« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

La peste du léopard vert : et si le monde ne connaissait plus la faim ?

Résumé : Après avoir été un singe, Michelle est désormais une sirène planant sur les coraux micronésiens.
Car ici, dans ce lointain futur où le travail, la famine et la mort ne sont plus que des reliques obscures, recombiner son génome pour adopter l’apparence et les aptitudes les plus diverses est monnaie courante. Longues ailes rétractiles et branchies, donc, pour Michelle, qui mène une existence paisible dans les îles Chelbacheb.
Jusqu’à ce qu’elle entreprenne des recherches biographiques au sujet d’un certain Jonathan Terzian, philosophe et auteur de la révolutionnaire Théorie de la Corne d’abondance. Un homme disparu depuis des siècles, mais dont le destin semble lié à la première épidémie transgénique ― la fameuse Peste du Léopard vert ayant pavé le chemin de ce futur inouï…
Qu’est-il advenu de Terzian et de celle qui semblait être sa compagne ? Que postule sa théorie, et en quoi son héritage a-t-il façonné le monde de Michelle ? Le prix du savoir est parfois drastique. Nul doute que la sirène devra s’en acquitter…

Mon avis

Walter Jon Williams est un auteur américain qui explore depuis les années 80 des univers variés, souvent marqués par des questionnements sur la technologie, la société et l’évolution humaine. La Peste du Léopard Vert (trad. Jean-Daniel Brèque) s’inscrit parfaitement dans cette veine en proposant un texte au cadre ambitieux qui allie récit d’anticipation et enquête intellectuelle, récompensé par le prestigieux prix Hugo en 2004 et lauréat du prix Nebula 2005.


La Peste du Léopard Vert est une novella qui invite à une double exploration : celle d’un futur post-humain où la biotechnologie a transcendé les limites biologiques traditionnelles et celle d’un passé récent où germent les idées qui façonnent ce futur. Michelle, personnage central et sirène volante, incarne cette métamorphose radicale d’une humanité libérée des contraintes classiques : plus de famine, plus de travail, presque plus de mort. Pourtant, cette promesse d’abondance et d’immortalité n’est pas sans zones d’ombre.

Si une population entière souffre de la famine, c’est parce que quelqu’un, quelque part, y voit une source de profit. Il est difficile d’exterminer un groupe ethnique que vous détestez, la guerre coûte cher, il y a des questions à l’ONU, et vous risquez de vous retrouver à La Haye, jugé pour crimes de guerre. Mais attendez que survienne une mauvaise récolte et arrangez-vous pour que la population toute entière soit affamée, et ce n’est plus pareil — voilà que vos ennemis sont prêts à lâcher l’argent contre de la nourriture, voilà que l’ONU arrive à la rescousse plutôt que de vous taper sur les doigts, et vous récupérez une fraction des aides, vous collectez des pots-de-vin auprès de toutes les ONG, vos ennemis sont parqués dans des camps et vous pouvez faire entrer vos forces armées dans le pays sans rencontrer la moindre résistance, vous assurer que vos ennemis disparaissent, contrôler tout ce qui se passe lorsque certaines livraisons s’égarent dans des entrepôts gouvernementaux où on peut vendre de la nourriture aux affamés ou carrément l’exporter pour en tirer profit…

Le récit alterne habilement entre la quête de Michelle dans ce futur éclaté et l’enquête sur Jonathan Terzian, philosophe disparu dont la théorie de la Corne d’Abondance agit comme un socle idéologique pour ce nouveau monde. Ce jeu de miroirs entre deux époques offre une profondeur intense au texte, même s’il est difficile en une centaine de pages de pleinement développer la richesse de cet univers.

Aux yeux de Terzian, la mort ne survenait jamais sous les cieux, mais dans des lieux clos, des chambres d’hôpital avec des couleurs gaies, des draps amidonnés et des odeurs de désinfectant. Dans une explosion de tumeurs, de membres décharnés et d’une souffrance interminable que la morphine ne dissimulait qu’en partie.

L’écriture de Williams est très accessible, l’ambiance tropicale des îles Chelbacheb, avec leurs lagunes et faunes exotiques, confère un cadre aussi séduisant qu’étrange. Mais la description de ce futur, bien que poétique, gagnerait à être plus étoffée pour réellement s’imprégner de ce monde. La vie de Michelle, ses interactions ainsi que les enjeux autour des biotechnologies et du contrôle social sont parfois esquissés avec rapidité, laissant entrevoir un potentiel narratif qui mériterait vraiment d’être creusé.

D’un autre côté, la trame historique autour de Terzian se fait plus classique dans sa construction, rappelant par certains aspects le thriller ésotérique. Elle se distingue cependant par une réflexion politique et philosophique sérieuse sur la transformation des sociétés humaines. le mélange des genres est audacieux, et même si certains développements théoriques paraissent un peu survolés, ils apportent une belle matière à réflexion sur les dangers et les promesses du progrès scientifique.

Là, et nulle part ailleurs, subsistait une quantité titanesque de données banales issues du passé. Les gens y avaient sauvegardé images, journaux intimes, commentaires et vidéos ; ils avaient numérisé d’antiques films familiaux, avec leurs couleurs criardes et délavées de rigueur étant donné leurs supports ; ils avaient archivé des arbres généalogiques, des cartes postales, des listes de mariage, des dessins, des tracts et des copies de lettres intimes. Et de longues, de chiantes heures de vidéosurveillance. Si un truc quelconque avait signifié quelque chose pour quelqu’un, on l’avait converti en données et préservé pour le plus grand bien de l’univers.

Au final, La Peste du Léopard Vert se révèle une lecture stimulante, capable d’allier aventure, mystère et questionnement sur l’avenir de l’humanité. Si la novella ne pousse pas toujours ses concepts jusqu’à leur pleine maturité, elle pose avec brio les bonnes questions et c’est sans doute là sa plus grande réussite.

Fiche technique

  • Auteur : Walter Jon Williams
  • ME : Le Bélial’
  • Pages : 128
  • Parution : 21 septembre 2023
  • Prix :
    • Broché avec rabats : 10.90 euros
    • Numérique : 5.99 euros
  • ISBN : 978-2-38163-096-0

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