En 1955, Isaac Asimov imagine le nec plus ultra de la démocratie sondagière.
Et si voter devenait inutile ? La question peut sembler provocatrice dans nos démocraties fatiguées. Pourtant, c’est précisément celle qu’Isaac Asimov posait dès 1955 dans A voté, une courte nouvelle publiée en 2020 aux éditions du Passager clandestin dans sa collection Dyschroniques.
Dans ce récit d’anticipation, l’élection présidentielle américaine 2008 approche, et elle ne mobilise plus des millions de citoyens. Un superordinateur, Multivac, nourri de données sociologiques, économiques et psychologiques, désigne un électeur unique, censé incarner la moyenne parfaite de l’opinion nationale. Son avis suffit tandis que le reste du pays regarde.
D’après ce qu’il avait entendu dire, la machine mesurait deux kilomètres de long, elle était haute de trois étages et cinquante techniciens parcouraient continuellement ses couloirs intérieurs. C’était l’une des merveilles du monde.
L’idée met mal à l’aise. Car derrière un dispositif technologique ultra précis et irrécusable, se cache une réalité plus glaçante, celle que le vote de chacun ne pèserait pas grand-chose. Asimov pousse jusqu’à l’absurde une logique qui commençait à émerger à son époque, celle des sondages, des statistiques, de la politique guidée par l’opinion mesurée plutôt que par l’opinion exprimée.
Multivac vous a désigné comme le citoyen le plus représentatif pour cette année. Non pas le plus intelligent, le plus fort ou le plus chanceux, mais simplement le plus représentatif. Or, nous ne pouvons remettre en question les décisions de Multivac, n’est-ce pas ?Multivac vous a désigné comme le citoyen le plus représentatif pour cette année. Non pas le plus intelligent, le plus fort ou le plus chanceux, mais simplement le plus représentatif. Or, nous ne pouvons remettre en question les décisions de Multivac, n’est-ce pas ?
Le texte a pourtant ses limites. En cinquante pages, elle survole des questions immenses qui auraient mérité un travail plus approfondi, comme la représentativité, la légitimité politique, la place réelle du citoyen. Le postulat d’un seul individu capable de refléter fidèlement des centaines de millions résiste mal à l’analyse statistique. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel que de s’arrêter à cette invraisemblance. Car A voté est plus une mise en garde qu’une démonstration scientifique. Ce que ce texte nous décrit est devenu presque familier. Qui n’a jamais pensé que son bulletin de vote était noyé dans la masse ? Qui n’a jamais vu un candidat porté, puis abandonné, au gré des courbes de sondage ?
Je ne veux pas qu’une machine me dise comment j’aurais dû voter, simplement parce qu’un quelconque individu, dans le Milwaukee ou ailleurs, se déclare contre la hausse des prix. Je veux être libre de voter si ça me fait plaisir, ou de ne pas voter si je n’en ai pas envie.
Soixante-dix ans après son écriture, la nouvelle n’est pas dépassée, elle paraît simplement inachevée. Non parce qu’elle aurait mal vu l’avenir, mais parce que celui-ci l’a rattrapée plus vite que prévu. Les algorithmes ont remplacé Multivac, les réseaux sociaux ont rejoint les instituts de sondage et l’abstention est devenue un acteur politique à part entière. Asimov ne disait pas que le vote allait disparaître. Il suggérait qu’un jour, on pourrait croire qu’il n’a plus d’utilité. Et cette croyance, bien plus que n’importe quel ordinateur, est la véritable menace de la démocratie.
Fiche technique
- Auteur : Isaac Asimov
- ME : Le Passager Clandestin
- Parution : février 2020
- Pages : 56
- Prix : 5€ la version physique, 3.49€ la version ebook
- ISBN : 978-2-36935-229-7









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