« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

La montagne dans la mer : quand l’intelligence non humaine nous met au défi

Quatrième de couverture : Dianima, multinationale spécialisée dans les technologies de pointe, a isolé l’archipel vietnamien de Con Dao car divers rapports laissent supposer que ses eaux abritent une espèce de pieuvres à l’intelligence très développée. La biologiste marine Ha Nguyen, spécialiste des céphalopodes, se rend sur place afin de rejoindre l’équipe de Dianima. Prix Locus 2023 (premier roman).

Mon avis

Ray Nayler est un auteur de science-fiction né au Québec et ayant grandi en Californie. Il a vécu et travaillé à l’étranger pendant deux décennies, notamment en Russie, au Turkménistan, au Tadjikistan, au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Afghanistan, en Azerbaïdjan, au Viêt Nam et au Kosovo, autant de pays dont il maîtrise les langues. Diplômé de la School of Oriental and African Studies de Londres, il est actuellement chercheur invité à l’Institute for International Science and Technology Policy de l’université George Washington.

Son roman La Montagne dans la mer est paru en France en septembre 2024 aux éditions du Bélial. Ce premier roman a connu un succès public et critique considérable dans le monde anglo-saxon, finaliste des prix Nebula et Ray Bradbury et lauréat du prestigieux prix Locus en 2023. L’histoire se déroule dans l’archipel de Côn Đảo, au large du Vietnam, où une découverte extraordinaire a été faite : une espèce de pieuvres possédant une forme avancée d’intelligence collective et de communication.

Aucun animal intelligent n’est aussi antisocial que la pieuvre. Elle parcourt seule les océans, plus encline à dévorer des individus de sa propre espèce qu’à se joindre à eux, condamnée à une mort sénescente après une rencontre sexuelle hasardeuse.
La pieuvre est la créature « sans tribu, sans loi, sans cœur » dénoncée par Homère. Cette solitude, ainsi que son existence tragiquement courte, dressent une barrière insurmontable qui empêche la pieuvre d’acquérir une culture.

Alors que les océans se vident à cause de la surpêche et de la pollution, l’archipel de Côn Đảo est un des derniers sur Terre épargnés par la folie destructrice humaine. DIANIMA, une puissante multinationale spécialisée en bio-ingénierie et en intelligence artificielle, a racheté l’ensemble d’îles et chassé ses habitants pour protéger son écosystème. La société envoie alors une équipe de chercheurs pour étudier des pieuvres au comportement inhabituel, voire dangereux. Parmi eux, Dr. Ha Nguyen, une spécialiste en linguistique marine qui a longtemps théorisé sur la possibilité d’une intelligence chez les céphalopodes. Accompagnée d’Evrim, un androïde ultra-avancé et d’Altantsetseg, une vétérane chargée de la sécurité, elle doit découvrir si ces pieuvres sont conscientes et capables de langage et surtout si un dialogue est possible.

Le roman est découpé en quatre parties, dans lesquelles trois fils narratifs s’entrelacent : tout d’abord celui de Dr. Ha Nguyen, experte en communication des céphalopodes. Ensuite, Rutsem, un pirate informatique engagé pour hacker une IA et la détruire. Et enfin Eiko, ancien guide de plongée de Côn Dâo kidnappé et réduit en esclavage sur un gigantesque bateau de pêche illégale piloté par IA et qui sillonne les océans du monde.

J’ai trouvé le roman absolument passionnant car il explore un thème qui m’est cher : la communication inter-espèces. Comment comprendre et se faire comprendre d’une autre espèce ? Quels signifiés et signifiants employer ? Toute cette réflexion est abordée intelligemment par Ray Nayler dans son récit. Lui-même semble se passionner pour la question et il n’est pas le seul dans la littérature à avoir abordé la problématique. Je pense par exemple à Vision aveugle de Peter Watts, Semiosis de Sue Burke ou encore Xenogenesis d’Octavia E. Butler. Au cinéma aussi le sujet passionne, je pense notamment à l’excellent Premier contact de Denis Villeneuve. J’ai récemment lu Octopus de Xavier Müller, dans lequel des pieuvres développent sur super-intelligence à cause d’un agent polluant dans l’eau. Le même questionnement se pose dans cet ouvrage à propos de la communication humaine et non-humaine. Qu’ils s’agissent d’extra-terrestres ou d’animaux intelligents, l’être humain se passionne pour les questions d’échanges et de transmission avec d’autres espèces éveillées. 

Les gens baptisent les pieuvres parce que, malgré leur différence, nous reconnaissons quelque chose chez elles. Quelque chose que nous avons en commun. Même les gens qui ne les étudient pas en sont partiellement conscients. Elles possèdent quelque chose de spécial — nous le savons depuis longtemps.

Ray Nayler nous engage dans une réflexion profonde sur ces thématiques grâce à des personnages qui mettent en lumière ces sujets. Ils semblent plus être un prétexte à l’analyse et à l’introspection, comme par exemple Evrim, un androïde qui se questionne sur son existence et sa conscience de lui-même, qui permet à l’auteur d’aborder la question sous un angle plus philosophique étant donné que la science échoue à répondre à ses interrogations sur le langage et la symbolique. Evrim est le personnage auquel je me suis probablement le plus attachée. Paradoxalement, les protagonistes humains n’ont pas réussi à me convaincre totalement. Peut-être parce que les trois fils narratifs mettent du temps à se rassembler et que je n’ai pas vraiment compris l’intérêt du personnage d’Eiko sur son bateau de pêche. A part apporter des longueurs inutiles à l’intrigue et de la lenteur dans le rythme, alors que les chapitres assez courts donnaient une belle impulsion au récit.

Vous n’ êtes pas seulement conscient, vous êtes aussi humain. Peu importe ce qui vous compose ou comment vous êtes né. Ce n’est pas ce qui vous définit. Ce qui détermine votre humanité, c’est que vous participez pleinement aux interactions humaines et au monde symbolique humain. Vous vivez dans le monde créé par les humains, en le percevant de la même manière que les humains, en traitant les informations comme les humains. Quoi d’autre? Être humain consiste à percevoir le monde à la façon des humains. C’est tout. Donc, vous êtes bien humain. Vous pouvez aussi être plus que cela, mais vous êtes manifestement aussi humain que la plupart des gens que j’ai connus. Et plus humain que certains.

En revanche, l’approche de Ray Nayler vis-à-vis de la communication entre espèces et l’intelligence animale est portée à son pinacle grâce aux pieuvres qui sont presque des extraterrestres sur Terre. Leur sagacité et leur capacité d’analyse n’est plus à démontrer, aussi, l’idée qu’elles aient inventé leur propre langage et disposent d’une culture qu’elles se transmettent est loin d’être improbable. Cela renforce la crédibilité du texte tout en apportant des éléments de réflexion intéressants sur la linguistique. Porté par une plume précise et affilée, l’auteur est capable de nous emporter dans un futur dystopique froid mais dans lequel subsiste une lueur d’espoir.

Si comme moi vous aimez la science-fiction qui mêle communication inter-espèces et réflexion sur l’intelligence artificielle, alors La montagne dans la mer saura vous convaincre.

Fiche technique

  • Auteur : Ray Nayler
  • ME : Le Bélial’
  • Pages : 448
  • Parution : 26/09/2024
  • Prix éditeur : 24.90 euros
  • ISBN : 978-2-38163-149-3

One response to “La montagne dans la mer : quand l’intelligence non humaine nous met au défi”

  1. […] Paru en France en septembre 2024 aux éditions du Bélial, La montagne dans la mer de Ray Nayler est un texte bouleversant sur la communication interespèces et l’intelligence animale, notamment celles de pieuvres qui ont développé une forme avancée d’intelligence sociale. Le roman est absolument passionnant et le ton d’une justesse profonde. J’en avais parlé ici. […]

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