Brenda Peynado est une autrice originaire de la République Dominicaine, et avec Mondes de poche, et parmi la trentaine de nouvelles et novellas qu’elle a publiées, elle est pour la première fois traduite en français (par Gilles Goulet). Publié en mai 2026 dans la collection Une Heure Lumière des éditions Le Bélial, ce court texte nous entraîne dans un futur proche où les mondes parallèles sont devenus une réalité à portée de main.
Ces mondes de poche (MDP) sont utilisables à l’aide d’un objet qualifié de point-seuil qui permet de quitter la Terre Standard pour un autre endroit, à priori un autre point de la Terre, mais de taille réduite et dans lesquels le temps ne semble pas toujours s’écouler de la même manière, si bien qu’un voyage dans l’un de ces mondes peut vous faire vieillir prématurément ou au contraire, conserver votre jeunesse des décennies durant. De quelques mètres carrés à plusieurs kilomètres d’envergure, ces mondes sont si dissemblables que leur exploration révèle toujours de nouvelles surprises.
Je me rappelle à quoi ressemblait la prairie à notre sortie du point-seuil. Un océan de plantes vertes luxuriantes qui nous arrivaient au torse et se courbaient comme si elles étaient censées nous accueillir. Seules nos têtes dépassaient du vert. Nous avons lâché une nuée de drones qui sont montés au-dessus des tiges comme le pollen de nouvelles floraisons. Le bourdonnement d’insectes vénérant les fleurs. L’exhalaison florale de la nature sauvage et bruissante. Un petit cours d’eau qui murmurait, traçant comme un sourire à travers la prairie. La courbure exagérée du ciel comme si nous marchions à la fois dans la prairie et dans le ciel. Nous nous sentions radieuses, neuves, libérées de la surpopulation de la Terre Standard.
La protagoniste, Raquel, est une archéologue résidant à Saint-Domingue, là où prend place l’intrigue. Littéralement obsédée par les MDP, Raquel s’en sert pour comprendre ce qui est arrivé à un peuple autochtone, les Taïnos, ethnie antillaise issue de la tribu des Arawarks, massacrés par les Espagnols au XVIème siècle. Elle s’est donné pour mission de retracer leur histoire et pour cela, elle a mis au point un dispositif ingénieux qui permet de retrouver leur trace dans certains MDP, qui se font les échos du passé. Sauf que son ambition sera aussi sa perte. Après s’être élancée dans un MDP au temps très lent, elle en ressort quarante ans plus tard. La Terre Standard a continué de tourner, l’état du monde qu’elle a quitté n’a fait qu’empirer, mais surtout, la petite fille qu’elle a laissée derrière elle est décédée. Perdue entre deuil et regrets, Raquel est un personnage qui navigue à la croisée de plusieurs mondes sans jamais trouver sa place.
Brenda Peynado nous parle dans sa nouvelle de plusieurs choses que j’ai trouvées particulièrement intéressantes. Tout d’abord, le fait que l’intrigue prenne place à Saint-Domingue, en République Dominicaine, un lieu peu exploré en science-fiction, permet à l’autrice de mettre en avant le pays d’où elle vient et de nous donner quelques morceau de son histoire. Ethnies, colonialisme, traditions, l’autrice nous offre quelques bribes du passé de l’île pour nous donner l’envie de nous intéresser à son héritage. Elle met en avant ses racines et le cadre est particulièrement original pour cette nouvelle de science-fiction. L’autrice nous parle également la difficulté de trouver sa place dans la société, à travers la protagoniste Raquel, rejetée par ses parents à cause de son orientation sexuelle, qui n’existe donc vraiment dans aucun monde. Le thème du deuil et de la perte sont également présents, puisque Raquel ne pourra même pas voir sa fille grandir après s’être risquée dans un MDP au temps bien plus lent que celui de la Terre Standard (une petite impression d’Interstellar). L’autrice dresse, pour finir, une vive critique du capitalisme industriel et les ravages qu’il provoque, notamment avec le surtourisme qui détruit les écosystèmes.
Pendant les quelques secondes passées à traverser le marché, j’avais téléchargé un rapport sur ce MDP. Que j’ai failli ne pas reconnaître non plus. Lorsque nous l’avions découvert, Marlena et moi, c’était un marécage où vivait une espèce de tortues qui semblait particulièrement bien résister au vieillissement. Une fois accaparées par les grandes compagnies, les terres fertiles avaient été asséchées puis divisées en rangées bien nettes désormais en train de se réduire en cendres, les tortues braconnées pour leur viande et la recherche sur les cosmétiques anti-dégénérescence.
J’ai apprécié ton de la nouvelle et le style de l’autrice, vif avec des chapitres qui s’enchaînent rapidement. Toutefois, il est parfois difficile de suivre les événements qui se déroulent à toute vitesse, on en vient vite à perdre haleine face à tous ces MDP explorés. Peut-être que certains mondes et certains concepts auraient demandé un poil plus de développement pour que l’on puisse englober leur pleine mesure. C’est vraiment le seul point négatif de ce récit, qui, pour le reste, m’a réellement conquise. J’espère que les éditions Le Bélial ne s’arrêteront pas à ce texte et nous offriront la possibilité de découvrir d’autres titres de Brenda Peynado dans le futur.
D’autres avis de la blogosphère : Mondes de poche (la coïncidence ^^), Weirdaholic, L’épaule d’Orion

Fiche technique
- Titre VO : Time’s agent
- Autrice : Brenda Peynado
- ME : Le Bélial
- Traduction : Gilles Goulet
- Pages : 192
- Parution : 21 mai 2026
- Prix : 13.90 euros
- ISBN : 9782381632209
Résumé éditeur : Futur proche, Saint-Domingue et ailleurs…
La découverte des mondes de poche, ces univers parallèles minuscules où le temps s’écoule à des vitesses variables, promet de bouleverser l’ensemble des sociétés humaines. Scientifiques et universitaires se lancent bientôt dans des missions d’exploration, pressés d’étudier ces horizons inédits et leur potentiel apparemment sans limite. Raquel et son épouse Marlena sont de ces explorateurs d’un genre nouveau. Mais suite à un incident, Raquel tombe dans un de ces mondes-piège où le temps file à une vitesse sidérante. Or si, de son point de vue, elle en ressort très vite, quarante années se sont écoulées en temps objectif. Sa fille est morte, et son épouse vie cloitrée dans un monde de poche qu’elle refuse de quitter. Quant à la société que Raquel connaissait, conflits divers, capitalisme débridé et prévarication l’ont radicalement transformée. Étrangère à son propre univers, Raquel se dresse désormais au milieu des ruines de ses idéaux brisés. Comment inverser le cours des événements ? Et existe-t-il encore seulement quelque chose à sauver — ne serait-ce que l’idée d’un monde plus juste, moins brutal ?








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