Chaque année, au printemps, Lyon devient le centre névralgique de l’imaginaire grâce au festival Les Intergalactiques, le rendez-vous incontournable des amateurices de science-fiction, d’imaginaire et de pop culture. Bien plus qu’un simple événement geek, le festival s’impose comme un véritable espace de réflexion collective où se croisent auteurs et autrices, chercheurs et chercheuses, créateurs et créatrices, activistes et penseurs et penseuses du monde contemporain.
Pour sa treizième édition, du 25 au 27 avril, le festival convoquait une question à la fois simple dans sa forme et vertigineuse dans les réponses imaginables : « Que Faire ? », qui a permis d’explorer le rapport de la SF à l’Histoire, aux bouleversements sociaux et aux transformations politiques. Comment les récits imaginaires nous aident-ils à penser, voire inventer, d’autres futurs ? Quels outils narratifs ou conceptuels peut-on mobiliser pour sortir de l’impuissance face aux crises écologiques, économiques et démocratiques actuelles ? Car poser la question de ce que peut l’art dans un monde en crise, c’est reconnaître la création comme une pratique ancrée dans le social, porteuse d’enjeux et de responsabilités.
Durant tout un week-end, le festival proposait un foisonnement de formats et de rencontres : tables rondes, projections de courts-métrages, expositions, ateliers d’écriture, salon du livre, jeu de rôle, réalité virtuelle… Autant d’occasions de mettre en images, en récits et en discussions les enjeux brûlants de notre époque à travers le prisme de la fiction. Et restez jusqu’à la fin pour des infos en avant-première !
Lien vers les différents jours du festival :
JOUR 1

Table ronde d’ouverture : Que Faire ?
De gauche à droite : Anne Canoville, Léo Henry, Alice Carabédian, Tienstiens BD, Kath Bolchegeek et Patrick K. Dewdney (Photo Anne-Charlotte Mariette)
La grande salle de spectacle de la MJC Monplaisir, dans le 8ème arrondissement de Lyon, est vite comble pour cette première table ronde qui ouvre le cycle de la programmation du week-end. Anne Canoville (responsable littéraire des Intergalactiques), qui préside la conférence, rappelle en quelques lignes le thème de ce festival et nous présente les cinq invité.e.s qui répondront à ses questions lors de cette soirée d’ouverture :
Alice Carabédian, philosophe, diplômée de lettres modernes et docteure en philosophie politique, autrice d’Utopie radicale, Par-delà l’imaginaire des cabanes et des ruines (Le Seuil, 2022), Prix Essai du festival L’Ouest hurlant (2023) et finaliste du Grand Prix de l’Imaginaire (2023).
Léo Henry, auteur des quatre volumes de la série Yirminadingrad (2008-2016) et l’omnibus Cent Vingt (2023) qui compile dix années de récits mensuels, auteur également d’une dizaine de romans, relevant alternativement du polar, de la sf, de la fantasy, de l’horreur, du picaresque ou du récit historique. Il a reçu le grand prix de l’imaginaire en 2010 pour la nouvelle « Les Trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » et le Prix Imaginales 2021 – Roman francophone pour « Thecel ».
Patrick K. Dewdney, auteur du Cycle de Syffe, une saga de fantasy au long cours, éditée au Diable Vauvert, qui devrait compter sept tomes. Il a obtenu le prix Julia Verlanger 2018 et la Pépite Roman 2018 au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis.
Tienstiens BD, de son vrai nom Théo Hernandez, est un artiste plasticien, vidéaste, dessinateur. Il publie depuis 2020 des strips désopilants sur Instagram, avec un succès certain. Il fait partie de ces auteurs qui réinventent les codes de la BD sur Instagram. Fort de 93 000 abonnés sur la plateforme, il sort son premier album, « Koko n’aime pas le capitalisme » (2022), compile des strips déjà publiés, un recueil divers au cœur duquel on retrouve la gorille Koko.
Enfin, Kath Bolchegeek, productrice dans l’audiovisuel et le spectacle vivant. Également comédienne et streameuse à ses heures, elle est « La Petite Voix » et la prod de la chaîne Bolchegeek qui explore ce que la culture populaire dit de nous et de l’état du monde.
On entre sans plus tarder dans le vif du sujet : que faire pour résister face à la montée du fascisme ? Que faire pour lutter contre l’emprise de l’extrême droite dans les médias ? Que faire pour contrecarrer les imaginaires fascistes ? Il s’agit tout d’abord d’identifier le « pourquoi » avant d’agir. Comme le rappelle Patrick Dewdney, toute culture émergente, même fasciste, a besoin d’une mythologie. C’est un ferment naturel dans lequel se met en place un langage, des codes communs, comme dans n’importe quel groupe social. L’imaginaire sert à dire d’où l’on vient, vers où l’on va. C’est dans ce terreau que les fascistes puisent leur imaginaire pour construire leur mythologie. La figure de l’antagoniste est l’exemple parfait pour se représenter cette construction qui s’opère à l’heure actuelle. Kath Bolchegeek cite par exemple le film Matrix (1999) que la sphère fasciste s’est particulièrement approprié ces dernières années, notamment avec la fameuse pilule rouge reprise partout sur les réseaux masculinistes d’extrême droite. Pourtant, l’intention des sœurs Wachowski était tout autre. Prendre la pilule rouge pour quitter la matrice symboliserait la recherche de son identité de genre et en opposition à celui assigné à la naissance. Le coming out transgenre des soeurs Wachowski n’a pourtant pas empêché les fascistes de continuer à utiliser cette analogie de la pilule pour revendiquer leurs idéologies. Lilly Wachowski disait elle-même en 2016 que cette relecture de leur œuvre est « une chose intéressante qui rappelle excellemment bien que l’art et son interprétation ne sont jamais figés ». D’autres exemples sont mis en avant par Léo Henry, comme cette mystérieuse société de surveillance qui aide les services secrets nommée Palantir, en référence au Seigneur des Anneaux, ou encore Elon Musk qui se réclame « Dark MAGA« , un mouvement d’extrême droite qui revendique l’autoritarisme, la violence, la vengeance, avec un esthétisme qui rappelle de célèbres antagonistes comme Terminator ou Dark Vador. Ceux qui étaient présentés comme « méchants » deviennent une forme de modèle. L’esthétisation de l’imaginaire crée une sorte de fascination. Une première réponse à « Que faire ? » serait donc de ne jamais décorréler l’imaginaire du réel, ne pas considérer l’imaginaire comme un escapisme, un monde disjoint du réel, car l’imaginaire est l’une des fonctions du réel. C’est en tout cas ce que propose Léo Henry, car selon lui, dès qu’un imaginaire devient autonome, il prend la même fonction que le mythe et alors il se vide de sa valeur.
Il faut « faire » plutôt que « faire faire »
Dans une récente interview de China Miéville (The city & the city, Les Scarifiés, Le concile de fer), l’auteur affirme qu’ »il ne faut pas blâmer la science-fiction pour ses mauvais lecteurs », qui en met en avant la façon dont la SF façonne nos rêves et nos désirs. Et de poursuivre « …même si certains auteurs de science-fiction pensent en termes d’écriture utopique ou d’avertissement dystopique, je ne pense pas que ce soit jamais le but de la science-fiction. C’est toujours le présent. C’est toujours un reflet. C’est une sorte de rêve fiévreux, et c’est toujours lié à son propre contexte sociologique. » Pour pouvoir combattre les imaginaires d’extrême droite, il faut donc pouvoir les identifier comme tels, ce que ne manque pas de le souligner Anne Canoville. La figure du héros, très individualiste, égocentrique, centré sur lui-même, serait un bon point de départ selon Patrick Dewdney. C’est aussi la structure narrative de l’inversion victimaire qui permet de mettre en lumière les imaginaires fascistes. A la question « Que faire ? », il faut « faire ». C’est-à-dire agir là où on peut par opposition à « faire faire ». Dans les discours masculinistes, ont retrouve souvent une hiérarchisation des tâches, celles considérées comme ayant de la valeur (construire des fusées, créer une œuvre, transformer le monde) et puis d’un autre côté celle qui sont complètement dévalorisées (nettoyer la maison, éduquer les enfants). Évidemment, les tâches sans valeur sont socialement considérées comme féminines. C’est un enjeu majeur de prendre en considération ces choses à faire et de se rendre compte qu’elles permettent de s’émanciper.
Après cette conférence d’ouverture passionnante qui donnait le ton du reste du week-end avait lieu la première vidéo-projection à la MJC. A cette occasion, le festival a donné carte blanche aux éditions Argyll sur le choix de la diffusion dans le cadre du dispositif « Editeur et vidéoprojecteur », des séances uniques lors desquelles éditeurs et éditrices ont pour mission de sélectionner un objet audiovisuel incarnant au mieux la ligne éditoriale de la maison d’édition. Pour cette soirée de lancement, Simon Pinel et Xavier Dollo (co-fondateurs de Argyll) ont sélectionné quelques épisodes de la fameuse série des années 1960 La quatrième dimension, une anthologie dans laquelle chaque épisode explore des faits étranges et exceptionnels, entre science-fiction, fantastique et horreur. Décidément une série à l’imagine de cette maison d’édition qui publie des textes aussi singuliers qu’admirables.
JOUR 2

La fête comme révolte et l’imaginaire spatial
Pour cette première journée de festival, j’ai décidé de me rendre à la table ronde intitulée « La fête est-elle révolutionnaire ? ». Cette fois-ci, rendez-vous dans les locaux de l’Université Lyon 3, qui met à disposition des salles de classe pour la tenue de certaines conférences en parallèle de celles à la MJC. La salle est comble ce samedi matin à 11h. Des dizaines de personnes remplissent la salle, me rappelant quelques souvenirs de cours à la fac. Face à Anne Canoville qui animait la discussion, quatre hôtes de talent :
M.E. O’brien, militante trans marxiste, titulaire d’un doctorat en sociologie (Ph.D.) de l’Université de New York, elle enseigne les études queer à temps partiel à la Gallatin School of Individualized Study de l’Université de New York. Elle explore avec Eman Abdelhadi dans leur roman Tout pour tout le monde un avenir où la révolution mondiale a donné naissance à des sociétés fondées sur la coopération. À travers douze récits fictifs, les deux autrices proposent une mémoire collective de la Commune de New York. M.E. O’Brien y insuffle une pensée radicale sur la fin du capitalisme, la transformation des structures familiales et la justice reproductive.
Pacôme Thiellement, essayiste, poète, dessinateur, vidéaste et réalisateur. Il s’est d’abord illustré dans le milieu de la bande dessinée, en dirigeant, de 1987 à 1991, le fanzine « Réciproquement ». Il a ensuite créé la revue « Spectre » (art, littérature et pratiques déviantes) de 1998 à 2003 avec le peintre Scott Batty. Il a publié des essais, articles, récits ou feuilletons dans Rock&Folk, R de Réel, Chronic’art, Standard, Vertige International, Le Nouvel Attila, Le Tigre et L’Éprouvette. Dans sa dernière parution, L’empire n’a jamais pris fin, en 2024, il nous propose un voyage révolutionnaire dans le temps, dans une France perçue sous le prisme de l`anarchie spirituelle, de la mystique révolutionnaire et de la poésie absolue.
Ludivine Bantigny, historienne, docteur en histoire, maître de conférences à l’Université de Rouen, chercheuse au Centre d’histoire de Sciences Po. Elle a soutenu en 2003 une thèse sur la jeunesse entre 1950 et 1960, sous la direction de Jean-François Sirinelli. Dans son ouvrage intitulé Que faire ?, Ludivine Bantigny explore les expériences passées et présentes pour repenser les luttes sociales, le travail et le pouvoir. S’appuyant sur l’histoire des mouvements émancipateurs, elle propose des pistes concrètes pour une société fondée sur la solidarité, la coopération et une démocratie réelle. Un livre pour penser l’action politique au-delà du désespoir, avec lucidité et espoir.
Et enfin Cassandre Begous, politologue français spécialisé en relations internationales et en sciences politiques. Titulaire d’un master de recherche en science politique, mention relations internationales, obtenu à l’École doctorale de Sciences Po, il s’est engagé dans des travaux portant sur les dynamiques politiques contemporaines. Il est co-auteur du livre Extrême droite : la résistible ascension, publié par l’Institut La Boétie, qui analyse le processus d’extrême droitisation en France et en Europe. Ce travail s’inscrit dans une démarche de réflexion et d’action face à la montée des idéologies d’extrême droite. En parallèle de ses activités académiques, Cassandre Bégous est engagé dans des initiatives en faveur des droits LGBTQI+.

La fête est-elle révolutionnaire ?
De gauche à droite : Pacôme Thiellement, Cassandre Begous, Anne Canoville, M.E. O’brien et son interprète, Ludivine Bantigny (Photo Anne-Charlotte Mariette)
Il faut d’abord comprendre que la fête revêt un caractère subversif. Comme premier exemple, Ludivine Bantigny nous propose de nous pencher sur la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques 2024, dont la mise en scène avait été confiée à Thomas Jolly. La dimension institutionnelle des J.O. implique invariablement des formes d’exclusion dans les quartiers où sont construites les infrastructures. La cérémonie d’ouverture était l’occasion de transgresser ce cadre institutionnel qui banni, rejette, écarte certaines parties de la population. Cassandre Begous nous rappelle que la cérémonie est censée concilier trois aspects : y être, en être et la voir. Cependant, tout est mis au service de l’objet télévisuel, au détriment de l’aspect festif. A partir du moment où la fête est muséifiée, c’est-à-dire figée pour le regard, elle est tuée.
Existe-t-il une chose irréductible dans la fête que l’on ne retrouve pas dans la manifestation ou la grève ?
Selon Cassandre Begous, la fête ramène invariablement à la transgression. Elle n’est pas politique en soi, mais elle est le déclic nécessaire dans l’irruption politique. Pacôme Thiellement cite le folkloriste Claude Gaignebet, pour qui la première fête subversif est le carnaval. Cette période festive est le moment par excellence de l’inversion des rôles, du déguisement, l’occasion d’être autre chose que la personne que l’on est tous les jours. Ludivine Bantigny insiste alors sur le fait que les manifestations et grèves sont des catégories à part de la fête. Faire grève, c’est une subversion à l’ordre établit. L’occupation est un état de joie, par exemple en 1968, pendant les manifestations, occuper son lieu de travail est une fête. Elle cite Emma Goldman qui disait « si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution ». D’ailleurs, la fête nationale du 14 juillet a été choisie par rapport à la fête de la Fédération du 14 juillet 1790. M.E. O’brian tient à rappeler que dans les années 1990, à Londres, la fête a été un point majeur dans le mouvement Occupied Wall Street. Ces fêtes étaient radicales mais rien que le fait que des personnes queer s’assemblent pour faire la fête était subversif. Certaines grèves suivent des cadres très légaux tandis que certaines autres permettent de reprendre le contrôle. Son intervention permet d’ailleurs à Anne Canoville de poser la question de la place de la fête dans les mouvements LGBTQI+. Cassandre Begous revient sur le groupe Arcadie dans les années 1950, un groupe militant homosexuel créé par André Baudry en 1954, ou encore les fête Magic City de la mi-carême dans le 7ème arrondissement de Paris où l’on pouvait venir travestit. En 1968, on retrouve le groupe des gasolines, un groupe informel qui était l’un des premiers à s’incruster dans les manifestations du 1er mai avec des slogans marquants du genre « prolétaires de tous les pays, caressez-vous ». A cette époque, l’épidémie du SIDA battait son plein et il s’agissait aussi de faire la fête pour oublier cette épée de Damoclès. Dans la fin des années 1990 – début 2000, les premières marches des fiertés sont organisées pour revendiquer les droits civiques des homosexuels. Lorsque la pride commence à obtenir ses premiers sponsors, on peut y voir comme une fin de la politisation de la démarche. D’autres questions se posent alors : que vient-on chercher dans la fête ?
L’imaginaire spatial : entre rêves et conquête
C’est avec cette question en suspens que la journée se poursuit. Il est temps pour moi d’explorer le lieu du festival, la brocante geek, les stands de créateurs et créatrices, le salon du livre, les expositions, bref, il me reste beaucoup de choses à voir. Mais avant cela, une nouvelle table ronde dont le sujet m’interpelle particulièrement : « Que faire de l’imaginaire spatial ?« . Après un bref déjeuner sous le soleil lyonnais, je file à la MJC pour assister à la conférence du début d’après-midi. Quatre convives répondront aux questions de l’animateur Patrick Cockpit :
Tout d’abord Etienne Cunge, biologiste de formation, intervient depuis la fin des années 1990 comme expert dans la prise en compte du développement durable dans les projets et les organisations. Amoureux des montagnes et amateur de photographie, il est aussi fasciné par les mondes de l’imaginaire. Il peaufine, ainsi, des intrigues haletantes pour mieux parler d’écologie, entre autres dans ses trois romans : Légendes d’agrégats, Symphonie atomique et Antarcticas.
Irénée Régnault, chercheur associé à l’Université de Technologie de Compiègne et co-auteur de Une histoire de la conquête spatiale : Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024) ainsi que de Technologies partout, démocratie nulle part (FYP, 2020). Il mène une recherche doctorale sur les enjeux sociaux de l’intelligence artificielle (EHESS/INSA). Il a cofondé le collectif de réflexion technocritique Le Mouton Numérique et tient, depuis 2014, le blog Mais où va le web ?
luvan, est traductrice, réalisatrice radio et écrivaine. Elle collabore fréquemment avec des compagnies de théâtre, des ensembles de musique ou encore des collectif d’auteur·ices. Autrice de plusieurs œuvres polyphoniques, luvan travaille la poésie de la catastrophe et les peurs collectives, en concertation de plus en plus fréquente avec le vivant non-humain. Sa dernière œuvre, Nout, est un poème cosmique hypnotique, un opéra spatial radical – en quatorze actes et quatres annexes – dédié à l’infinie diversité du vivant.
Enfin, Léo, de la chaîne YouTube Les vidéos de Léo, vidéaste qui réalise des vidéos dont les sujets varient, de la politique à la sociologie en passant par la philosophie, souvent sous le prisme de la masculinité (toxique). La dernière en date évoque le parcours d’Elon Musk et la science-fiction, l’ensemble culturel qu’il véhicule et ses valeurs qui s’enracinent dans l’Histoire.

Que faire de l’imaginaire spatial ?
De gauche à droite : Patrick Cockpit, luvan, Irénée Régnault, Les vidéos de Léo et Étienne Cunge (Photo Anne-Charlotte Mariette)
L’espace entre rêves et conquêtes : faut-il renoncer à l’imaginaire spatial ?
L’espace nous fait rêver. Depuis les premiers pas de l’humanité hors de son atmosphère jusqu’aux visions futuristes de civilisations interstellaires, il incarne une promesse d’aventure, de liberté, d’inconnu. Il est simple d’observer l’espace et de se mettre à rêver, luvan ne manque pas de le rappeler, avec un exemple parfaitement simple et parlant : sortir en été, la nuit, faire pipi dehors, et observer le ciel. À lui seul, l’univers semble contenir tous les possibles, ceux de la science comme ceux de la fiction. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si un festival comme Les Intergalactiques célèbre chaque année cet imaginaire avec enthousiasme et exigence.
Mais ce rêve a-t-il un prix ? Et surtout, à qui profite-t-il ?
Derrière l’image romantique de l’exploration spatiale se dessinent des réalités bien plus ambivalentes. Loin de se limiter à une quête de connaissance ou à une simple prolongation de la curiosité humaine, la conquête de l’espace a toujours été étroitement liée à des enjeux de pouvoir, de contrôle, de technologie militaire et de domination économique, comme le rappelle Patrick Cockpit qui anime cette conférence.
De la conquête à la colonisation : un imaginaire hérité
L’histoire de la course à l’espace, depuis les premières fusées nazies jusqu’aux ambitions extravagantes des entrepreneurs du « New Space », comme Elon Musk ou Jeff Bezos, est marquée par une continuité frappante : celle de la logique de conquête. Le vocabulaire lui-même ne trompe pas. On parle de coloniser Mars, d’exploiter les ressources lunaires, d’ouvrir de nouveaux marchés orbitaux. L’espace est pensé comme une frontière à franchir, à domestiquer, à rentabiliser. C’est d’ailleurs le sujet de la dernière vidéo en date du vidéaste Léo, de la chaîne youtube Les vidéos de Léo. Ce glissement n’est pas anodin. Il inscrit la trajectoire spatiale dans une histoire bien connue, celle des empires terrestres, de l’appropriation des territoires « vierges », et des récits justifiant ces conquêtes au nom du progrès, de la civilisation ou, aujourd’hui, de la science. À ceci près que les acteurs contemporains ne sont plus uniquement les États, mais aussi (et de plus en plus) des multinationales aux motivations très éloignées de l’intérêt général.
L’astrocapitalisme : quand le rêve devient marchandise
Dans leur ouvrage Une histoire de la conquête spatiale : des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024), les sociologues Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin retracent cette dynamique historique et idéologique. Ils y analysent la manière dont l’espace est devenu un terrain de projection pour les fantasmes technologiques du capitalisme contemporain. Les promesses de colonies martiennes autosuffisantes, d’infrastructures orbitales géantes ou de tourisme spatial élitiste ne relèvent plus seulement de la science-fiction : elles alimentent aujourd’hui de véritables stratégies industrielles, soutenues parfois par des États, souvent portées par des fortunes privées.
Ces nouvelles figures de l’exploration, souvent libertariennes dans leur vision du monde, veulent échapper aux contraintes terrestres, qu’elles soient écologiques, sociales ou politiques. Pour elles, l’espace représente un échappatoire : un ailleurs où tout redeviendrait possible, sans avoir à rendre de comptes.
Mais cette fuite en avant soulève de nombreuses questions. Peut-on vraiment bâtir un avenir durable en exportant dans l’espace les logiques extractivistes et spéculatives qui ont déjà mené notre planète au bord du gouffre écologique ? L’humanité a-t-elle besoin d’un « plan B », ou d’une transformation radicale de son rapport au monde, ici et maintenant ? C’est plutôt cette deuxième solution sur laquelle repose la vision de l’auteur Étienne Cunge. Après des années à travailler comme biologiste, il ne manque pas d’interpeler à travers ses romans sur l’urgence à revoir nos modes de vie.
Face à ces enjeux, un autre acteur a son mot à dire : la science-fiction. Depuis plus d’un siècle, elle façonne notre imaginaire spatial. Elle anticipe, interroge, dénonce, mais peut aussi — parfois malgré elle — renforcer les récits dominants. Car l’imaginaire de la conquête ne naît pas dans les laboratoires de la NASA ou dans les hangars de SpaceX. Il prend racine dans les romans, les films, les bandes dessinées. Il s’insinue dans nos représentations collectives, souvent sous une forme séduisante, poétique, fascinante. Et il peut, ce faisant, participer à ce que certains appellent la « fabrique du consentement » autour du programme spatial.
C’est ce paradoxe que nous proposons d’explorer : comment la science-fiction peut-elle à la fois nourrir et déconstruire les récits de conquête spatiale ?
Nombre d’auteurices ont tenté de détourner ou de subvertir ces tropes, en mettant en scène des mondes post-coloniaux, des civilisations alternatives, des voyages contemplatifs plutôt qu’expansionnistes. Des œuvres comme Nout de luvan offrent des perspectives critiques et sensibles sur l’espace et ses usages imaginaires. D’autres, plus récents, s’interrogent sur la pertinence même de quitter la Terre.
Que faire de l’imaginaire spatial ?
Alors faut-il renoncer à l’espace ? Ou, du moins, à l’idée que l’avenir de l’humanité passerait nécessairement par sa projection au-delà de la planète bleue ? La question n’est pas simple. L’imaginaire spatial est riche, complexe, ambivalent. Il peut servir la fuite en avant techno-capitaliste, mais aussi incarner une forme de résistance, une aspiration à autre chose. Peut-être faut-il le réinvestir autrement : non plus comme une conquête à mener, mais comme un miroir où observer nos contradictions ; un territoire symbolique pour penser d’autres rapports au monde, aux autres, au vivant.

Des livres, beaucoup de livres
Au sortir de cette conférence spatiale, je prends la décision de me rendre au salon du livre, puisque je n’ai toujours pas acheté de livres depuis mon arrivée. Un comble quand on se trouve à un festival littéraire.
Les locaux de la MJC fourmillent de visiteurs et visiteuses. En extérieur, le beau temps permet de flâner parmi les nombreux étals répartis entre la brocante geek, le marché des créations ou encore les stands de la micro-édition comme 1115 ou Hikaya, chez qui je prends quelques ouvrages.
En intérieur, une exposition au premier étage retrace l’histoire de la science-fiction et quelques dessins de la talentueuse Anouck Faure sont exposés. Il est également possible de s’essayer au jeu de rôle ou à la réalité virtuelle.

Quant au salon du livre, il fait salle comble. Les files s’étendent devant les auteurs et autrices qui sont là pour dédicacer leurs ouvrages. J’ai la chance d’y rencontrer Anouck Faure, luvan, Léo Henry, Etienne Cunge, Ketty Steward. J’en profite pour étoffer ma pile à lire qui déborde déjà beaucoup trop. Je repars donc avec Chlorine (Jade Song), Tout pour tout le monde (M.E. O’brian), La lance de Peretur (Nicola Griffith), Nout de luvan, deux romans d’Étienne Cunge (Antarticas et Symphonie Atomique), deux autres de Léo Henry (Dernières nouvelles de Yirminadingrad et Twin Peak 90210), sept ou huit aux éditions 1115, deux romans des éditions Hikaya (Paradis synthétique et Lune noire). Un beau butin en somme !

Mais la journée n’est pas terminée puisque j’ai été chaleureusement conviée par les éditions Mnémos à participer à un pot pour fêter les 30 ans de la maison d’édition. Je fais la rencontre de l’autrice Marie Fabre (La voie de l’orée, 2025), de libraires, d’éditeurs et éditrices. La soirée est riche en échanges et en belles rencontres. De l’autre côté, dans l’espace du salon du livre, les lectures musicales battent leur plein avec auteurs et autrices qui montent sur scène pour partager leurs textes, accompagnés en direct par un musicien ou musicienne. Christian Léourier, luvan, Ketty Steward ou encore Nicolas Martin ont pris le micro lors de cette parenthèse sonore et littéraire pour nous faire profiter des rythmes et vibrations de leurs récits.
JOUR 3

Rencontre avec Argyll, matrimoine littéraire et écologie
De gauche à droite : Anouck Faure, Kata Lanora Zamero, Ketty Steward et Gwennaël Gaffric (photo : Anne-Charlotte Mariette)
C’est parti pour le dernier jour aux Intergalactiques ! Et la journée commence fort avec la table ronde de la maison d’édition Argyll, qui est cette année mise à l’honneur durant tout le festival. Ce sont donc les co-fondateurs d’Argyll, quatre auteurices ainsi que deux traducteur.ices qui sont présents pour nous parler de leur travail au sein de la maison d’édition.
Xavier Dollo et Simon Pinel ont fondé les éditions Argyll en 2020. Tous deux libraires et éditeurs à Rennes, la démarche de Xavier et Simon s’inscrit dans une volonté plus large de reconnecter l’édition avec le social en s’installant notamment dans un quartier où aucune librairie n’avait jamais été ouverte. Le deuxième souhait des deux éditeurs était de faire d’Argyll une maison d’édition dédiée aux genres de l’imaginaire et qui mettrait un point d’honneur à défendre les droits des auteurs et autrices. Comme le rappelle Christian Léourier (Les Oiseaux d’Argyl), le contrat en édition est primordial pour les auteurices, car une fois celui-ci signé, l’éditeur peut faire ce qu’il veut du texte. Or, ce n’est pas la façon de fonctionner au sein de la maison d’édition Argyll et les personnes qui signent un texte dans cette maison d’édition ont toujours leur mot à dire sur leur récit.
Chez Argyll, le travail de traduction est plus que primordial car il permet de mettre en avant le travail d’auteurs et autrices jamais publiés en français encore (je pense notamment à Carol Emshwiller). C’est la lourde tâche qui incombe notamment à Marie Koullen et Gwenaël Gaffric, dont les traductions nous permettent de découvrir des oeuvres fabuleuses. Dernière oeuvre en date pour Marie, le superbe Chlorine de Jade Song, dont vous pouvez découvrir ma chronique si vous ne l’avez pas encore fait. Les personnes présentes à cette table ronde ont d’ailleurs eu l’extrême privilège d’une lecture de l’incipit de Chlorine par Marie Koullen elle-même !
Argyll, c’est aussi et surtout des collections qui mettent en avant des thématiques fortes, comme RéciFs (pour Récits Féminins), de courts récits d’autrices du monde entier dont six novellas ont déjà été publiées. Étaient présentes à cette table ronde deux autrices publiées dans cette collection :
Katia Lanero Zamora, autrice de Re:Start, récit dans lequel elle explore les dérives d’une communauté de femmes en quête du physique parfait au détriment de leur santé (un texte qui m’a bouleversée et que j’ai chroniqué ici). Originaire de Belgique, Katia a également publié plusieurs autres œuvres, dont Les Chroniques des Hémisphères, Les Ombres d’Esver et La Machine, récompensée par le Prix de l’Ouest hurlant.
Ketty Steward, autrice martiniquaise à l’origine de la novella Foodistan (que j’ai chroniqué ici), s’est illustrée pour ses nombreux récits de science-fiction. Elle a participé à de nombreux recueils comme Au bal des actifs : Demain le travail chez La Volte, Par-delà l’horizon chez ActuSF ou encore son premier recueil de nouvelles Connexions interrompues aux éditions Rivière blanche publié en 2011. Elle s’est également essayée à la poésie avec Deux saisons en enfer aux éditions du Net ou Confessions d’une séancière paru sous le label Mu chez Mnémos. Pour notre plus grand plaisir, l’autrice a lu un extrait du chapitre 8 de sa novella, le menu du roman Les Dépossédés d’Ursula Le Guin (p.43) :
Présente également, Anouck Faure, qui a publié début 2025 chez Argyll le sublime Aatea, un récit de fantasy maritime lumineux et plein d’espoir (la chronique est à retrouver ici). Il s’avère qu’Anouck Faure n’est pas seulement autrice mais également artiste plasticienne et qu’elle réalise les couvertures de la collection RéciFs (ainsi que plus récemment celle de Chlorine).
Pour celles et ceux qui ont, comme moi, déjà dévoré les six premiers récits, voici les deux prochains qui seront publiés en septembre et novembre 2025 :


Faire gagner l’écologie, un défi pour la SF ?
De gauche à droite : Clara Cosmique (animation), Clément Sénéchal (auteur), Jean Krug (auteur), Jean-Marc Ligny (auteur) et Etienne Cunge (auteur)
Ce début d’après-midi à la MJC Monplaisir de Lyon est chaud et ensoleillé. Une météo très à propos en vue de la table ronde qui nous attend : Faire gagner l’écologie, un défi pour la SF ? Animée par Clara Cosmique, la conférence donnera la parole à quatre auteurs qui ont écrit sur le changement climatique :
Clément Sénéchal tout d’abord, auteur de Pourquoi l’écologie perd toujours aux éditions du Seuil (2024). Engagé dans les domaines de l’écologie politique et de la critique sociale, il a occupé le poste de porte-parole climat au sein d’une grande ONG environnementale pendant plusieurs années. Il est également auteur et chroniqueur, contribuant régulièrement à des publications telles que Mediapart et Frustration Magazine.
Jean Krug, auteur des romans Le Chant des glaces, nominé au prix des Utopiales 2021, La Cité d’ivoire (2023) et La Couleur du froid (2024). Diplômé d’un doctorat en glaciologie, sa passion pour le froid l’a conduit jusqu’aux terres gelées de l’Antarctique, du Groenland et de l’Alaska. Il y retourne chaque année comme guide naturaliste, pour arpenter la glace et y présenter ses conférences scientifiques.
Jean-Marc Ligny, auteur d’une quarantaine de romans de science-fiction ou de fantastique. Il a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire pour Inner City en 1997, le prix Rosny Aîné pour Jihad en 1999 et le Prix de la Tour Eiffel pour Les Oiseaux de lumière en 2001. Sa dernière parution aux éditions Mnémos en 2024, Ecowarriors, est une véritable diatribe adressée aux grands patrons d’entreprises écocides.
Enfin Etienne Cunge, biologiste de formation, est intervenu pendant plus de vingt ans comme expert dans le domaine du développement durable pour de grands projets d’urbanisme et des sociétés.
Science-fiction et écologie : quand la fiction affronte ce que le réel évite
Dans Pourquoi l’écologie perd toujours (Seuil, 2024), Clément Sénéchal propose une critique sans concession de l’environnementalisme contemporain. Il dénonce une écologie transformée en spectacle, focalisée sur les gestes individuels et les campagnes de sensibilisation, mais vidée de toute portée politique ou sociale. Selon lui, cette approche dépolitisée ne fait que masquer l’inaction collective face à l’urgence climatique. Ce constat entre en résonance avec une autre forme de discours critique : celui de la science-fiction d’anticipation, qui, depuis plusieurs décennies, s’empare frontalement de la question écologique.
Dès les années 1970, la science-fiction prend acte des dérives environnementales et en explore les conséquences. Le Troupeau aveugle (1972) de l’écrivain britannique John Brunner en est un exemple marquant. Dans ce roman, Brunner décrit un monde en pleine décomposition écologique, où les catastrophes s’enchaînent dans l’indifférence généralisée. Pollution extrême, maladies génétiques, pénuries… tout y est. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’inaction collective : les gouvernements tergiversent, les citoyens préfèrent détourner le regard. Brunner y dresse un tableau glaçant d’une société qui choisit l’aveuglement plutôt que le changement, un message qui résonne avec force aujourd’hui.
Autre registre, autre tonalité, mais même lucidité chez Jean-Marc Ligny avec Ecowarriors (Mnémos, 2024). Dans ce roman, l’auteur français imagine un futur proche où des activistes, décidés à ne plus attendre, organisent des actions de désobéissance civile à grande échelle. Sabotages, infiltrations, occupations : leurs moyens sont radicaux, mais leurs motivations profondément politiques. L’auteur questionne ainsi les limites de la légalité et du pacifisme face à l’urgence. Le roman pose une question de fond : peut-on encore sauver le climat sans rompre avec les cadres institutionnels actuels ?
Ces interrogations traversent également les œuvres de la nouvelle génération d’auteurs francophones. Étienne Cunge, dans Antarcticas (Critic, 2023), imagine un monde où l’Antarctique, qui a complètement dégelé à cause du réchauffement, devient l’objet de conflits géopolitiques. Le roman mêle anticipation scientifique, thriller politique et réflexion dont l’enjeu écologique est indissociable des rapports de pouvoir mondiaux.
De son côté, Jean Krug, avec La Couleur du froid (Critic, 2024), propose un récit plus intime mais tout aussi engagé. En 2070, dans une Antarctique redevenue glaciale, Mila Stenson, héritière d’un empire bâti sur l’économie du réchauffement climatique, voit son monde s’effondrer alors que les températures chutent brutalement. Accompagnée d’une climatologue brillante et d’un technicien hanté par son passé, elle part à la recherche de l’origine d’un mystérieux message enfoui dans les glaces. Ce voyage aux confins du monde devient une quête de sens, où le froid extrême agit comme révélateur de vérité. Entre thriller climatique, mysticisme latent et exploration existentielle, l’auetur y interroge autant la place de l’humain dans un monde déréglé que sa capacité à faire face à ses responsabilités.
Face à l’inaction politique et à l’essoufflement des récits dominants, la science-fiction s’affirme ainsi comme un laboratoire d’idées. Elle ne se contente pas de dénoncer : elle imagine. Elle expérimente. Et surtout, elle politise l’écologie. Faut-il attendre un sauveur, une technocratie éclairée, voire une dictature verte ? Ou croire encore en des choix démocratiques, en une mobilisation venue « d’en bas » ? En confrontant ces futurs possibles, la science-fiction offre un miroir critique à notre présent. À l’heure où les discours écologiques peinent à dépasser l’injonction morale et l’individualisme, elle rappelle que l’écologie est avant tout une affaire de choix collectifs.

Éditer le matrimoine littéraire en science-fiction
De gauche à droite : David Meulemans (animation), Xavier Dollo (éditeur Argyll), Marie Koullen (traductrice) et DoctriZ (Twitch)
Dimanche, 17h. La dernière table ronde à laquelle je vais assister est également l’une de celles que j’attendais le plus ce week-end ! En présence des éditions Argyll et de Zelda de la chaîne Twitch DoctriZ, la conférence sera animée par David Meulemans autour d’un thème plus que d’actualité : éditer le matrimoine en science-fiction. Vous connaissez probablement tous et toutes Ursula K. Le Guin ou Mary Shelley, mais avez-vous déjà entendu parler de Judith Merril, Eleanor Arnason, Joanna Russ ou encore Nisi Shawl ? Probablement que non. Et pour cause, les autrices de SF sont peu à être traduites de leur langue d’origine, bien souvent l’anglais. Et c’est une perte monumentale pour les littératures de l’imaginaire que de ne pas rendre accessible ces récits qui nous offrent un autre point de vue sur le monde grâce à des plumes uniques et époustouflantes, comme celle de Carol Emshwiller, dont le roman La Monture (The Mount) publié initialement en 2002 a été traduit en France en 2021 aux éditions Argyll. Il s’agit d’ailleurs de l’un des romans favoris de Xavier Dollo, comme il nous le confie lors de la conférence.
Un autre problème soulevé lors de cette table ronde, c’est le fait que les autrices étaient forcées de publier sous un pseudo masculin jusqu’à une époque pas si lointaine. Cette invisibilisation de leur travail a été longtemps monnaie courante, et on pourrait croire que notre époque les a réhabilité avec tout le respect qu’elles méritent. Que nenni ! Un exemple frappant concerne le travail de l’autrice Gertrude Barrows Bennett, dont le pseudo avait été décidé par son éditeur. C’est donc sous le nom de plume de Francis Stevens que nous connaissons ses oeuvres, comme Le coffret des abîmes, réédité aux éditions Marie Barbier en 2019. Et à votre avis, sous quel nom a été publiée cette réédition ? Francis Stevens ! D’ailleurs, essayez de rechercher Gertrude Barrows Bennett sur Babelio, vous m’en direz des nouvelles.
Il semble donc absolument nécessaire de publier ces autrices de science-fiction en 2025, tâche à laquelle s’attelle Argyll depuis 2020 maintenant. Si c’est avant tout le travail des éditeurs, Marie Koullen nous livre son influence dans la sélection des oeuvres qui seront traduites et ajoutées au catalogue de la maison d’édition. A la recherche de récits queer écrits par des femmes, c’est elle par exemple qui a soumis le texte de Jade Song à Argyll. Et on la remercie !
Parlons-en du catalogue Argyll justement. A la toute fin de la table ronde, Xavier Dollo nous annonce en avant première la publication d’un roman de Judith Merill, Une ombre au foyer, dont c’est la première traduction en France alors que la publication remonte aux années 1950. J’ai eu la chance de pouvoir voir la couverture mais je ne peux pas vous la partager ici. Tout ce que je peux en dire, c’est qu’elle est superbe et que ce roman finira à coup sûr sur les étagères de ma bibliothèque.
Les Intergalactiques 2025 : quelques chiffres de la 13ème édition
Le festival a fait carton plein cette année ! Voici les chiffres qui m’ont été communiqués :
- 6500 personnes sur le week-end, soit 33% de + que 2024
- 7000 personnes sur l’édition totale en comptant les événements Off
- 39 auteurs et autrices, 25 voix médiatiques, 15 intervenant.es
- Près de 100% de taux de remplissage des conférences
- 38 stands de création et microédition, contre 18 historiquement
- 7 cinémas et espaces culturels qui ont diffusé 16 longs-métrages et 3 séances de courts-métrages
- 70 bénévoles sur toute la durée de l’événement
- 30.000€ de chiffre d’affaire pour le salon du livre, avec une augmentation de +57% entre 2024 et 2025. Il s’agit là d’une augmentation de +10% par rapport à l’année record de 2023.
Pour conclure sur un petit scoop : les organisateur.ices m’ont annoncé que cette édition serait la dernière sous ce format et à cette période de l’année. S’ils ne savent pas encore ce que 2026 réservera, leurs réflexions s’orientent vers une structure d’accueil capable de répondre aux besoins croissants du public, des partenaires et de la programmation. La prochaine édition des Intergalactiques promet donc de faire peau neuve pour sa 14ème édition en 2026, et je dois dire que j’ai déjà hâte d’y être !
Remerciements :
Je tiens à remercier les Intergalactiques de m’avoir donné l’occasion de découvrir le festival et particulièrement Jal et Ambre qui ont répondu à mes questions. Un grand merci également aux bénévoles qui ont fait un travail formidable !
Je remercie les éditions Mnémos et les éditions Argyll qui me font régulièrement parvenir leurs parutions pour des services presse et avec qui j’ai été ravie d’échanger lors du festival.









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