles en permanence. Les émotions y sont régulées, le doute découragé, le bonheur programmé. Dans ce monde qui se veut parfaitement équilibré, deux trajectoires vont peu à peu fissurer la surface lisse de l’utopie : Rose, proche de la terre et des plantes qu’elle tente de faire renaître, et Dahlia, plongée dans les mécanismes technologiques qui régissent cette nouvelle société. Deux regards, deux positions dans le système et un même questionnement : doit-on sacrifier sa liberté pour construire un monde idéal ?

Les femmes sont logées, nourries soignées. Diverties. Mais il existe une contrepartie. Elles ne sont pas libres. De penser, de parler, de se mouvoir, prisonnières d’une cage aux barreaux invisibles, à embrasser une cause dans une douce violence.

Aude Lapadu‑Hargues joue avec habileté avec les codes de la dystopie et de l’utopie. Derrière l’apparente douceur d’un univers pacifié, elle glisse dans son texte des interrogations très contemporaines : l’écologie, le contrôle technologique, l’héritage du patriarcat ou encore la place du libre arbitre. L’idée d’un monde gouverné par les femmes devient un terrain d’exploration critique. Car inverser les rapports de pouvoir ne suffit peut-être pas à inventer une société juste. Ce positionnement paradoxal est un élément qui m’a beaucoup plu dans le récit. Cela m’a rappelé l’excellent roman de Pamela Sargent, Le rivage des femmes, dans lequel les rapports de force ont également été inversés. Mais je dois tout de même avouer que si Le dernier nom des fleurs m’a fait penser à ce chef d’œuvre de la littérature de science-fiction féministe, il est loin de l’égaler.

En effet, plusieurs choses m’ont dérangée lors de la lecture. Tout d’abord le manque d’informations sur le monde dans lequel évoluent les personnages. Si l’on s’imagine aisément un monde ravagé, une terre infertile, une société contrôlée, j’ai manqué d’éléments de décor pour me représenter ce nouveau monde. La toile de fond semblait toujours se dérober à mes yeux, de façon assez frustrante. Trop peu de descriptions viennent ponctuer le texte et mettent à mal la mise en place d’une véritable représentation de l’environnement. En revanche, l’autrice nous révèle régulièrement les nouvelles lois qui régissent ce monde post catastrophe. Car oui, il y a bien eu un événement qui a fait basculer le monde, que l’on apprend assez tard dans le texte finalement. C’est à la suite de cet événement que les femmes ont pris le pouvoir et ont réorganisé le monde en cherchant à tout prix à relever la nature de son effondrement causé par les hommes. Hommes qui sont la cause de tous les maux de la société et qui en ont été purement bannis.

Si les femmes parlent comme elles pensent, avec honnêteté, les mots doivent être choisis avec soin. Les propos offensants à l’encontre de la nature, des Bienfaitrices, de la société ou d’une autre femme doivent être bannis. Les mots se référant à des notions obsolètes ou des idéologies dangereuses devront également être effacés.

Les relations entre les personnages dans cette nouvelle société sont ultra réglementées et la communication programmée par l’Ondo, ce casque que les femmes doivent porter en permanence et qui leur insuffle toute sorte d’impératifs. C’est un clairement un outil de contrôle et de surveillance des masses, que les mystérieuses Bienfaitrices ont réussi à rendre indispensable, si bien qu’une femme qui viendrait à casser son Ondo se trouverait dans une grande détresse psychologique. L’appareil détient également tous les souvenirs de chaque femme, tant que si l’une d’entre elles se détourne du droit chemin, toute sa mémoire est effacée et elle est « reprogrammée » avec un nom différent et de nouveaux souvenirs. Les dialogues entre les protagonistes sont donc très codifiés et rigides, du fait de cet appareil qui les contraint à bien agir au quotidien. Malgré tout, je ne peux m’empêcher d’avoir ressenti un certain manque de relief dans les dialogues, mêmes ceux qui se font en dehors de l’influence de l’Ondo, avec d’autres personnages que les femmes de la communauté. Je les ai trouvés très convenus, parfois même mécaniques, et les interactions qui en découlent semblaient de ce fait très artificielles. Je me suis très peu attachée aux personnages, plus intéressée au final par la révélation de l’intrigue que par leur sort en lui-même. Je ne sais pas si mon manque d’attachement envers les protagonistes vient de ce défaut de relief dans les dialogues, mais je sais en tout cas que c’est un des éléments qui m’a empêchée de tisser un lien avec elles.

Rappelle-toi, s’il te plaît. Pour toutes celles qui ne peuvent plus.

J’aimerais tout de même terminer sur une note positive car malgré les défauts relevé, ce récit est intéressant sur plusieurs points. Tout d’abord, la critique sous-jacente de ce qui s’apparente à l’utopie et qui s’avère être au final une dystopie déguisée. Les femmes pensent s’être libérées du joug des hommes pour finalement répéter un schéma identique de soumission et de privation de libertés. Sous couvert d’unicité et de bienveillance, l’Ondo sert avant tout à assujettir et surveiller. Une nouvelle forme de contrôle au final, auxquelles les femmes se soumettent de bonne volonté. La réflexion autour de la mémoire est également très intéressante. Si l’on ne se souvient pas du passé et de ce qui a causé l’effondrement du monde, comment ne pas le reproduire ?

Le récit est également très imprégné du sujet de l’écologie et de l’importance de sauvegarder les écosystèmes, même si dans le texte, cette pensée en devient sectaire. La réflexion permet d’amener une prise de conscience sur notre impact environnemental, notre façon de consommer et notre rapport à la nature. Cela m’a amené à me poser une question : faut-il en arriver à de tels extrêmes pour que les gens s’inquiètent enfin de l’avenir de la planète ? Pour finir, la place accordée aux relations entre femmes et hommes dans le roman questionne également sur les relations entre les sexes. Un monde débarrassé des hommes est-il un monde plus sûr pour les femmes ? Visiblement, non. Faut-il punir les hommes pour les guerres qu’ils déclenchent et la violence inhérente à leur genre ? Ce n’est à priori pas la solution non plus. Quelle est donc la solution ? Et bien, le roman ne nous la sert pas toute prête sur un plateau. Il nous amène plutôt à réfléchir sur le sujet et à imaginer nous-mêmes les solutions.

Que signifie être une femme ? Et devait elle se définir ? Jamais elle ne s’était interrogée. Sans doute que sa vie de Sauveuse ne pouvait pas l’amener à de telles réflexions. À moins que l’absence d’hommes, de cet autre, len empêchait.

Malgré une exécution un peu maladroite, Le dernier nom des fleurs est un roman intéressant en ce qu’il apporte des pistes de réflexions sur des enjeux très contemporains. Écologie, surveillance des masses, effondrement du vivant, rapports entre femmes et hommes, les sujets abordés dans le texte d’Aude Lapadu‑Hargues sont nombreux et offrent une lecture munie d’un sens plus profond que ce qu’il laisse apercevoir en surface. Une lecture au final plaisante dans laquelle je me suis aisément laissée emporter.

Ouvrage reçu dans le cadre d’une masse critique privilégiée. Merci à Babelio et aux éditions Maison Pop pour l’envoi.

Note : 3 sur 5.

Fiche technique :

  • Autrice : Aude Lapadu-Hargues
  • ME : Maison Pop
  • Parution : février 2026
  • Pages : 336
  • Prix : papier 19,95€ – numérique 12,99 euros
  • ISBN : 978-2-488201-45-2

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