Guillaume Chamanadjian fait partie de ces auteurs que l’on ne présente plus tant son œuvre fait désormais partie du paysage littéraire français. Auteur de la fameuse trilogie de fantasy La tour de garde, ce n’est pas sa première incursion dans le genre de l’anticipation puisqu’on peut retrouver sa plume dans des anthologies de SF comme Derrière le grillage aux éditions Scylla ou plus récemment dans le recueil Vulcain, publié à l’occasion des quinze ans de la maison d’édition. Le voici donc de retour avec un roman aussi mordant que grinçant aux éditions des Forges de Vulcain, Heureux comme jamais, un court roman de science-fiction d’à peine 200 pages.
On embarque à bord du Space Dragon, vaisseau refuge d’une élite qui a fui une Terre à l’agonie. A bord de l’astronef, Noah et son père, les deux seules personnes non riches tolérées car utiles à la maintenance du véhicule spatial. Et aux commandes du navire, Errol Jorgensen, un milliardaire mégalo méprisant, dédaigneux et prétentieux qui se prend déjà pour le roi de l’univers. Le récit va se concentrer sur Noah et son IA personnalisée, BINS-42, un esprit artificiel plein de malice et qui prend parfois un peu trop de libertés par rapport aux règles qui régissent son système. La jeune femme se voit confier la responsabilité de la maintenance du vaisseau alors que son père, malade, ne peut sortir de son lit. Elle qui admire tant le génie du milliardaire va cependant rapidement déchanter lors de sa rencontre avec celui-ci. Alors qu’un message plein d’espoir leur parvient depuis la Terre supposément détruite, l’entêtement de l’homme éveille les soupçons et commence alors pour Noah une spirale de chaos qui va la mener à remettre en cause tout ce en quoi elle croyait.
Guillaume Chamanadjian nous démontre avec brio comme il manie l’ironie, qu’on peut sans se tromper qualifier de jubilatoire et cruelle dans son récit. Derrière une intrigue simple et accessible, il dresse en réalité une critique directe à notre société ; déconnexion entre les classes sociales, désintérêts des élites face à la catastrophe écologique, égocentrisme des dirigeants. Dans Heureux comme jamais, nous sommes face à une véritable diatribe adressée aux ultra-riches, dans laquelle on peut reconnaître le portrait peu reluisant d’un certain milliardaire mégalo patron de SpaceX (Space Dragon est une référence à peine voilée à la compagnie spatiale). Le ton employé par l’auteur est acerbe, teinté d’humour noir et dénonce avec une verve caustique les dérives provoquées par les élites qui se congratulent dans leur entrisme de privilégiés.
C’était un homme d’affaires très habile: un peu avant que l’extraction de son gaz de schiste finisse par rendre les nappes phréatiques françaises trop polluées, il a acheté les seules eaux minérales encore viables. En moins de dix ans, il s’est retrouvé dans la liste des cinquante plus grandes fortunes du monde. Un visionnaire.
Le récit est truffé de références à la pop culture ; l’intelligence artificielle qui accompagne Noah, BINS-42 (Le Guide du voyageur Galactique) ou bien l’IA de son père, BINS-HAL9000 (2001, L’Odyssée de l’espace), l’omniprésence de la musique , en particulier d’anciens groupes de rock aux paroles contestataires (une playlist est même proposée à la fin de l’ouvrage). C’est un aspect particulièrement savoureux du roman qui permet une vraie complicité entre l’auteur et son lectorat. Ce jeu intertextuel ajoute une couche de lecture supplémentaire et témoigne d’un véritable plaisir d’écriture de la part de l’auteur.
Si le format est court, c’est parce que le rythme est effréné. Guillaume Chamanadjian laisse peu de place à la respiration entre la première à la dernière page, et si les événements qui surviennent sont, il faut l’avouer, assez jouissifs, il ne faut pas s’attendre à un récit qui pose les bases et prend le temps de les développer. Soit vous êtes embarqués dès le début et vous ne lâchez l’ouvrage qu’une fois terminé, soit vous risquez de perdre l’effervescence à la manière d’un soufflé qui retombe. Si j’ai apprécié le propos, je dois dire que le bouillonnement de l’intrigue m’a un peu décontenancée. Tout va si vite que j’ai eu le sentiment d’avoir raté des étapes. Forcément en moins de 200 pages, tout se précipite. Mais le plus important dans Heureux comme jamais, ce n’est pas tant l’accélération des événements ou même la richesse du propos, mais la possibilité de donner une bonne leçon aux élites déconnectées. L’auteur nous offre l’occasion de ridiculiser tous ces ultra-riches qui brassent de l’ultra-vent. Et ça, c’est vraiment jubilatoire.
Je vous observe parce que c’est fascinant de vous observer, répond BINS-2 alors que Noah souffle quelques secondes en rajustant la bretelle de sa salopette. Parce que votre imagination vous a collectivement menés vers les étoiles, mais qu’elle vous dicte qu’un pauvre couillon, qui a acheté un vaisseau spatial et les technologies pour le faire voler parce que son papa avait l’argent, est nécessairement plus grand que tous vos poètes et vos philosophes. Parce que vous êtes une énigme infinie, qu’il vous est donné de comprendre les plus indicibles secrets de votre univers, mais que ce savoir, vous l’utilisez contre vous-mêmes. Parce que vous cherchez sans cesse à dépasser votre humanité en perdant de vue que la dépasser, c’est justement la laisser derrière vous.
Accessible et incisif, Heureux comme jamais confirme la capacité de Guillaume Chamanadjian à renouveler son écriture tout en conservant son sens du rythme et de la verve. Ce changement de registre est pleinement assumé et ouvre des perspectives intéressantes pour la suite de son œuvre. Un texte de science-fiction sociale dense, piquant et résolument contemporain, aussi divertissant qu’intelligent, qui en dit tout autant sur les élites qui nous piétinent que sur nous-mêmes qui acceptons ce sort sans broncher.

Fiche Technique
- Titre original : Heureux comme jamais
- Auteur : Guillaume Chamanadjian
- ME : Aux forges de Vulcain
- Parution : 13 mars 2026
- Pages : 192
- Prix : 18€
- ISBN : 978-2-37305-379-1








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