« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Chroniques en vrac #1

On se retrouve aujourd’hui pour un nouveau format de chroniques que j’avais envie de faire depuis un petit moment, à savoir plusieurs petites chroniques contenues dans un article. Je me suis rendue compte que certains ouvrages ne méritaient pas forcément un article entier à eux seuls et que ce format me permettra de regrouper des lectures dont je n’aurais pas écrit de critique autrement. Je pense me limiter à trois ou quatre livres dans chaque Chronique en vrac histoire de ne pas trop de me disperser. Pour ce premier numéro, on va parler manga et BD !

Pour commencer, je vais parler d’un manga très touchant que j’ai lu en mai, Jeune dragon recherche appartement ou donjon, écrit par Kawo Tanuki et dessiné Aya Choco, paru aux éditions Soleil Manga. J’ai trouvé ce titre au hasard en parcourant mon application Nextory, qui propose des livres numériques en plus des audios. Le résumé m’a beaucoup amusée, aussi je me suis lancée dans les deux premiers tomes qui ont été une belle découverte. Publiée à l’origine en 2016, la série aujourd’hui terminée compte 10 volumes. On y suit Letty, un jeune dragon un peu naïf et peureux qui se fait exclure de son clan pour avoir failli à la surveillance des oeufs. Complètement désoeuvré, Letty va devoir apprendre à survivre seul face aux mille dangers qui le guettent, lui dont chaque partie de son corps est convoitée par les humains. Il fait rapidement la rencontre de Dearia, un elfe architecte qui s’avère également être agent immobilier et qui va aider le dragon à dénicher le logis de ses rêves. Des aventures rocambolesque attendent les deux personnages, qui, de manoir hanté en showroom privé, devront surmonter les défis qui se présentent à eux.

Letty est un protagoniste immédiatement attachant. Loin du dragon majestueux et redoutable habituellement représenté dans la fantasy, il accumule les maladresses, manque de confiance en lui et se retrouve régulièrement dépassé par les événements. Son caractère vulnérable contraste parfaitement avec la personnalité énigmatique et impassible de Dearia, créant un duo particulièrement efficace.

Concernant la partie graphique, le manga propose un style de dessin agréable et soigné, qui correspond bien à son ton léger et humoristique. Les personnages sont expressifs, notamment Letty dont les réactions exagérées participent largement à l’humour de l’ouvrage. Aya Choco parvient aisément à donner vie à l’univers. En revanche, les dessins restent assez classiques dans leur mise en scène et ne marquent pas particulièrement les esprits. Ils remplissent efficacement leur rôle, mais manquent parfois de détails ou de planches mémorables qui auraient permis à l’œuvre de se démarquer davantage visuellement.

Dans le tome 2, la structure reste globalement la même que dans le premier volume. Chaque chapitre propose une nouvelle visite immobilière, château ou lieu fantastique, avec ses particularités et ses dangers. Les lieux explorés sont imaginatifs, mais la répétition du schéma finit parfois par donner une impression de déjà-vu. Cependant, ce tome 2 introduit un élément important qui apporte un peu plus de profondeur à l’histoire : la rencontre de Letty avec un oisillon qu’il finit par adopter. Cet événement marque un tournant plus émotionnel dans le récit, puisqu’il amène Letty à endosser un rôle inattendu de parent. Lui qui est lui-même encore immature et craintif se retrouve soudain responsable d’un être plus vulnérable que lui. Cette dynamique adoucit légèrement le ton comique dominant.

Note : 3.5 sur 5.

On passe maintenant à opus un peu plus sombre et brutal avec Le retour du roi démon, de Tourou, un seinen paru en 2019 aux éditions Shiba, qui nous plonge dans un univers de dark fantasy un peu décalé. On y suit Agnyn, un puissant roi démon autrefois craint et respecté, qui vient d’être vaincu par un héros. Survivant de justesse à sa propre destruction, il ne lui reste plus qu’a reconstruire ce qu’il a perdu et retrouver sa puissance d’antan. Ce premier tome met en scène la chute puis la tentative de renaissance de ce souverain déchu. Agnyn est affaibli, diminué, et contraint de repartir de zéro dans un monde où son nom ne fait plus peur. Cette situation de départ installe immédiatement un ton plus humain qu’il n’y paraît, puisqu’on découvre un personnage orgueilleux confronté à sa propre faiblesse.

L’un des éléments les plus drôles vient du fait que les autres monstres qu’il rencontre ne le croient pas lorsqu’il affirme être le roi démon. Cette incompréhension crée un décalage efficace, basé sur le contraste entre son orgueil immense et son apparence actuelle totalement insignifiante aux yeux des autres. Ce décalage donne lieu à des situations à la fois frustrantes pour le protagoniste et comiques pour le lecteur. Agnyn, convaincu de sa grandeur passée, se heurte constamment à l’indifférence ou au scepticisme de ceux qu’il croise, ce qui vient casser un peu le ton uniquement sombre que l’on pourrait attendre d’un tel point de départ. Le dessin est fonctionnel et lisible, adapté à une fantasy classique. Il accompagne correctement les scènes comiques, notamment grâce aux expressions exagérées des personnages, mais reste globalement assez simple dans sa mise en scène. Pour le moment, trois opus ont été traduits en VF, quand six sont parus au Japon. Je pense lire la suite assez rapidement pour voir si la série vaut vraiment le coup ou non.

Note : 3 sur 5.

Côté BD, j’ai découvert l’ouvrage totalement atypique de Yann Taillefer, publié chez Huber. Stum, c’est une œuvre muette réalisée au stylo qui décrit au travers de plusieurs petites histoires les aventures de personnages soumis à une société capitaliste vorace qui les mastique et les recrache sans états d’âmes. L’histoire qui ouvre le bal est celle d’une souris capturée par une puissante entreprise, A-G Corp. Cette organisation mène des activités inquiétantes, notamment un système de recyclage où des individus considérés comme indésirables sont transformés en matériaux de construction pour alimenter une gigantesque tour mégalomane. La souris, accompagnée d’une tumeur maligne devenue un personnage à part entière, finit par perturber ce système et à en renverser les rouages pour finalement reproduire une nouvelle forme de pouvoir tout aussi absurde.

En parallèle de cette trame principale, l’ouvrage se compose de plusieurs fragments narratifs indépendants. Ces courtes scènes mettent en scène des personnages très différents comme une pâquerette ou une allumette, tous pris dans des logiques absurdes et oppressantes. Ces micro-récits enrichissent l’univers et accentuent la sensation d’être face à un monde totalement déséquilibré dans lequel même les éléments les plus anodins sont absorbés par une forme de système global absurde.

Graphiquement, Stum se distingue par un style très particulier, à la fois détaillé et expérimental. L’utilisation d’une palette limitée et l’absence totale de texte nous obligent à interpréter chaque scène à travers les expressions, les mouvements et la composition des planches. Cette approche donne une forte identité visuelle à l’œuvre, mais peut aussi dérouter par son caractère abstrait. Les dessins au stylo retranscrivent un univers très organique, mouvant, expressif, avec des personnages aux traits rendus absurdes par la distorsion de leur physionomie.

Stum est une bande dessinée singulière, à la frontière entre expérimentation graphique et satire sociale. Elle interroge des thèmes lourds comme l’exploitation, la domination, le pouvoir, à travers une narration silencieuse et symbolique. Si son approche peut sembler exigeante, voire hermétique par moments, elle n’en reste pas moins marquante par son originalité et sa cohérence d’ensemble. Une oeuvre ambitieuse et visuellement forte.

Note : 4.5 sur 5.

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