« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Downlands, de Norm Konyu : quand David Lynch rencontre Daphné du Maurier

J’ai découvert Norm Konyu très récemment grâce à son ouvrage The Junction, dont j’ai longuement parlé ici. Après avoir dévoré cet opus, il m’en fallait plus. Je me suis donc procuré sa première œuvre, Downlands, parue en avril 2025 aux éditions Glénat. Et quel bonheur de me replonger dans l’univers de l’artiste canadien, dont le style graphique et l’univers ambivalent m’ont totalement conquise. Downlands est donc la première bande-dessinée de l’illustrateur et scénariste Norm Konyu, qui a également travaillé durant des années dans l’animation pour de grandes firmes telles que Dreamworks, Nickelodeon ou encore Cartoon network. Avec un tel palmarès, on comprend mieux d’où vient le talent de l’artiste.

Norm Konyu nous met une nouvelle fois face à la perte et au deuil dans Downlands, avec toutefois un traitement différent de The Junction. Ici, il aborde le sujet à l’aide de mythes et légendes anglo-saxons, notamment avec la figure du chien conduisant les morts dans l’au-delà. Il déroule son histoire labyrinthique dans laquelle James, un adolescent de 14 ans qui vient de perdre sa soeur jumelle, se retrouve hanté par le gros chien noir qu’elle aurait aperçu avant de décéder. Afin de tirer cette histoire au clair, il se lance sur les traces de cet étrange canidé qui peuple les récits du folklore local. A mi-chemin entre conte merveilleux et fantastique inquiétant, Norm Konyu nous plonge dans son univers nébuleux à la manière d’un David Lynch dans Twin Peak ou encore d’une Daphné du Maurier dans Ma cousine Rachel.

D’ores et déjà habituée à la patte graphique de l’artiste, je me suis plongée avec délectation dans cet album qui répond d’une belle façon à The Junction en proposant une œuvre miroir. D’un premier abord, le trait pourrait sembler figé et peu expressif, avec ses visages anguleux et ses silhouettes désarticulées. Mais une fois immergé dans le récit, on se rend compte que le dessin sert parfaitement la narration cryptique. Si les émotions se lisent difficilement sur les visages des personnages, elles n’en restent pas moins vives face aux événements traumatiques vécus par James.

L’histoire prend place au sud de l’Angleterre, dans la région des Downlands, dans les villages d’Alfstanton, Stonebridge et Wells Cottage, des lieux chargés d’histoire et surtout, de magie. A travers ses recherches sur les légendes locales, l’adolescent découvre que sa sœur n’est pas la seule à avoir aperçu le molosse avant sa mort. Norm Konyu se distingue réellement par sa capacité à mettre en images des éléments fantastiques de folklore pour aborder un sujet aussi délicat que la perte d’un être cher. Au travers d’époques diverses, toutes liées ensemble par ces croyances populaires, James va apprendre à lâcher prise et faire son deuil, à comprendre ce qui est arrivé mais surtout à accepter la réalité.

Quels souvenirs du passage des ans une rue conserve-t-elle ?

Les briques se souviennent-elles d’avoir cuit sous le soleil d’un millier d’après-midi d’été ?
Les tuiles sur les toits de la pluie d’un millier d’orages ?
Les fenêtres gardent-elles toujours les reflets des milliers d’individus passés devant elles ?
Les poutres et le plâtre abritent-ils les échos des crises de rire et de larmes ?
Les empreintes de la joie, du chagrin et de la terreur ressentis dans leurs murs ?

Si une rue, cette rue, celle dans laquelle j’ai grandi, pouvait parler, que dirait-elle ?

La narration mise en place par l’auteur est à la mesure du récit proposé, c’est à dire que l’on progresse avec le protagoniste à tâtons, au fur et à mesure de la résolution des mystères qui entourent la vision de ce mystérieux chien. Toutes les inspirations qui ont guidé la création de ce récit sont expliquées à la fin de l’ouvrage. J’ai découvert de nombreuses légendes dont je n’avais jamais entendu grâce à ces annexes détaillées, c’était vraiment fascinant en plus d’être vraiment bien documenté.

Le travail de coloration est lui aussi admirable. Norm Konyu joue avec les contrastes, il propose tour à tour des cases monochromes aux tons pastels dilués afin de les ancrer dans une temporalité ancienne, puis des pages aux tons plus accentués qui nous ramènent dans la réalité. C’est ce que j’avais déjà beaucoup apprécié dans The Junction, et que je retrouve avec plaisir dans Downlands. Et parfois, les repères se brouillent, les couleurs deviennent plus fluide et la barrière entre rêve et réalité se fissure. Je suis très sensible à ce genre de coloration et j’ai trouvé admirable la façon dont Norm Konyu joue avec ce sens.

Pour résumer, Downlands est un ouvrage à la mesure du talent de son auteur Norm Konyu. Entre folklore, mythes et légendes, l’histoire nous entraîne dans le quotidien banal de personnes lambdas, nous confronte à des sujets graves qui sont traités avec une justesse remarquable. J’espère sincèrement que l’auteur nous proposera d’autres albums d’aussi bonne qualité, car je suis vraiment impatiente de pouvoir me plonger à nouveau dans les pages d’un Downlands.

Note : 5 sur 5.

Fiche technique

  • Scénariste/illustrateur : Norm Konyu
  • ME : Glénat
  • Traduction : Patrice Louinet
  • Parution : 30 avril 2025
  • Pages : 304
  • Prix : papier 25 euros – numérique 17.99 euros
  • EAN : 9782344068762

Mots-clés : récit fantastique, épouvante, famille, deuil, surnaturel, mystère, enquête au coeur d’un village anglais

Résumé éditeur :

Chaque village a ses histoires – celles des vivants et celles des morts.

James Reynolds, 14 ans, habite dans un petit village du sud de l’Angleterre. Après le décès soudain de sa sœur jumelle Jennifer, il demeure hanté par ses dernières paroles : elle aurait aperçu un terrifiant chien noir peu avant de mourir. Or dans le folklore local, l’apparition de cette créature est considérée comme un présage funeste. Avec l’aide d’une vieille voisine, Mme Walker, que les enfants du village surnomment craintivement « la sorcière », James se plonge dans l’histoire locale, et part à la découverte des légendes, croyances et faits divers des hameaux avoisinants. Ses investigations le mèneront bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer…
En s’inscrivant dans une tradition littéraire typiquement britannique (Daphné du Maurier, M. R. James) qu’il aborde sous un angle résolument contemporain – se rapprochant ainsi par certains aspects du cinéma de M. Night Shyamalan ou de l’univers de Twin Peaks de David Lynch –, Norm Konyu livre avec Downlands un roman graphique envoûtant qui oscille entre conte surnaturel et récit d’apprentissage.
Originaire du Canada mais installé au Royaume-Uni, Norm Konyu est un animateur renommé qui a prêté son talent à de nombreuses productions Dreamworks, Nickelodeon, BBC ou encore Cartoon Network. Nouveau venu dans le domaine de la bande dessinée, il impressionne immédiatement avec son art magistral de la narration graphique et le formidable pouvoir d’évocation de son dessin diaphane et faussement naïf.

One response to “Downlands, de Norm Konyu : quand David Lynch rencontre Daphné du Maurier”

  1. Avatar de tampopo24

    Bravo pour ce très bel article. Tu mets parfaitement en lumière les qualités de cette expérience. Et j’aime beaucoup le choix des deux artistes auxquels tu devrais faire. Je n’avais pas pensé à daphné du Maurier mais tu as tout à fait raison. Il faut maintenant que je lise sa 2e bd.

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