Spectres, de Thomas Gunzig, est l’un des romans de la rentrée littéraire que j’attendais le plus, si ce n’est LE roman que j’attendais le plus. Autant dire que mes attentes étaient assez hautes au sujet de ce roman, sans parler de tout ce marketing autour de l’ouvrage, vendu comme un roman de science-fiction époustouflant qui casse les codes et qui critique le capitalisme. Que demander de plus ?
L’histoire de Spectres est loin d’être banale : on ouvre le roman sur une séance de thérapie avec Tom, le protagoniste, qui travaille dans une station d’extraction de carbotitanium nommée RockSolid1, située dans le Plan Dimensionnel Secondaire (PDS). Un univers parallèle, oui. Le décor est pour le moins original. Deux mille cinq cents personnes travaillent également sur cette base d’extraction, dont Léa, sa femme, physicienne ayant participé à la découverte du PDS, et leur fille Lou. Cette dernière est un véritable miracle, car chaque personne présente dans la base a subit une contraception supposée 100% efficace. Mais durant sa séance avec la psychologue, Tom apprend que sa fille a disparu. Volatilisée. Littéralement. L’auteur développe à partir de là un récit qui oscille constamment entre techno-thriller et science-fiction, au travers de nombreux flash-backs sur la vie de Léa et de Tom avant d’arriver dans la station.
L’ambition de l’auteur est réellement vertigineuse. A la fois pamphlet écologique et vive critique du capitalisme, Thomas Gunzig dénonce l’avidité des dirigeants d’entreprises au travers de ZénithDynamics, avec à sa tête un gourou ultra libéral à la Musk qui voit dans le PDS un moyen de se faire un max de fric, alors que la Terre est déjà exsangue. Cet univers parallèle, découvert par Léa, recèle en effet un matériau inconnu appelé carbotitanium, que le PDG compte bien exploiter jusqu’au plus petit morceau.
Tu crois vraiment que Richard Valenkov aurait investi des milliards juste pour une expérience ? Quand des gens comme lui mettent un dollar quelque part, c’est parce qu’ils veulent en gagner deux ! Les relevés des deux missions du Voyageur sont en ce moment même analysés dans ses labos privés de Nouvelle-Zélande ! Notre séjour sert juste à comprendre comment faire lorsqu’on enverra plus de monde pour plus longtemps afin d’exploiter ce qu’il y a à exploiter. Nous ne sommes pas une mission scientifique, Léa, nous sommes une mission de prospection.
Tous ces flash-backs permettent de comprendre comment l’humanité en est arrivée à découvrir cet univers parallèle. Le personnage de Léa est approfondi pour en révéler toutes les facettes, même si certaines d’entre elles m’ont paru dénuée de sens et d’intérêt pour appréhender la complexité de sa personnalité. Elle est de trop nombreuses fois sexualisée, sans parler du fait qu’elle ne peut se concentrer pleinement sans avoir reçu un cunni de la part de son petit ami. On souffle. Cela mis à part, la construction de son personnage est intéressante, une femme extrêmement intelligente dans un milieu scientifique dominé par des hommes sans scrupules qui se servent d’elle pour parvenir à leurs fins. De l’étudiante un peu trop naïve à la femme affirmée, le milieu est gangrené par l’appât du gain et la gloire, aussi, tous les coups sont permis.
J’ai également beaucoup apprécié les excursions et descriptions au sujet de cet univers parallèle. Par certains aspects, cela m’a rappelé Le Pèse-dieu, de Ian Soliane. Un lieu totalement vide, silencieux, mystérieux. Paisible, en un sens. Mais évidemment hostile à toute présence humaine au vu des entités qui y résident.
Pour observer le monde qui entourait la base d’extraction, il y avait bien entendu des caméras dont on pouvait voir les images sur l’intranet de la base d’extraction, mais l’impression que l’on ressentait en regardant le paysage du Plan Dimensionnel secondaire à travers une vraie fenêtre n’avait rien à voir avec celle que l’on éprouvait en le regardant sur un écran. À travers la fenêtre, l’observateur se sentait pris d’un vertige né d’une contradiction : ce qu’il voyait était réel mais en même temps ce qu’il voyait ne pouvait pas être réel. En collant son visage à la fenêtre et en laissant voyager son regard sur les kilomètres infinis de collines sombres, sur ce ciel d’un noir parfait, sans nuages, sans étoiles, sans rien à voir de ce qui normalement fait un ciel, l’observateur ressentait, plus qu’il ne comprenait, qu’aucun être humain n’avait rien à faire là. Qu’être là, c’était une violence faite à l’ordre naturel des choses.
Une fois ses personnages bien campés, l’auteur se concentre plus sur l’histoire au sein de la station et l’enquête pour retrouver Lou. La tournure prise par les événements m’a énormément plu, même si certains aspects échappent encore à ma compréhension. Le Plan Dimensionnel Secondaire s’avère être bien plus qu’un simple univers parallèle et l’arrivée des humains pour en exploiter les ressources pourrait bien complètement chambouler le destin de l’humanité. Par contre, je n’ai pas aimé la fin. Sans trop vous en révéler, elle m’a laissé un désagréable sentiment d’inachevé et d’incompréhension.
Je n’ai pas encore parlé de la plume de l’auteur, mais avec tout ce que j’ai déjà dit, je pense que vous vous êtes fait une petite idée de ce que j’en ai pensé. Elle se distingue par une narration économe sans tomber dans l’avarice, avec une construction narrative élaborée et porteuse d’une vive charge critique. La plume n’en reste pas moins très accessible et agréable à lire, avec un style simple sans être simpliste et une recherche poussée sur des concepts scientifiques qui donnent de la crédibilité au récit.
[…] Le réel c’est énormément de choses. C’est ce qui continue à exister lorsque nous sommes absents, c’est ce qui existe uniquement lorsque nous sommes là, c’est ce qui est en nous et ce qui est extérieur à nous. C’est nos souvenirs, les souvenirs de ceux qui nous ont précédés et de ceux qui nous suivront. C’est aussi les rêves que l’on fait. Les rêves sont faits de la même matière que celles de nos souvenirs, ce sont des images qui apparaissent même quand nos yeux sony fermés. Tout ça, c’est la même chose.
Spectres, de Thomas Gunzig, est un texte est porteur d’un message intemporel sur la mémoire et ce qui demeure après notre passage. L’aspect science-fictionnel n’est qu’un prétexte pour donner à l’histoire des airs de déjà-vécu, qui renforce l’idée que ce que nous vivons actuellement n’est qu’un avant goût de ce qui nous attend si nous laissons le capitalisme débridé s’insérer dans chaque interstice de nos vies. C’est un appel à se souvenir que notre espèce bourrée de paradoxes peut tout de même faire preuve du meilleur lorsqu’elle est poussée dans ses retranchements. J’espère que le message aura été entendu.

Fiche technique :
- Auteur : Thomas Gunzig
- ME : Au diable vauvert
- Parution : 20 août 2026
- Pages : 396
- Prix : 23 euros
- EAN : 9791030707359
Résumé éditeur : « Ce que l’on voyait du Plan dimensionnel secondaire, c’était un paysage. Un paysage étrange et calme. Un ciel d’un noir parfait, immaculé, sans étoiles ni corps célestes. Le sol semblait constitué de structures rectangulaires s’accumulant les unes sur les autres comme l’auraient fait des feuilles mortes en automne. Jusqu’à l’horizon, ou ce qui faisait office d’horizon, il n’y avait rien d’autre qu’un relief légèrement vallonné évoquant la houle sur un océan calme. »
Lorsqu’une physicienne découvre l’accès à une dimension parallèle, il faut peu de temps au capitalisme pour s’en emparer. On y construit des bases. On fore. On détruit. L’objectif ? Exploiter ce qui fut pendant longtemps le plus grand mystère de l’être humain.








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