Quatrième de couverture :
On la surnomme Méduse depuis si longtemps qu’elle en a oublié son véritable prénom. Elle marche tête baissée, le visage caché derrière ses cheveux, pour épargner aux autres la vue de ses Difformités. Elle-même n’a jamais osé se regarder dans un miroir. Placée dans un institut pour jeunes filles à la merci d’adultes peu scrupuleux, Méduse n’a de cesse d’accéder à la bibliothèque des lieux, seul moyen pour elle de s’ouvrir à la connaissance du monde. A force de ruse et de prise de conscience des pouvoirs de ses globes oculaires, qu’elle se garde longtemps de dévoiler, elle nous entraîne dans sa croisade contre l’oppression et la honte du corps. Roman d’apprentissage, roman gothique féministe, conte cruel ? Méduse est tout ça à la fois, et surtout un ouvrage tellement finement brodé littérairement qu’on ne peut en manquer un mot ni un propos : Martine Desjardins, tout autant que Méduse, nous prend dans ses filaments.
Mon avis
Sorti en août 2023 aux éditions l’Atalante, Méduse, célèbre Gorgone de la mythologie grecque, revisitée sous la plume de Martine Desjardins, revêt une dimension moderne qui résonne avec les thématiques féministes actuelles.
Celle que l’on appelle Méduse prend les traits d’une jeune fille qui ne se rappelle même plus son propre prénom. Habituée aux brimades et moqueries dues à ses yeux, si étranges et repoussants que personne ne peut les regarder sans passer de vie à trépas, à l’instar de la Méduse mythologique, la jeune Méduse est malaimée et maltraitée par ses propres géniteurs. Ces derniers l’envoient vivre dans un terrible institut appelé l’Athenaeum, accueillant les jeunes filles porteuses d’une difformité. Elle y subira la méchanceté de l’austère directrice des lieux ainsi que les affres des notables de la ville qui se rendent à l’institut pour y assouvir leurs cruels désirs inavouables. Sa seule échappatoire : la bibliothèque de l’institut, à laquelle elle aura un total accès si elle devient le compagnon de jeu idéal de ces messieurs.
Abominations, Monstruosités, Dégradances, Éhontitudes, Ignominies, Affrosités… La narratrice ne manque pas d’épithètes et de néologismes pour qualifier l’objet de sa honte. Dans ce roman gothique aux accents poétiques morbides, Méduse est mise au ban de la société à cause de ses yeux qui pétrifient. J’y vois ici une analogie aux jeunes filles que l’on envoyait si facilement dans des « instituts » spécialisés pour un oui pour un non : si elle attirait trop les convoitises de ces messieurs, si elle avait commis une faute impardonnable, si elle refusait de se conformer à ce qu’on attendait d’elle…
Puis j’ai vu dans ce récit une double lecture : métaphore filée de la honte de la sexualité féminine, mais aussi le carcan dans lequel la société essaie de nous corseter pour que l’on entre dans le rang : en tant que femme, il faut être jolie mais pas trop attirer les regards, apprêtée mais pas trop pour ne pas ressembler à une prostituée, intelligente mais pas plus que les hommes, affirmée mais pas trop pour ne pas écraser la parole des hommes. Méduse représente tout cela. Elle le dit elle-même :
Cet asservissement assure notre obéissance aux normes notre crainte du qu’en dira-t-on, notre subordination aux critères de beauté, notre soumission à la conformité
Méduse est soumise au bon vouloir des hommes sa vie durant : son père tout d’abord, qui la traite comme une moins que rien et l’envoie dans cet institut. Les notables de la ville ensuite, qui se serviront d’elle pour satisfaire leurs envies malsaines et cruelles. Même celui qu’elle rencontrera plus tard et dont elle tombera amoureuse. Pour briser ce joug de la servitude et de l’asservissement, Méduse n’a qu’une solution, accepter la cause de tous ses maux et assumer enfin qui elle est. Pas un monstre difforme, mais une femme forte et sûre d’elle.
J’étais prête à l’affirmer maintenant : j’étais Méduse. L’éternel féminin. La manifestation du chaos primordial. La destructrice des miroirs du monde. Je n’avais plus rien à craindre – ni des reflets ni des ombres
La plume acérée et brutale de Martine Desjardins délivre un récit sombre, original et sans concessions. J’ai été envoûtée pendant 200 pages par les yeux de Méduse et cette relecture audacieuse et insolente d’un mythe millénaire qui mérite d’autres réécritures aussi brillantes que celle-ci.
Ma note










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