Je suis très friande des anthologies car ces recueils permettent souvent de découvrir la plume de primo-auteurices, ou tout simplement d’auteurices dont on n’a pas encore eu l’occasion de découvrir les textes. Eros Macabre, anthologie dirigée par Morgane Stankiewiez et publié aux éditions Goater en mai dernier, est l’un des rares recueils dont tous les récits m’ont plu. Il faut dire que le projet était d’une envergure ambitieuse. Comme l’explique Morgane dans la préface de l’ouvrage, le choix s’est porté sur un recueil non mixte avec des textes de plumes féminines-istes. Puis un thème, celui du body horror, pour se réapproprier son corps et ses désirs en tant que femme, pour mettre fin au monopole masculin sur ce que nous sommes censées ressentir et aimer. Forcément, il y avait tout pour me plaire.
Ta peau est si fine et tendue. Translucide. Dessous tes veines palpitent et forment des serpents bleus. Elles sont parfaites tes veines. Elles m’obsèdent.
Fille sage, Léa Mignon Triomphe.
Le recueil est tout d’abord d’une richesse remarquable. La prose côtoie la poésie, sous sa forme classique comme sous forme de haïku (poème japonnais très bref). Puis il y a les illustrations de trois artistes, Sini, Marianne R-M et Catherine Jammes, qui répondent parfaitement aux textes. Enfin, cette couverture, de Marianne R-M, aux couleurs vives qui attirent le regard et qui contraste avec le sujet très viscéral du dessin. Une merveille de gore esthétique qui donne un bel aperçu de ce qui nous attend dans le recueil.

Et ce qui nous attend dans le recueil est à la hauteur de ce qui est annoncé. L’horreur y côtoie l’érotisme, la chair et le sang liés à l’amour et la mort. Les textes transcendent les genres, dépassent les limites, transgressent les interdits. Redonner la voix aux femmes et aux personnes minorisées de genre en leur offrant un espace d’expression dont la seule limite est celle que l’on s’impose, cela donne des textes puissants qui renversent l’ordre dans un chaos jouissif, des récits qui révèlent en plein jour les désirs les plus enfouis, les plus tabous : cannibalisme et omophagie, nécrophilie et orgies dionysiaques, traduits dans des récits incarnés.
Une nuit, alors que tu dormais contre moi, je t’ai demandé de me serrer plus fort dans tes bras. Tu as accentué ton étreinte, mais ce n’était pas assez. J’aurais voulu que tu me broies les os, que tu me pousses contre toi jusqu’à ce que mes cellules fusionnent avec les tiennes et que nous ne formions plus qu’un. Je voulais fondre en toi, que tu m’absorbes.
Absorbe-moi, Joan Sinire.
Anastasia Delhaye, Athénaïs, Caroline Léger, Constance Jammes, Evangélia, Iris Sini F, Joan Sinire, Kara Delvaux, Karine Medrano, Léa Mignon Triomphe, Marianne R-M., Marie-Claire Bordo, Morgane Stankiewiez, Naël Legrand, Népenth S., Oriane Dardres, Solène Landelune, Thaïs Arias et Vincent Tassy, dix-neuf noms, autant de visions des femmes et d’expressions de leur envies, de leurs désirs. Colère, amour, vengeance, sexe, les mots de ces autrices redonnent du pouvoir et font naître ce sentiment d’empouvoirement au travers de leurs récits, mot que j’aime beaucoup et qui traduit cette sensation de se sentir forte, fière et puissante. Les héroïnes s’emparent de leur destin et ne le font pas dans la dentelle et les courbettes. Elles reprennent ce qui leur est dû, ce qui leur revient de droit. Le respect, la considération, l’estime, des valeurs que les hommes ont trop souvent voulu nous retirer pour empêcher de faire naître toute forme d’amour-propre et éteindre la flamme de liberté qui brûle au fond de notre tripes.
Pour en venir un peu plus précisément aux récits qui composent ce recueil, j’aurais voulu parler de chacun d’entre eux, mais ma chronique serait bien trop longue et je préfère vous laisser le bonheur de la découverte. Pour vous mettre l’eau à la bouche tout de même, voici quelques uns de ceux que j’ai préférés.
La nouvelle qui ouvre l’anthologie, Les entrailles de la terre, de Caroline Léger, ne paie pas de mine au premier abord, mais plus on avance dans l’intrigue, plus elle s’assombrit, jusqu’à un final démesuré profondément déroutant. Une belle mise en bouche qui donne le ton de l’ouvrage !
L’homme idéal de Pélagie, d’Oriane Dradres, est une nouvelle absolument surprenante, qui énerve dans un premier, et qui devient jubilatoire une fois que l’on comprend les enjeux. L’autrice joue avec notre compréhension de l’intrigue et des intentions des personnages d’une façon très intelligente et retourne les codes, j’ai adoré !
La nouvelle Fille sage, de Léa Mignon Triomphe, est certes, très courte, mais elle ne manque pas d’intensité et elle m’a beaucoup marquée. Il y est question d’une sage-femme et d’une femme enceinte, de désir et de vengeance. Un texte qui se déguste.
Les babines rouges, de Morgane Stankiewiez, met en scène une jeune femme qui n’attend plus grand chose des hommes et a placé la barre extrêmement bas. Après une énième déception amoureuse, elle trouve finalement une utilité à ces rencontres d’un soir : nourrir ses chats qui se délectent de la chair de ses proies. Un texte aussi jouissif qu’il est sanguinolent.
La bête à envie, de Népenth S., narre l’histoire de Mary, dont l’appétit sexuel insatiable la conduit à créer de toutes parts une créature qui répondra à toutes ses envies. Une sorte de réécriture de Frankenstein ou le Prométhée moderne à la sauce orgiaque.
Absorbe-moi, de Joan Sinire, conte la relation qui naît entre Laure et Zéphyr, la puissante attraction irrésistible, le désir intarissable de ne faire qu’une, jusqu’à être absorbée.
Viande, de Kara Delvaux, une micro nouvelle de cinq pages intense qui aborde les violences physiques et psychologiques au sein du couple. Un texte court mais terriblement efficace.
La nouvelle Fin du monde classée X, de Karine Médrano, nous emporte dans un futur dystopique où une maladie ravage l’humanité : elle donne à son porteur une furieuse envie de copuler tout ce qui passe à proximité, jusqu’à la mort. Un savant mélange de science-fiction et de fin du monde à la The last of us.
L’ouvrage propose à la toute fin un petit paragraphe de présentation de chacune des autrices du recueil ainsi que sur les illustratrices. Enfin, le morceau Orgasmique créé par la musicienne Anastasia Delhaye attelé à un texte de Morgane Stankiewiez est disponible à l’écoute sur le site des éditions Goater, dont le lien nous est indiqué en toute fin d’ouvrage (à écouter par ici). Une belle conclusion pour cette anthologie pas comme les autres.

Fiche technique
- Autrices : Anastasia Delhaye, Athénaïs, Caroline Léger, Constance Jammes, Evangélia, Iris Sini F, Joan Sinire, Kara Delvaux, Karine Medrano, Léa Mignon Triomphe, Marianne R-M., Marie-Claire Bordo, Morgane Stankiewiez, Naël Legrand, Népenth S., Oriane Dardres, Solène Landelune, Thaïs Arias et Vincent Tassy
- ME : Goater
- Parution : 07 mai 2026
- Pages : 380
- Couverture : Marianne R-M
- Prix : 17.90 euros
- ISBN : 9782383670995
Résumé éditeur : Exprimer un désir, un érotisme féminin et queer, voilà bien la réelle transgression, encore aujourd’hui. Celle qui a valu le gynocide des chasses aux sorcières, lorsqu’on accusait les jeunes filles comme les vieilles femmes de copuler avec le diable et les démons. L’objet de cette anthologie est de donner une place aux désirs les plus transgressifs. Vous y trouverez des textes incarnés, troublants, gênants, glaçants, terrifiants, marginaux et dangereux. Des textes qui nous auraient valu le bûcher ou le pogrom. Des cris chtoniens, des appels à la subversion, des révolutions. Cannibalisme, omophagie, vampirisme, sacrifices, nécrophilie, androcides, chimères, interdits sociaux et religieux… il n’y a pas de limites autres que la qualité littéraire et narrative. L’anthologie est dirigée par Morgane Stankiewiez, autrice, éditrice et nouvelliste. Elle est en non-mixité choisie. Les autrices s’identifient comme femmes ou minorisées de genre.








Laisser un commentaire