Sofia Samatar n’en est pas à son coup d’essai chez Argyll. En 2022, on a pu découvrir sa plume dans Un étranger en Olondre, roman de fantasy récompensé par le prestigieux World Fantasy Award en 2014. Plus récemment, l’autrice a fait son entrée dans la collection RéciFs avec sa nouvelle Hard Mary, que j’avais chroniquée ici. C’est donc sa seconde incursion dans la collection des éditions Argyll dédiée aux courts récits du monde entier, écrits par des femmes. Avec La pratique, l’horizon et la chaîne, l’autrice américano-somalienne nous offre un récit de science-fiction aux accents philosophiques, presque une fable spéculative qui nous entraîne au coeur d’un vaisseau spatial dont la cale abrite les personnes au plus bas de l’échelle sociale, enchaînées entre elles toute leur vie au profit d’une toute puissante compagnie minière qui considère le peuple de la cale comme une simple ressource.
De l’autre côté d’un mur de verre moucheté, il aperçut les enchaînés. Ils étaient entassés les uns contre les autres sur des planches horizontales. Nus. Leurs corps pressés contre le verre. Tout l’espace, du sol au plafond, était encombré de corps. Il vit un œil. Un cuir chevelu. La paume d’une main, dorée et veinée, une lampe fêlée.
Ce lien qui uni les esclaves de la cale est à la fois ce qui les assujettit mais aussi leur permet de former une communauté. Parmi eux est choisi un jeune garçon dont on ne connaîtra jamais le nom, repéré pour ses talents artistiques. Il est emmené dans les étages, cobaye d’une expérimentation qui vise à déterminer si un individu sorti de sa situation de servitude peut apprendre et retenir des connaissances aussi bien que les étudiants des étages supérieurs. Arraché à sa cale et à tout ce qu’il connaissait depuis sa naissance, l’enfant est totalement désorienté, au point de regretter sa condition d’enchaîné.
Ce positionnement de l’enfant offre une lecture intéressante de la relation d’assujettissement qui se joue entre les différentes classes sociales et de la difficulté de passer d’une vie d’esclave à celle d’être libre. Le jeune garçon était très proche d’un vieil homme appelé le Prophète, sorte de figure paternelle et religieuse qui ramène l’autrice à la notion de religion, thème qu’elle avait d’ores et déjà abordé dans sa nouvelle Hard Mary. Dans ce dernier, le récit se concentre sur une petite communauté semblable aux mennonites, secte protestante rigoriste à laquelle appartenait la mère de l’autrice. Aux côtés du Prophète, le garçon entame son apprentissage des règles de la Cale, enseignement appelé la Pratique.
Il lui parla du prophète et de la Rivière de la Vie. C’était une Rivière qui était aussi une Mer et le garçon pensait qu’elle était distincte de celle qui coulait au coeur du Vaisseau. Il lui dit que, bien qu’il ne comprenne pas la nature de cette Rivière, il était déterminé à la chercher où qu’elle se trouve, et que tout ce qu’il entreprendrait de dessiner faisait partie de la vocation à laquelle le prophète l’avait destiné, une Pratique qui commençait avec le flux de la respiration.
Arrivé dans les étages supérieurs, le jeune garçon va découvrir un tout nouvel environnement auquel il devra s’acclimater, ainsi que de nouveaux intervenants qui ont pour objectif d’en faire un étudiant. On remarque un traitement distinct entre les gens de la Cale et ceux des classes plus élevés. Le Prophète, le Garçon, la Femme, des termes réducteurs qui ne nomment jamais ces personnages, tandis que les habitants des niveaux supérieurs ont des prénoms : Gil, Marjorie, Angela. Une différence nette qui marque la séparation hermétique entre les classes sociales qui composent le vaisseau. Ceux qu’on ne nomme pas sont des ressources qu’on dépossède de leur individualité à la manière d’esclaves du siècle dernier que l’on achetait et marquait d’un numéro au fer rouge.
Il avait appris que le Vaisseau sur lequel il se trouvait n’était pas unique : la Flotte dérivait dans l’espace, puisant sa subsistance dans le minerai extrait d’énormes rochers.
Contre toute attente, c’est bien la Chaîne, cet élément d’asservissement et de soumission, qui va permettre à ceux qui ne sont pas nommés de se révolter contre l’ordre l’établi. Car si la chaîne entrave et contraint, elle a aussi pour effet de souder et relier. Elle devient le symbole du lien qui uni toute une classe sociale et qui permet de se lever comme un seul bloc pour se révolter. Ce texte est un cri contre le système. L’autrice y dénonce avec force et subtilité les structures qui se servent des individus, les broient et les recrachent comme de simples ressources interchangeables. Sa plume prend le parti des opprimés, se place dans les pas de ceux qui ne comptent pas alors que le fonctionnement de la société entière repose sur eux. Sans ceux du bas, il n’y a pas ceux du haut. Leur révolte est une clameur qui monte progressivement de la Cale pour venir faire trembler le socle du capitalisme. Sofia Samatar explore brillamment la façon dont les mécanismes d’oppression partagée peuvent déclencher une libération commune.
Il ne savait pas ce qui se passerait s’il osait tirer sur cette chaîne. La force de celle-ci détruirait-elle les téléphones ? Les bracelets de cheville brûleraient-ils jusqu’à se consumer ? Les chaînes se déchireraient-elles ?
Ce récit n’est pas simple à appréhender. Comme le Garçon, on découvre au fur et à mesure les règles et lois qui régissent cette société, et pour cela, il peut être difficile de comprendre où le récit nous mène. On se sent souvent perdu et démuni dans ce cadre sombre aux accents dystopiques. Sofia Samatar ne nous prend pas par la main pour nous entraîner dans son récit, au contraire, elle nous pousse sans préavis dans les effluves de la Cale. Au fond, La pratique, l’horizon et la chaîne est une fable pleine d’espoir, lucide et douloureuse sur les chaînes que nous nous imposons et que nous considérons immuables.

Fiche technique
- Titre VO : The Practice, the Horizon, and the Chain
- Autrice : Sofia Samatar
- Traduction : Patrick Dechesne
- ME : Argyll
- Parution : 03 avril 2026
- Pages : 160
- Prix : 5,99€ – 11,90€
- ISBN : 978-2-488126-44-1
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Résumé éditeur
Au cœur de l’espace, la Flotte vole éternellement, à la recherche des précieuses ressources minières qui lui permettent de survivre.
Enchaîné comme des milliers d’autres au plus profond de la Cale d’un de ses Vaisseaux, un garçon dessine et reçoit les enseignements d’un vieil homme. Jusqu’au jour où, son talent ayant été remarqué par les habitants des étages supérieurs, il est amené auprès d’une femme qui lui annonce qu’il ne fait plus partie des enchaînés. Il a désormais la chance de pouvoir étudier à l’université du Vaisseau, aux côtés de l’élite.
Ensemble, ils apprendront à comprendre la nature des chaînes qui les entravent tous deux et à libérer les esprits de ce monde.








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