« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres : Mariana Enriquez replonge dans l’horreur contemporaine

Après Les dangers de fumer au lit et Ce que nous avons perdu dans le feu, l’autrice argentine Mariana Enriquez revient avec un nouveau recueil de nouvelles horrifiques dont la barrière entre la fiction et le réel se fait de plus en plus ténue.

Le recueil rassemble douze nouvelles, toutes différentes, mais reliées par la sensation d’un malaise diffus qui s’installe insidieusement. Fantômes, visions, enfants inquiétants, maladies étranges ou corps qui se transforment servent le propos horrifique et deviennent par la même occasion une manière de parler du deuil, de la solitude, de la pauvreté, des violences invisibles et des traumatismes collectifs. On pense parfois au weird, au fantastique latino-américain ou même à une forme de réalisme magique contaminé par le cauchemar. Dans les textes de Mariana Enriquez, le surnaturel surgit au coin d’une rue ordinaire, dans un appartement banal, au coeur d’une relation familiale ou amoureuse. Ce n’est ni une apparition spectaculaire ni un phénomène extraordinaire, mais plutôt un événement imprévu et sournois qui se faufile sous la peau comme l’aiguille d’une seringue qui cherche une veine.

Il y a des sensations qui ne s’expriment pas avec des mots et c’était exactement ce qui s’était passé quand ils m’avaient regardée : un message muet depuis un lieu sombre.

Ce qui m’a le plus marquée dans ce recueil, c’est la place centrale du corps féminin, presque toujours souffrant. Les personnages portent sur leur peau l’obsession de l’apparence, les maladies mystérieuses, les blessures physiques ou psychiques. Les corps se déforment, se fatiguent, se dégradent, comme si la société elle-même contaminait la chair. Cette insistance peut déranger, parfois même écoeurer. Certaines scènes flirtent avec le gore, avec une frontalité inconfortable. Mais derrière cette brutalité, il y a une vraie compassion pour ces femmes fatiguées, marginales, fragiles ou en colère. On ne les regarde pas de loin, on partage leur malaise.

Toutes les légendes d’hommes métamorphosés en animaux ont pour origine la compétition. Presque tous. Alors que les femmes sont condamnées, point. C’est pareil avec les fleurs. Beaucoup de fleurs ont été des femmes un jour. La fleur du ceibo par exemple. Tout le monde connaît l’histoire d’Anahí, qui fut suppliciée par le feu. Les hommes ne sont jamais condamnés au bûcher.

L’Argentine décrite par Mariana Enriquez sert de décor à ses récits et n’a rien d’une carte postale. Sous la chaleur écrasante et la moiteur persistante se cachent la crise économique, la violence, les inégalités sociales et les cicatrices laissées par l’Histoire. le fantastique semble émerger directement de cette sinistre réalité.

Comme souvent, j’ai trouvé le recueil plutôt inégal dans le développement des textes. J’ai pourtant retenu trois nouvelles dont j’aimerais parler un peu plus en détail.

Yeux noirs
La nouvelle commence dans un contexte social très réaliste, celui de l’aide humanitaire dans les quartiers marginalisés. Des bénévoles engagés auprès des plus pauvres croisent des enfants aux yeux entièrement noirs, silencieux, inquiétants, impossibles à comprendre et qui semblent les poursuivre. On ne sait pas vraiment si ces enfants sont des êtres surnaturels ou s’ils incarnent la culpabilité collective face à l’abandon social. C’est une nouvelle qui laisse une sensation persistante d’inquiétude et un sentiment de malaise étrange.

Le malheur sur le visage
Dans ce récit, une femme développe une fascination troublante pour la souffrance physique et pour les marques visibles du malheur. Peu à peu, le récit bascule vers quelque chose de profondément dérangeant. Cette histoire explore l’obsession contemporaine pour l’image, la douleur transformée en spectacle et la manière dont la société consomme la souffrance. C’est l’une des nouvelles les plus inconfortables du recueil et aussi l’une des plus intelligentes.

Cimetière de frigos
La narratrice revient adulte sur un terrain abandonné où, adolescente, elle jouait avec ses amis parmi des carcasses de réfrigérateurs appartenant à l’usine jouxtant le terrain. Ce décor, déjà inquiétant en soi, devient le coeur d’un traumatisme : un accident, un camarade mort, un corps dissimulé dans l’un de ces frigos et surtout un pacte de silence. le fantastique, comme souvent chez l’autrice, reste ambigu. le lieu est-il réellement hanté ? Les souvenirs du passé suffisent bien souvent à créer l’horreur. le malaise vient précisément de cette incertitude. le vrai fantôme, ici, pourrait bien être le remords lui-même.

Je ne qualifierais pas ce livre de plaisant, au sens confortable du terme. C’est une lecture sombre, oppressante, qui gratte là où ça fait mal. Pourtant, difficile de décrocher. On tourne les pages compulsivement, poussé par cette atmosphère hypnotique qui enveloppe le recueil. Au fond, Un lieu ensoleillé pour personnes sombres nous rappelle que les monstres ne vivent pas seulement dans les maisons hantées mais qu’ils habitent les souvenirs, les villes, les relations humaines et nos propres pensées. Une lecture idéale pour celles et ceux qui aiment les textes étranges et dérangeants.

Couverture du recueil de nouvelles de Mariana Enriquez Un lieu ensoleillé pour personnes sombres

Fiche technique

  • Titre : Un lieu ensoleillé pour personnes sombres
  • VO : Lugar soleado para gente sombría
  • ME : les éditions du Sous-Sol
  • Traduction : Anne Plantagenet
  • Parution : 02 octobre 2025
  • Pages : 336
  • Prix : 23 euros
  • ISBN : 9782364689596

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