« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Le pouvoir des geeks : quand les milliardaires d’extrême-droite tordent la contre-culture pour s’en emparer

J’ai reçu cet ouvrage de la part des éditions Les Arènes il y a quelques mois et je n’avais pas encore pris le temps de m’y plonger. Pourtant, une fois que j’ai commencé ma lecture, je n’ai pas pu m’arrêter. En moins de 200 pages, Damien Leloup, journaliste au Monde, nous propose un essai dense et documenté, vraiment passionnant, qui délivre les tenants et aboutissants de l’accaparement de la culture geek par les milliardaires aux idées étriquées. Elon Musk, notamment, mais aussi Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou encore J.D. Vance, Damien Leloup nous explique de façon précise de quelle manière ces geeks, autrefois méprisés, ont désormais une influence colossale dans la contre-culture et de quelle manière ils s’approprient des œuvres d’imaginaire pour répandre leurs idées fascistes nauséabondes.

L’essai s’ouvre sur ce qu’on pourrait qualifier de genèse des geeks : la parution du jeu de rôle Donjons & Dragons, créé par Gary Gygax en 1974, et de quelle manière le jeu à déclenché une véritable crise dans le milieu réactionnaire américain. En partant de cet événement, Damien Leloup déroule, chapitre par chapitre, son argumentaire en prenant en exemple les grandes références geeks de ces dernières décennies : Star Wars, Le seigneur des anneaux, Harry Potter, les comics, les romans de science-fiction tels que Mars la rouge, Révolte sur la lune ou encore Le guide du voyageur galactique, et de quelle manière l’extrême-droite s’en saisi pour servir son agenda fasciste. Avec un style que j’ai trouvé très agréable à lire, très fluide et simple dans sa construction, l’auteur nous offre un essai bien documenté puisqu’il se considère lui-même comme un geek. De plus, journaliste au Monde, Damien Leloup a suivi de près les affaires dont il traite dans son texte. Un argument de poids qui démontre qu’il connaît bien son sujet.

Depuis qu’il a effectué un virage à la droite de la droite, devenant, selon la formule du New Yorker, « plus Lex Luthor [le milliardaire ennemi de Superman] qu’Iron Man », Elon Musk considère que l’art doit être uniquement un divertissement, un moyen d’évasion. Nous ne sommes pas là pour réfléchir.

Pour la geek que je suis, j’ai trouvé très intéressant la façon dont l’auteur exprime son désaccord face à cette récupération politique assez immonde, que les auteurs mêmes de ces œuvres auraient désavoué également. A part peut-être J.K. Rowling, autrice de la saga Harry Potter, qui a choisi de combattre corps et âmes les personnes transgenre, combat que Musk a volontiers rejoint puisqu’il se bat contre le « wokisme », cette idéologie qui fait tant trembler le socle réactionnaire. C’est d’ailleurs assez drôle, ou affligeant, la façon dont Musk tord les idées qui traversent ses romans favoris de SF pour les faire entrer dans ses idées politiques. On remarque ça de beaucoup de dirigeants politiques, comme le rappelle Damien Leloup, de Georgia Meloni en Italie à J.D. Vance aux États-Unis, qui se prétendent fan de Tolkien et du Seigneur des anneaux, allant jusqu’à affirmer que « Tolkien pourrait mieux définir que nous les valeurs du camp conservateur ». Plutôt osé quand on sait ce que Tolkien pensait du régime nazi.

« A-t-il lu le livre ? » La question est récurrente dans les réponses aux messages de Musk sur X, à chaque fois qu’il parle de science-fiction. Et elle semble légitime, tant il décrit parfois n’importe quoi sur les grands classiques de la SF. La nature profonde de tout fan de science-fiction qui se respecte le pousse à débattre (des heures durant s’il le faut) du sens de ses livres préférés, du jugement qu’on peut porter sur un personnage ou une idée, d’un moment précis du roman. Mais Musk va bien plus loin que ces interminables pinaillages ; il cherche, au mépris du réel, à trouver des justifications à ses idées dans les livres qu’il a aimés.

J’ai ressenti en lisant cet ouvrage, un véritable écho à ce que je ressentais moi-même quant à la récupération politique d’œuvres d’imaginaire que j’affectionne et avec lesquelles j’ai grandi. Damien Leloup, qui a co-créé la rubrique « Pixels » au Monde, est lui-même affecté par ce glissement, on le sent dans ses mots. J’ai trouvé cependant que la totalité de l’ouvrage était très à charge contre Elon Musk, non pas que je souhaite le défendre, mais je ne pense pas qu’il faut lui attribuer tout le mérite de ce détournement d’œuvres de fiction dans le camp d’extrême-droite. Zuckergerg ou Bezos sont cités, mais à moindre mesure que Musk. Et même si ce dernier s’est érigé lui-même en « roi des geeks », je pense qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur lui. Malgré tout, il est indéniable que le milliardaire a récemment bien plus fait parler de lui pour ses frasques et ses gamineries au gouvernement de Trump que les autres géants de la Silicon Valley.

Le pouvoir des geeks, comment la contre culture est devenue une arme politique est donc un essai véritablement passionnant qui rétabli la vérité au sujet de toute une culture qui était auparavant moquée, devenue cool aujourd’hui. Grâce à des séries récentes comme Stranger things, le jeu de rôle a littéralement explosé et de nombreuses personnes se sont mises à y jouer, alors que le commun des mortels y voyait une activité d’asociaux à la santé mentale instable. Le développement, métier pétri de clichés, du geek à lunettes mal à l’aise avec les femmes à l’obèse avachi dans son canapé, est devenu une activité valorisée et tendance. La science-fiction, genre littéraire autrefois hermétique s’est désormais ouvert à plus d’inclusivité. Nous ne devons pas laisser l’extrême droite atteindre nos imaginaires avec sa vision figée et réactionnaire d’œuvres formidables qui font passer des messages d’empathie, de courage, de vivre ensemble et de créativité. Continuons de rêver et de véhiculer ces idées positives. C’est le dernier rempart qui se dresse contre le monde uniforme que l’extrême-droite rêve de mettre en place. Merci à Damien Leloup de nous le rappeler.

Note : 4 sur 5.

Fiche technique

  • Auteur : Damien Leloup
  • ME : Les Arènes
  • Parution : 15 janvier 2026
  • Pages : 196
  • Prix : 20 euros
  • ISBN : 979-10-375-1535-3

Livre reçu gratuitement de la part des éditions Les Arènes.

Résumé éditeur : Pendant des années, les geeks ont vécu dans l’ombre. Minoritaires et parfois moqués à cause de leur passion pour les jeux de rôle, la littérature fantastique, les jeux vidéo ou l’informatique, ils ont aujourd’hui pris le pouvoir. Ils dirigent les plus grandes entreprises de la planète (Elon Musk, Mark Zuckerberg), occupent des postes politiques de premier plan (J. D. Vance), et les communautés qu’ils forment regroupent des dizaines de millions de personnes. Leurs références ont d’énormes répercussions partout dans le monde. Elles sont même devenues un enjeu de premier plan pour le néoconservatisme qui se les approprie et tente de les retourner à son avantage.
Le Pouvoir des geeks explore cette contre-culture devenue majoritaire et raconte comment elle contient aussi les ferments de la résistance.

4 réponses à « Le pouvoir des geeks : quand les milliardaires d’extrême-droite tordent la contre-culture pour s’en emparer »

  1. Avatar de Light And Smell

    Je lis peu d’essai mais je le note, cette récupération politique me révoltant alors même que je suis certaine de ne même pas être consciente de son étendue. Quant à ce focus sur Musk, il me semble assez constant ce qui à mon avis ne fait que renforcer son influence, ce personnage sachant parfaitement récupérer les critiques pour les détourner.

    1. Avatar de Anne-Charlotte
      Anne-Charlotte

      Je ne vais pas cacher que j’étais pas mal énervée en lisant l’ouvrage :’D Il faut dire que cette récupération politique d’oeuvres intemporelles est vraiment inquiétante, surtout pour les faire entrer dans des idées aussi nauséabondes … Mais c’est toujours mieux d’en avoir conscience !

  2. Avatar de Symphonie

    Je ne l’avais pas vu passer, je me le note dans la WL si jamais j’ai l’occasion 🙂

    1. Avatar de Anne-Charlotte
      Anne-Charlotte

      Je pense qu’il faudrait lire dans la foulée Heureux comme jamais, de Chamanadjian, juste le plaisir de se venger des milliardaires !

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