« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Fantasy baroque, lutte des classes et quête initiatique : Desdemona, un récit onirique aux multiples dimensions

Dernière parution de la collection RéciFs aux éditions Argyll, Desdemona a de quoi surprendre, d’abord par son format : une épaisse novella de plus de 220 pages, quand les autres opus de la collection dépassent rarement les 130. Autre surprise, lorsqu’on lit la quatrième de couverture de l’ouvrage qui nous annonce un récit aux allures de lutte des classes entre une riche héritière et de pauvres ouvriers dans un univers de fantasy aux mondes multiples où kobolds et gobelins côtoient les humains. Sur le papier, cela semble original. Mais dans les faits, qu’en est-il ?

Quelques mots pour commencer sur l’autrice, C.S.E. Cooney, de son nom complet Claire Suzanne Elizabeth Cooney. Réputée pour ses textes de fantasy outre-atlantique, son travail reste assez méconnu en France, puisque ses ouvrages n’ont pour le moment pas été traduits (mis à part celui dont on va parler ici). Elle s’est fait remarquer avec deux textes, Bone Swans: Stories, puis plus récemment Saint Death’s Daughter, tous deux lauréats du World Fantasy Award. Son travail comprend également Saint Death’s Herald, le deuxième tome de la série Saint Death : The Twice-Drowned Saint, Dark Breakers : Desdemona and the Deep, ainsi que le recueil de poésie How to Flirt in Faerieland and Other Wild Rhymes, qui inclut son poème primé par le Rhysling Award, « The Sea King’s Second Bride ». Membre du SAG-AFTRA (le syndicat américain des professionnels des médias), elle a narré plus de 130 livres audio, écrit plusieurs pièces de théâtre qui ont été jouées dans le monde entier, une comédie musicale de science-fiction intitulée Ballads from a Distant Star et même co-conçu un jeu de rôle sur table dont le financement participatif a été rempli en moins de douze heures sur Kickstarter.

Revenons donc au livre qui nous intéresse aujourd’hui, Desdemona. Paru pour la première fois en 2019 sur Tor.com Publising sous le titre de Desdemona and the Deep, l’ouvrage prend place dans la série Dark Breakers et se veut un tome à part en stand-alone. Le récit s’ouvre sur un gala de charité organisé par la mère de Desdemona pour venir en aide à de jeunes ouvrières d’une manufacture d’allumettes dont les os sont rongés par le phosphore utilisé pour confectionner les petits tisons en bois. Ce premier élément du récit s’appuie sur les faits réels puisqu’en 1888 a lieu la première grève des ouvrières d’allumettes à Londres pour protester contre leurs conditions de travail. Journées de 14 heures, salaires de misère, et surtout, graves problèmes de santé liés à l’utilisation du phosphore jaune (ou blanc) dans la confection des allumettes, notamment l’ostéonécrose du maxillaire. C’est donc dans un univers au final assez réaliste que l’autrice ancre son récit, d’autant plus que le père de Desdemona, H.H. Mannering, a bâti sa richesse sur l’exploitation de mines de charbon. Une manière de plus d’installer l’histoire dans un Londres en pleine industrialisation mais aussi de mettre en place le thème de la lutte des classes au coeur même du texte. Car, bien qu’elle soit une riche héritière, Desdemona possède une véritable conscience de classe qui va la mener dans une aventure hors du commun. Après avoir surpris une conversation de son père au sujet du coup de grisou survenu dans une mine, et qui s’avère en réalité un sacrifice pour obtenir de nouvelles ressources au travers d’un pacte avec une étrange entité, la jeune femme décide de se rendre dans les mondes inférieurs pour tenter de sauver les mineurs disparus. Entre le Valwode, monde des bien-nés, et Bana l’Os, celui des kobolds, Desdemona devra faire face à de nombreux dangers pour mener à bien sa quête initiatique.

Desdemona fit sa réapparition dans la salle du billard avec toutes les fourrures dénichées dans sa garde-robe : le boa et le manchon en martre des pins qu’elle avait portés le jour même, son étole de vison favorite, son manteau cintré en renard argenté festonné de vingt queues, son col et ses manchettes en zibeline, sa cape de velours vert doublée de chinchilla, son bracelet en peau de fouine, sa houppelande en loutre, son manteau d’opéra doublé de duvet de cygne et son immense chapeau en castor orné d’un tel nombre de plumes d’autruche qu’elle aurait sûrement pu s’en servir comme d’un hélicoptère.

C.S.E. Cooney nous offre dans son récit de nombreuses inspirations allant de contes et légendes avec kobolds et fées, en passant par des références littéraires avec le mythe faustien et le pacte diabolique, ou encore des éléments du réels comme j’en ai parlé juste avant. C’est donc un récit très riche en un nombre limité de pages, dont je pense que l’on ne peut apprécier l’envergure qu’en lisant le reste de la série Dark Breakers, car on se retrouve parfois un peu perdu entre les différentes couches de l’intrigue. Tout part du monde du dessus, Athe, royaume des mortels, pour s’enfoncer dans les profondeurs des mondes souterrains avec le Valwode et plus loin encore dans les entrailles de la terre avec Bana l’Os. Ces couches successives que traverse Desdemona, sous différentes formes, fonctionnent un peu comme une descente dans le subconscient, dans les strates de sa personnalité. Au fil des personnages qu’elle croise durant sa quête, elle révèle de nouvelles facettes de sa personnalité et de son Être. C’est un voyage initiatique et d’apprentissage dans sa définition la plus pure. Mais C.S.E. Cooney en fait quelque chose de plus grandiose et de merveilleux, avec un worldbuilding travaillé et des personnages, certes caricaturaux, mais chacun essentiel à la métamorphose de la protagoniste. J’ai également apprécié la touche queer du récit avec le personnage de Chaz, ainsi que le propos solidaire et féministe porté par Desdemona.

La poétesse, dit Mme Howell, est toujours ivre. Elle est ivre de mots. Elle est ivre de son moi, de son désir profond d’écrire un poème : être transportée en un lieu de pure expérience, puis dans une paix future, décrire ce transfert extatique, I’enfermer dans des strophes précises, taillées, raffinées, distillées quintessence produite pour le partage, afin que les autres à leur tour s’enivrent. Une poétesse est amoureuse du monde. Elle est pareille au virus né de l’amour : elle doit bouger pour vivre, et son vaisseau est la poésie. Quoi d’étonnant à ce qu’une poétesse soit la plus apte au voyage entre les mondes ?

Quelques mots sur la plume de l’autrice maintenant, et sur cette traduction brillante d’Anne-Sylvie Homassel, qui a su transposer à merveille le ton de la novella et le style unique de C.S.E. Cooney. Marqué par une poésie dense et une langue riche et vivante, le style de l’autrice est vibrant d’émotions et de sensations. Le rythme est assez musical, comme une prose mélodique et hypnotique, qui se fait parfois même labyrinthique et sibylline au point de nous perdre dans les méandres de ses détails foisonnants. Desdemona est un texte qui explore de nombreux thèmes universels tels que l’amour, la perte, le désir de se comprendre soi-même. C’est une expérience de lecture très singulière qui ne m’a pas forcément transportée du début à la fin, mais le texte m’a indubitablement marquée par son côté onirique et introspectif. L’exploration ne sa fait pas uniquement à travers les couches de la terre dans le monde matériel, elle est aussi et avant tout intérieure et personnelle.

Pour finir, comment ne pas évoquer cette sublime couverture signée Anouck Faure, artiste-plasticienne qui a réalisé les couvertures de tous les opus de la collection RéciFs. Je trouve qu’elle réussit à merveille à capturer l’essence du personnage de Desdemona ainsi que cet univers de fantasy bigarrée, avec cette silhouette vaporeuse richement vêtue et son alter-égo discret lui faisant face. La coloration, légère et vive à la fois, apporte une vibration éthérée à l’ensemble. Quel beau travail !

C.S.E. Cooney revient très bientôt aux éditions Argyll avec une traduction du premier opus de sa saga Dark Breakers, la novella The Breaker Queen, à priori en octobre. Je serai au rendez-vous !

Note : 4 sur 5.

D’autres chroniques de l’ouvrage dans la blogosphère : Mondes de poche (n’hésitez pas à partager vos chroniques en commentaire pour que je les ajoute ici).

Pour en savoir plus sur l’autrice (et si vous êtes à l’aise en anglais), vous pouvez consulter son blog.

Fiche technique

  • Titre VO : Desdemona and the Deep
  • Titre VF : Desdemona
  • Autrice : C.S.E. Cooney
  • ME : Argyll
    • Collection : RéciFs
  • Traduction : Anne-Sylvie Homassel
  • Parution : 03 avril 2026
  • Pages : 224
  • Format : petit format avec rabats
  • Prix : 7,99€ – 14,90€
  • ISBN : 978-2-488126-39-7

2 responses to “Fantasy baroque, lutte des classes et quête initiatique : Desdemona, un récit onirique aux multiples dimensions”

  1. Avatar de Jean-Yves

    Merci pour le lien ! Et merci à nouveau pour le travail de présentation et de situation du texte dans la biblio de l’autrice. Je suis heureux d’apprendre que je vais pouvoir me replonger dans cet univers !

    1. Avatar de Anne-Charlotte
      Anne-Charlotte

      J’aime bien creuser pour savoir si je vais pouvoir lire autre chose d’une autrice que j’ai aimée 🤭

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