Quatrième de couverture :
Tout porterait à croire que Sirène, debout est un pied de nez fait aux Métamorphoses. Or, rien ne serait plus erroné. De son livre fétiche l’autrice tire un recueil de textes hybrides et polyphoniques où Antiquité et monde contemporain se confondent et se confrontent dans un hommage vivant et actuel au récit d’Ovide.
Les récits, renversement du point de vue des Métamorphoses au profit des personnages prédatés, s’affranchissent du regard masculin et dominant qui structure la manière dont le texte d’Ovide a été raconté, interprété et représenté.
En imaginant un choeur incarné de victimes coléreuses et combatives, racontant sans détours les oppressions subies, Nina MacLaughlin met à nu les mécanismes de la violence indissociables des problématiques de genre et de classe. De son verbe oral et farouche, sorte d’héritage d’un nature writing, elle éclaire d’une lumière nouvelle un texte fondateur de notre patrimoine mondial, et l’enrichit.
Vous connaissez tous et toutes une Daphné, une Arachné, une Écho, un Penthée. Vous les croisez tous les jours, au bureau, dans le métro, au supermarché, en soirée. Un livre décentré, cathartique et jouissif. Enfin !
Mon avis
Dans la veine des Pat Barker, Madeline Miller ou encore Jennifer Saint, l’autrice américaine Nina MacLaughlin nous offre dans Sirène, debout, une revisite magistrale des Métamorphoses d’Ovide, véritable mastodonte de la mythologie rassemblant les mythes grecs fondateurs de l’antiquité. Cette réécriture se passe ici du point de vue de celles à qui on oublie toujours de donner la voix, les femmes.
Publié initialement en 2019 et traduit en français en 2023 aux éditions La Volte, Sirène, debout : Ovide rechanté nous livre une relecture contemporaine audacieuse et impertinente, un Ovide rechanté, comme nous l’annonce le sous-titre en couverture. Une bien belle promesse pour un lectrice telle que moi, avide de récits mythologiques et d’essais féministes.
Dans ce roman, trente-cinq voix se font entendre. Daphné, Arachné, Io, Hécube, Méduse, et même des voix masculines comme Tirésias, ont trouvé refuge dans les écrits de MacLaughlin. Elle avoue avoir laissé de côté les histoires dont le sens lui échappait, pour donner de la voix à celles qu’elle comprenait le mieux. Des voix auxquelles j’aimerais même tendre un mégaphone pour qu’elles soient entendues de tous.tes !
Cet Ovide rechanté, c’est redonner un sens aux mots et surtout nommer les choses. Ici, un viol est un viol. Pas de taureau charmeur, de cygne séducteur. Que des dieux qui mentent et jouent des tours pour mieux brutaliser, agresser, violer. Le roman s’ouvre sur la figure de la nymphe Daphné, poursuivie par Apollon jusqu’à l’épuisement. Elle finit par demander de l’aide à son père, Pénée, qui la change en laurier pour déjouer les assauts du dieu des arts. Une femme punie pour avoir subi les excitations d’un homme, ça vous parle ? Rien de plus actuel je trouve. Les récits mythologiques en regorgent.
Et Neptune, en taureau, Neptune en bélier, en étalon, en oiseau, en Daunhin, occupé à nous piéger, nous autres ici-bas. Tous ces mensonges. Tout ce pouvoir exercé sur le peuple. Un pouvoir né de strates et de strates de mensonges. Et Phébus en aigle, en lion, en berger. Phébus qui ment. qui piège, qui baise. Et tous ces dieux, tous ces êtres immortels. Ils ne sont jamais rattrapés par les remords. IIs n’ont pas peur de faire des erreurs parce qu’ils ne sont jamais confrontés aux conséquences de leurs actes. Jamais coupables, jamais punis. Je vous ai tous montrés. J’ai montré tous vos crimes. Je vous ai tous montrés criminels. Et pourtant, c’est nous qui payons. Comment ça se fait? Vous tuez. Vous violez. Vous agressez. Et c’est nous qui tombons. Pourquoi suis-je la seule à le dire? Voici les noms de celles qui sont tombées. Europe, Astérie, Léda, Antiope, Alcmène, Danaé, Egine, Mnémosyne, Proserpine, la fille de Bisaltès, la fille d’Éole, Méduse, Mélantho, Erigone et tant d’autres encore. Abattues à l’âge de l’innocence. J’ai montré la vérité.
J’ai lu en quelques jours les trente-cinq tableaux qui composent l’oeuvre de MacLaughlin, et certaines m’ont plus marquées que d’autres. Je retiens par exemple l’histoire de Callisto. La jeune nymphe faisait partie de la suite de Diane (Artémis). Elle fut violée par Jupiter (Zeus) qui avait pris les traits de Diane pour mieux la piéger. En apprenant la grossesse de Callisto, Diane entre dans une terrible colère et chasse Callisto de sa suite. Après avoir enfanté un fils, Arcas, la compagne de Jupiter, Junon (Héra) la puni en la transformant en ourse. Des années plus tard, Arcas se retrouve nez à nez avec l’ourse Callisto. Pour l’empêcher de tuer sa mère, Jupiter les plaça tous les deux dans le ciel, formant ainsi les constellations de la Grande et la Petite Ourse.
Il y a aussi l’histoire de Scylla, résolument moderne, qui aborde le harcèlement en ligne et le harcèlement de rue. Lors d’une conversation avec Galatée, elle découvre l’échange de mails entre cette dernière et Polyphème, le cyclope, qui la harcèle littéralement alors qu’elle ne lui répond plus. Puis vient le tour de Scylla d’être harcelée par Glaucus en pleine rue, lui qui n’a d’yeux que pour elle. Jalouse de l’intérêt de Glaucus pour Scylla, circé prépare un poison avec lequel elle empoisonne l’eau d’une crique dans laquelle Scylla se baigne, pour devenir le monstre que l’on connaît aujourd’hui.
Les femmes savent quand un homme les déteste. Ça se tapit dans ses sourires. Ça se tapit dans ses sourires de surprise chaque fois qu’une femme se révèle drôle, forte ou sage. Les hommes qui détestent les femmes s’en étonnent toujours.
Puis il y a Eurydice, transformée en rockeuse rebelle, chanteuse d’un groupe nommé Oaken. Et puis un beau jour, lors d’un concert, elle aperçoit O. dans la foule. C’est le coup de foudre entre eux. Mais c’est aussi la descente aux enfers pour Eurydice, car O. a toutes les caractéristiques de ce qu’on appelle un pervers narcissique : il la rabaisse sans arrêt, la maltraite, la fait culpabiliser. J’ai adoré l’analogie d’Orphée descendant aux Enfers récupérer Eurydice, et qui la perd à jamais en se retournant pour vérifier qu’elle était toujours là. Vraiment, cette histoire était parfaite pour conclure le roman.
Sirène, debout est une vraie réussite de la part de l’autrice Nina MacLaughlin. Non seulement elle remanie habilement les mythes fondateurs grecs de l’oeuvre d’Ovide, mais elle met au coeur des récits les voix des femmes qui ont trop longtemps été mises de côté, pour révéler les dieux, et les hommes, tels qu’ils le sont, non pas des héros, mais des êtres brutaux, violents, cruels, dénués de remords. Une oeuvre grandiose et incomparable.
Ma note :










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