Avant même de parler de Submergée, il faut dire un mot de son autrice. Arula Ratnakar est doctorante en neurosciences computationnelles à l’université de Boston. Elle y travaille sur la modélisation mathématique du développement du cerveau embryonnaire, tout en publiant des nouvelles dans des revues de référence comme Clarkesworld Magazine. Cette double identité irrigue directement son écriture. Ses textes, dont la novella Fractal Karma, finaliste du prix Ignyte, explorent des thèmes récurrents comme la mémoire, la conscience et leurs dérives possibles. Submergée est la première traduction française de son travail et s’inscrit pleinement dans ces thèmes chers à l’autrice.
Dans un futur proche ravagé par les conséquences du dérèglement climatique, l’humanité se tourne vers les profondeurs marines dans l’espoir d’y trouver des solutions médicales. C’est dans ce contexte que Nithya enquête sur la mort suspecte d’une scientifique de renom, Noor, très impliquée dans ces recherches. Pour progresser, elle utilise une technologie d’optogénétique permettant de revivre les souvenirs des derniers jours de la disparue. Mais à mesure qu’elle s’immerge dans cette mémoire étrangère, les frontières entre elle et l’autre se troublent. Ce qui devait être un outil d’investigation devient une expérience cathartique révélant peu à peu des secrets scientifiques et éthiques inquiétants au risque de dissoudre sa propre identité.
On va percer dans mon crâne de petits tunnels cylindriques où l’on insèrera une série de tubes qui se brancheront sur mon cerveau à une échelle microscopique et qui enverront des pulsations lumineuses dans des zones clés au niveau cellulaire.
Submergée est un récit qui porte son titre à la perfection, car c’est un peu le sentiment que l’on éprouve à sa lecture. Une submersion de l’esprit, des sens, des repères, tout est chamboulé dans la narration pour que l’on se perde à notre tour comme Nithya se débarrasse peu à peu de sa personne pour devenir Noor. Une dissolution d’identité qui est rendue avec une grande efficacité mais dont l’ambition se heurte à plusieurs limites. D’abord, la densité scientifique du texte, bien que cohérente avec le profil de l’autrice, peut créer une forme de distance. Les passages les plus techniques, tout ce qui concerne les mécanismes neuronaux ou les procédés expérimentaux, sont parfois abrupts, peu accompagnés, et risquent de laisser une partie du lectorat à l’écart. Cette opacité est le prix à payer pour plonger dans le pan « hard » de la science-fiction. On ne comprend pas tout ce qui se passe, mais il faut accepter de se laisser « submerger » par cette impression vaporeuse de ne pas être maître de ce qui se passe.
Tu sais, ce qu’il y a de sympa à écouter de la musique, c’est que ça filtre en quelque sorte la réalité. Soudain, tu vois ce qui t’entoure et ce qui se meut au rythme de la chanson. Et tu bouges autrement, tu cilles autrement, tu remarques ou ignores les choses autrement. Pendant un moment, tu ne vis pas dans la réalité, mais dans un monde mis en scène par autre chose, comme si tu jouais dans un film. Tant que dure la chanson, tu as presque l’impression qu’il ne peut rien t’arriver de grave. Tu te dis que toutes choses, bonnes ou mauvaises, vont s’accorder à la chanson ou attendre qu’elle soit finie pour se produire. Tout devient plus sûr et plus prévisible. Bon, je ne souhaite pas mourir au fond des mers dans d’atroces souffrances, mais si ça devait m’arriver, je préférerais que ce soit pendant que j’écoute une chanson de Bowie qui raconte plus ou moins ce que je suis en train de vivre.
Ensuite, le texte souffre malheureusement de son format. En multipliant les pistes, enquête, réflexion écologique, exploration de la conscience, et même une dimension plus intime liée aux relations de Noor, le récit donne parfois l’impression de se disperser. La relation entre Noor et son entourage, notamment, introduit une dimension émotionnelle intéressante, mais qui arrive de manière un peu précipitée, sans toujours trouver sa juste place. Le mélange entre spéculation scientifique et affect, loin d’être inintéressant, manque selon moi d’équilibre. Ce déséquilibre se retrouve d’ailleurs dans les personnages. Le personnage de Nithya est difficile à saisir pleinement. Son engagement dans l’expérience semble aller de soi, sans que l’on sache pourquoi. De même, certains échanges ou réactions donnent une impression de relative naïveté, qui contraste avec la complexité des thèmes abordés.
Je suis ici et maintenant, tout ce qui m’entoure est réel. Je le sais. Et c’est plutôt réconfortant pour moi d’habiter ma propre réalité, car… eh bien, pour un temps… c’est comme si je m’étais éclipsée. Quand Noor revivait, revivait dans ma tête sous la forme de mon activité cérébrale, je n’étais plus là, plus du tout. Mon cerveau n’était plus qu’un calice lui permettant de revivre sa vie, sans même que j’aie conscience de mon rôle de calice. Je me réduisais à néant lorsqu’elle revenait à la vie, et à présent que je suis éveillée, c’est elle qui est réduite à néant.
Pourtant, malgré mes réserves, Submergée conserve un vrai pouvoir de fascination. Son propos écologique est touchant de justesse. En cherchant à réparer les dégâts causés par le dérèglement climatique, l’humanité continue d’exploiter, d’extraire, de détruire. Au final, c’est une œuvre à la fois prometteuse et imparfaite. Portée par une idée puissante et une vraie exigence intellectuelle, elle pèche parfois par manque d’équilibre. Mais elle témoigne d’une voix singulière, encore en train de se construire, et dont on a envie de suivre l’évolution.

Fiche technique
- Titre : Submergée
- VO : Submergence (March 2021, Clarkesworld Magazine)
- Traduction : Jean-Daniel Brèque
- Autrice : Arula Ratnakar
- ME : Argyll
- Couverture : Anouck Faure
- Parution : 06 février 2026
- Pages : 128
- Prix : 4,99€ – 9,90€
- ISBN : 978-2-488126-14-4
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