« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Foodistan : quand la faim du monde redéfinit la société

Quatrième de couverture : Après la faim du monde, la France est devenue le Foodistan. Les anciennes divisions sociales ont disparu, désormais remplacées par des régimes alimentaires : panivores, capacivores, pastavores… Chacun de ces régimes façonne ses propres mythes, sa propre langue, ses propres coutumes, ses propres recettes.Dans un monde où la poursuite de la sustentation est devenue la quête essentielle de tous et toutes, le destin de Maelle l’emmènera à travers les différentes strates du Foodistan, à la découverte des régimes les plus excentriques, où elle découvrira de nouvelles recettes au fil de ses rencontres extravagantes. Au risque de publier son propre livre de recettes ?

Mon avis

Après le bracelet de Jade et L’agneau égorgera le lion, Foodistan est la troisième novella parue dans la collection RéciFs aux éditions Argyll. Ketty Steward développe de manière originale et étonnante dans son récit d’à peine 130 pages un monde futuriste dans lequel la France a laissé place au Foodistan après une crise sanitaire d’envergure mondiale.

Ketty Steward est une autrice antillaise qui s’est illustrée pour ses écrits de science-fiction. Elle a participé à de nombreux recueils comme Au bal des actifs : Demain le travail chez La Volte, Par-delà l’horizon chez ActuSF ou encore son premier recueil de nouvelles Connexions interrompues aux éditions Rivière blanche publié en 2011. Elle s’est également essayée à la poésie avec Deux saisons en enfer aux éditions du Net ou Confessions d’une séancière paru sous le label Mu chez Mnémos.

Dans Foodistan, la nourriture est au cœur des luttes politiques, économiques et culturelles. Le monde se divise désormais entre les différents régimes alimentaires, végétariens, pastavores, capacivores, sicotariens etc. Le récit est centré sur le point de vue de Maelle Aromy, serrurière de son état, qui se met en quête de documenter tous ces régimes alimentaires pour les regrouper dans un livre de recette qui les mettrait en lumière et propose des menus spécifiques pour chacun de ces clans de nutrition. A travers ce monde dystopique, ou post-apérolyptique, l’autrice met en avant les disparités entre les différentes classes sociales qui sont reproduites et qui sont comme un miroir des inégalités de notre société actuelle (le Gratin pour les riches, la Macédoine pour la classe moyenne). Le texte interroge sur la manière dont la nourriture forge les identités, tout en posant la question de l’hybridité des rencontres culinaires dans un monde globalisé.

Je suis née dans une famille panivore, ce qui est plutôt bien pour le développement du goût. Le pain se marie avec une quantité impressionnante d’aliments et prend des formes et des textures variées. Pour cette raison, c’est un régime dit « ouvert ». C’est également un régime ancien qui trouve ses racines loin dans le monde d’avant la Faim et dont les traces sont attestées jusque dans la préhistoire.

Ketty Steward manie une langue riche de jeux de mots en s’amusant avec les sonorités proches (une figure au doux nom de paronomase) : satiété/société, vanille/famille, apérolypse/apocalypse, auxpignons/opinion, abbroche/approche, cerise/crise et bien d’autres encore. S’ils peuvent être déroutants dans un premier temps, ils deviennent vite des éléments de langage compréhensibles et intégrés au texte. Le champ lexical ainsi étendu permet à l’autrice de mettre la gastronomie au centre de son récit et de montrer comment la nourriture peut être un outil de domination, de quelle façon elle peut être utilisée comme une arme politique, un levier économique, ou une forme de résistance.

Chaque régime a créé ses propres mythes, ainsi qu’une philosophie propre régulant le rapport au monde, aux végétaux, aux animaux et, bien sûr, à la nourriture.
Pour les Panivores qui, souvent, consomment du pain ayant à peu près la même teinte que leur peau, le rapport à la nourriture se confond avec la relation des humains entre eux. Comme nous, le pain a un coude, une tête. Il a aussi une intériorité appelée « mie », un terme qui sert aussi pour désigner les émulsions et les liens affectifs. La mitié, considérée comme supérieure à l’amour et autres histoires de miches, se manifeste dans des expressions comme « co-pain » ou « vieille croûte ». Ainsi, lorsqu’ils mangent du pain, les Panivores prononcent parfois une phrase dont l’origine s’est perdue : « Ceci est mon corps. »

Le style de Ketty Steward est très imaginatif et précis, sans jamais tomber dans l’outrance ou l’exagération. Sa plume est engagée et critique sans être moralisatrice, elle invite à réfléchir sur nos propres systèmes alimentaires et les rapports de pouvoir qui les sous-tendent. Sa langue riche donne vie à son univers singulier. L’utilisation des jeux de mots dans Foodistan n’est jamais gratuite. Elle reflète l’intelligence narrative de l’autrice qui sait jongler entre légèreté et profondeur pour enrichir son texte.

Plus personne ne veut jouer les oiseaux de mauvais augure, mais qui peut croire, sincèrement, que l’humanité est sauvée ?
Les dégâts infligés à la planète sont considérables. Nous avons dégradé notre propre habitation où nous sommes, pour l’instant, nourris-logés.
Combien de temps ?

En jouant sur des références culinaires universelles, Ketty Steward fait de Foodistan une oeuvre accessible, engagée et profondément réfléchie. Les jeux de mots ne sont pas simplement un élément stylistique, mais un pilier de la narration et de la critique sociale. Ils rappellent que la nourriture, au-delà de sa fonction première, est un terrain fertile pour explorer les relations humaines, les inégalités et les identités culturelles. Une vraie réussite !

Fiche technique

  • Autrice : Ketty Steward
  • Maison d’édition : Argyll
  • Pages : 128
  • Parution : 08/11/2024
  • Prix éditeur : 9.90 euros
  • ISBN : 978-2-494665-49-1

One response to “Foodistan : quand la faim du monde redéfinit la société”

  1. […] Steward, autrice martiniquaise à l’origine de la novella Foodistan (que j’ai chroniqué ici), s’est illustrée pour ses nombreux récits de science-fiction. Elle a participé à de […]

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