« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Neom, une fable spéculative miroir du réel

Au bord de la mer rouge, une ville qui semble être un mirage au milieu du désert se dresse, brillante, verticale, à la pointe de la technologie, mais entourée de dunes qui abritent les fantômes du passé. Neom, dernier né de Lavie Tidhar aux éditions Mnémos, n’est ni une utopie clinquante, ni une dystopie au sens propre du terme : c’est un carrefour d’humanité et de mémoire où se croisent les vivants, les oubliés et les machines à la recherche de quelque chose qui leur échappe.

Neom n’est pas un nom anodin. C’est le nom d’un projet pharaonique lancé en 2017 par l’Arabie Saoudite dans la province de Tabuk, à proximité de la Jordanie, de l’Égypte et d’Israël. NEOM est une mégapole futuriste de 26 500 km² au bord de la mer Rouge, censée incarner l’avenir du pays grâce aux énergies renouvelables, à l’IA et à l’architecture ultra-moderne. Le projet le plus connu en son sein est The Line, une ville linéaire de 170 km de long. Lavie Tidhar reprend ce nom et cette idée pour en faire une fable spéculative. Mais quand le NEOM saoudien est une utopie marketing pour investisseurs et dirigeants, le Neom de Lavie Tidhar est un contre-chant littéraire qui interroge le prix humain et mémoriel de ces visions futuristes. L’un vend une promesse étincelante ; l’autre met en scène ses ombres.

Neom était une ville pour les gens fortunés et ceux-ci avaient besoin des pauvres pour être riches.

Le décalage est particulièrement frappant dans la manière dont chacun aborde la question de la société. Dans la réalité, NEOM est pensée comme un espace réservé à une élite internationale, aux travailleurs qualifiés et aux grandes entreprises. Mais derrière ce discours officiel, on trouve déjà des critiques : expulsions de tribus locales comme les Howeitat, exploitation des travailleurs migrants, conditions de vie difficiles sur les chantiers. Dans son roman, Lavie Tidhar met en avant non pas les puissants mais les gens ordinaires : Mariam, une fleuriste qui cumule les petits boulots ; Nasir, un policier désabusé ; ou encore Saleh, un orphelin en quête d’avenir. À travers eux, la ville devient le théâtre d’inégalités sociales criantes, reflet de ce que de tels rêves coûtent à ceux qui n’en profitent pas.

Dans un monde connecté en permanence, le fait d’être débranché n’avait pas de prix.

La technologie elle-même est abordée de façon très différente. Dans le projet réel, les robots sont des instruments de confort : taxis volants, assistants domestiques, automatisation des services. Dans Neom, au contraire, les robots sont des personnages à part entière, porteurs de mémoire, parfois en quête de sens. L’image emblématique est celle d’un robot rouillé qui tient une rose : un geste inutile dans une logique d’efficacité, mais profondément humain dans son désir d’émotion et de beauté.

J’étais partout dans la Conversation. J’étais brisé en mille morceaux et je me propageais, j’apprenais. J’ai passé un siècle sous la forme d’un nuage d’acide qui flottait en dessous de Port-Tereshkova, sur Vénus. J ‘ai été un mécha waldo qui traversait en courant le Lakshmi Planum, sur la surface en contrebas. J’ai été une fleur en pot sur le rebord de la fenêtre d’un vieil homme, dans la cité des nuages, un vieil homme qui adorait les fleurs. J’ai été une foreuse qui perçait la glace et un poisson qui nageait avec les choses qui n’ont pas de nom dans les profondeurs de l’océan d’Europe. J’ai été un Boppeur sur Titan, j’ai vu les troupes de Nirrti la Noire se regrouper pour combattre dans une guerre qu’elles ne comprenaient pas, contre une tranquillité venue, tel le froid de l’espace, du nuage d’Oort. J’ai été une comète de glace qui s’est écrasée sur Mars. J’ai été un cri dans le vide et un rêve partagé sur Cérès, un soupir dans une vallée de l’île de Tanna. J’ai été un nanorobot-algue qui poussait sur la coque d’un cargo effectuant la Longue Traversée. J’ai été une sonde luciole qui plongeait au cœur du soleil.

En définitive, le projet NEOM et le roman Neom semblent se répondre comme dans un jeu de miroirs. L’un est une utopie politique et économique, promue comme une vitrine du futur par les dirigeants saoudiens. L’autre est une contre-utopie poétique, qui révèle les fissures d’un tel rêve en donnant la parole aux invisibles et aux machines fatiguées. Là où le NEOM réel vend une promesse étincelante, Tidhar rappelle que ces promesses ont un prix, et que ce sont souvent les plus fragiles qui le paient.

On pourrait reprocher à Neom de ne pas être un récit efficace : l’action avance par méandres, les intrigues se croisent sans forcément se résoudre de façon spectaculaire. Mais c’est précisément là que réside sa force. Neom est un conte futuriste, une méditation sur la mémoire et les émotions humaines.

En refermant le livre, il reste une impression de lumière douce, un parfum de sable chaud et de fleurs poussant au milieu des ruines. Neom est une ville, un rêve et un avertissement. Et l’auteur prouve qu’il est possible de rendre la science-fiction profondément humaine même quand ses héros sont des machines.

Fiche technique

  • Auteur : Lavie Tidhar
  • ME : Mnémos
  • Pages : 288
  • Parution : 10 septembre 2025
  • Prix : grand format avec rabats : 19 euros
  • ISBN : 9782382672143

One response to “Neom, une fable spéculative miroir du réel”

  1. Avatar de tampopo24

    Un exercice auquel je rêve de me prêter car vraiment il semble plein de réflexion et d’imaginaire exactement comme j’aime✨️

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Moi, C’est Anne-Charlotte

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