Jeune romancière et nouvelliste de science-fiction, Lucie Mosca s’est fait connaître avec une nouvelle parue aux éditions 1115 à l’automne 2025, La nuit où le jour mourut. Dans ce récit, un village plongé dans le noir est en proie aux attaques des cauchemars des dormeurs, tandis que le jour a tout simplement cessé de se lever. Avec Bordure, l’autrice offre un premier roman de science-fiction orienté space-opera qui traite des conséquences de la guerre sur ceux qui l’ont vécue. Cabossés, traumatisés, les personnages de Bordure ne sont pas des héros sans peurs et sans reproches mais des humains qui portent leur lot de blessures et de chocs psychologiques. Le roman se concentre sur Shylot, ancienne soldate envoyée combattre dans la Bordure, une zone de conflit lointaine dont les survivants reviennent profondément marqués. Comme beaucoup d’anciens combattants, elle tente de continuer à vivre malgré les traumatismes, les souvenirs et les séquelles laissées par plusieurs années de guerre. Avec Kass, son amie et partenaire, elle cherche à rassembler des preuves contre les responsables politiques et militaires qui ont organisé cette guerre et sacrifié des milliers de soldats.
Quand la guerre s’est terminée, je suppose qu’un peu de ça est resté. Cette partie de moi qui veut mourir pour que tout s’arrête enfin, sans vraiment se soucier de ceux qui m’entourent.
Lucie Mosca montre une société dans laquelle les dirigeants prennent leurs décisions loin du terrain, sans véritable considération pour les vies détruites par leurs choix. Derrière les discours officiels, les soldats restent des outils au service des puissants. Les combattants sont manipulés, conditionnés, puis abandonnés une fois devenus inutiles. Cette critique sociale traverse tout le livre et donne du poids à l’intrigue. L’univers développé par l’autrice fonctionne très bien. On retrouve plusieurs éléments classiques du space opera, notamment des voyages spatiaux, des conflits interstellaires, des technologies militaires, des espèces extraterrestres, mais l’ensemble reste centré sur des personnages issus des classes populaires. Le récit se déroule souvent dans des lieux modestes, des quartiers pauvres, des zones marginales ou des espaces marqués par la débrouille et les trafics, sur Concordia, véritable planète-ville que je n’ai pu m’empêcher de comparer à Coruscant dans Star Wars. Une mégalopole ultra urbanisée et densément peuplée, ou pas un seul espace de verdure ne vient casser la colorimétrie monotone faite de dégradés de gris. On plonge littéralement dans les entrailles de la ville, qui se compose de plusieurs niveaux dans lesquels on retrouve les plus pauvres tout au fond, sans accès à la lumière du soleil, tandis que la classe dirigeante se trouve à la surface.
Même s’il paraissait peu impressionnant de l’extérieur, le centre de Jop était l’un des principaux carrefours du système d’Astéri. On ne distinguait d’abord qu’un long bâtiment en terre crue, de la même couleur rougeâtre que les volutes de poussière soulevées par le passage des navettes. En s’approchant, on apercevait des milliers de modules cubiques agglutinés autour de l’édifice principal. Ses dimensions réelles ne s’appréhendaient qu’en osant s’y aventurer. Ses méandres se déployaient sous terre plus encore qu’en surface, innombrables excroissances étalées dans toutes les directions, sans ordre apparent, et accueillaient le plus grand marché du système. On y échangeait de délicats tissus heutiotes et des lames rezams acérées. On quêtait les alcools les plus fins et les plantes médicinales les plus rares. La fraîcheur des épices et des fruits donnait lieu à des débats acharnés. La foule se pressait et se bousculait, les marchands criaient, les badauds flânaient, les gosses se faufilaient et jouaient de leurs mains lestes.
Le personnage de Shylot est au cœur du roman. Elle est marquée par la violence de son passé, et elle avance grâce à une discipline presque mécanique. Ses réactions, ses crises et sa difficulté à retrouver une place dans la société rendent son personnage crédible et attachant. Lucie Mosca montre aussi comment la guerre continue de vivre dans le corps et dans l’esprit des survivants longtemps après les combats. La relation entre Shylot et Kass apporte un bon équilibre au récit. Kass possède davantage de ressources et de contacts grâce à son origine sociale, mais elle reste rejetée par son milieu familial. Leur duo fonctionne autant sur la confiance que sur les tensions liées à leurs différences. Le roman prend régulièrement le temps de développer leur lien et leurs moments plus personnels, renforçant par la même occasion l’attachement que l’on porte aux personnages.
Shylot observa son reflet dans le miroir et y vit une humaine aux yeux cernés et aux cheveux ébouriffés. Des cicatrices rayaient son corps et le fond de son regard. Elle s’habilla rapidement, tâchant de de se défaire de la sensation de vulnérabilité qui mettait sa peau à vif chaque fois qu’elle portait autre chose qu’une combinaison spatiale. Elle s’était habituée au poids du letor, à son épaisseur comme à la légère rigidité. L’idée d’affronter des visages hypocrites, de l’autre côté du mur, dans une tenue aussi légère que la tunique pourpre la fit frissonner.
L’un des aspects les plus réussis du roman reste la diversité des espèces extraterrestres. L’autrice imagine plusieurs peuples avec leurs particularités physiques et culturelles. Ainsi, certaines espèces possèdent des ailes, d’autres des fourrures, des antennes ou des caractéristiques reptiliennes. Ces éléments enrichissent l’univers et offrent un véritable melting-pot digne des plus grandes sagas de space-opera. Les extraterrestres participent pleinement à cette société décrite par l’autrice et les rôles qu’ils occupent leur donnent de l’importance dans l’intrigue, ils ne servent pas uniquement de toile de fond et c’est un aspect vraiment appréciable.
Tu sais ce qui fait une classe trois, Thibe ? C’est cette faculté de plonger en soi un peu plus profondément que la plupart des gens. L’araignée te coupe de ça, de tes émotions, de souvenirs. La plupart des pilotes se sont soumis par peur de la douleur et, sur certains, l’inhibiteur a vraiment fonctionné. Mais peu importe combien de temps ou combien de fois il me l’ont posé, ça revenait toujours : l’espoir, la colère, l’amour, tout ce qui te fait tenir. Ils m’ont droguée jusqu’à ce que respirer soit devenu difficile, et pour finir, ils ont menacé de s’attaquer à ce qui m’était le plus cher. Toi, Kass et Yan. Ils ont menacé de détruire vos vies. C’est comme ça qu’ils m’ont eue.
La plume de Lucie Mosca participe beaucoup à l’efficacité du récit. Son écriture va droit au but, avec des descriptions précises et un rythme très fluide. Les scènes d’action restent toujours lisibles, même dans les passages les plus nerveux. L’autrice sait aussi ralentir quand il faut laisser de la place aux émotions des personnages. Les dialogues sonnent juste et donnent rapidement de l’épaisseur aux personnages. On sent également une vraie maîtrise du rythme, avec des chapitres qui s’enchaînent facilement. Les scènes d’action sont nombreuses et efficaces : fusillades, infiltrations, poursuites et affrontements s’enchaînent. L’alternance entre ces deux aspects donne au roman une bonne dynamique. Si je devais en revanche trouver un petit quelque chose à redire, ce serait au sujet de scènes d’une scène de sexe qui tombe comme un cheveu sur la soupe et dont l’utilité pour faire progresser l’intrigue ne m’a pas sauté aux yeux.
Pour un premier roman, Bordure impressionne par sa maîtrise de l’univers et par la solidité de ses personnages. Lucie Mosca livre un space-opera rythmé, accessible et engagé, qui mélange efficacement aventure spatiale, critique sociale et récit de reconstruction après la guerre. Un pur roman de science-fiction divertissant qui m’a fait passer un excellent moment de lecture.
Si vous voulez en savoir un peu plus au sujet de Lucie, vous pouvez (re)découvrir son interview dans le numéro 5 de La Toile Cosmique !

Fiche technique
- Autrice : Lucie Mosca
- ME : L’Atalante
- Collection La dentelle du cygne
- Parution : 16 avril 2026
- Pages : 432
- Couverture : Jessica Rossier
- Prix : 22.50 euros
- ISBN : 9791036002649
D’autres avis de Bordure dans la blogosphère : Le nocher des livres, 20c and the books
Résumé éditeur : Après son enrôlement traumatique dans une guerre meurtrière, où elle fut décorée pour son courage, Shylot s’est reconvertie en galeriste d’art avec sa meilleure amie, Kass.
Au cœur de leur planète natale de Concordia, où une vie saine n’est promise qu’aux puissants, leur commerce est une précieuse couverture. Par d’habiles procédés, elles exposent anonymement les machinations gouvernementales et industrielles, sources de mort et de chaos.
À bord de la Nouvelle Chance et aidée par ses camarades d’armes, Ove et Ashange, Shylot s’apprête à récupérer une mine d’informations à même d’incriminer les responsables de la souffrance des plus démunis.
C’est sans compter sur des milices aux intérêts opposés, bien décidées à les en empêcher.
« Lucie Mosca aborde le space opera depuis un angle que je voudrais lire plus souvent : et si l’histoire la plus intéressante n’était pas tant la guerre intersidérale et sa débauche de moyens que les conséquences du spectacle hypertechnologique sur les bidasses aux manettes ? Qu’advient-il de celles et ceux qui en reviennent comme on revient de toutes les guerres : cabossé, traumatisé et dysfonctionnel ? »
Patrick K. Dewdney








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