Résumé : Agnes Petrella et Zoe Cross discutent. Elles ne se connaissent pas ; elles ne se sont jamais vues. L’une a quelque chose à vendre ; l’autre pourrait être intéressée. Prétendument. L’une est aux abois; l’autre est riche. Possiblement. Passent les jours, et, entre les deux femmes, une étrange relation se noue. Étrange, et bientôt dérangeante. Car Zoe a des envies, des propositions — qu’Agnes, contre toute attente, semble prête à écouter. Mais jusqu’où ? Et jusqu’à quoi? Dans le désert du monde, l’impérieux besoin d’être aimé est le plus inépuisable des moteurs… et peut-être bien le plus terrifiant… Jusqu’où Agnes est-elle prête à aller pour mériter ses yeux ?
Mon avis
Un vent de renouveau souffle sur les récits de body horror, ces textes qui mettent en scène la violation psychologique ou physique du corps humain par des mutations, mutilations, maladies etc. Après Sweet Harmony de Claire North, Re:Start de Katia Lanero Zamora, Visqueuse de Morgane Caussarieu et Chlorine de Jade Song, j’ai lu As-tu mérité tes yeux d’Eric LaRocca, les tripes au bord des lèvres.
Deux femmes se rencontrent en ligne via l’annonce de vente d’un épluche-pomme publiée par Agnès sur un site queer. Un objet insignifiant chargé de souvenirs qu’elle est prête à brader pour 230$. Zoé, vivement intéressée par le bien, entre en contact avec Agnès. Le doigt est mis dans un rouage infernal qui va les mener au bout de l’horreur.
Sous format d’échanges de mails et de messages instantanés, la relation qui va se tisser entre Agnès et Zoé prend dans un premier temps la forme d’une timide amitié. Cependant, c’est rapidement un rapport de domination qui se met en place : Zoé a de l’argent, tandis qu’Agnès peine à joindre les bouts, après avoir rejeté par ses parents pour son homosexualité. Cette dernière, affaiblie psychologiquement, semble la proie parfaite pour une personne malveillante. Zoé se propose de l’aider financièrement, avant de lui demander de plus en plus.
Pour me montrer tout à fait franche avec toi, certaines des choses que je t’ai fait faire n’étaient motivées que par mon égoïsme. Certaines d’entre elles n’étaient que le fruit de mes lubies – parier sur ta capacité à résister et me demander jusqu’où tu irais avant de craquer.
As-tu mérité tes yeux est un récit qui plonge dans l’horreur toxique d’une relation délétère bien que consentante. Les deux femmes, qui ne se rencontrent jamais en face à face et dont la solitude leur pèse, cherchent du réconfort l’une auprès de l’autre. L’auteur installe un décor qui nous pousse à croire que tout est joué. Mais le texte offre une situation inattendue et impensable qui inverse les rôles. C’est à ce moment que le malaise est poussé à son paroxysme. Car l’horreur ne réside pas dans le sang, la chair, mais dans le sordide de la condition humaine et ses travers. C’est un drame social dépeint dans ses tréfonds les plus dépravés et pervers. C’est la tragédie de la solitude et du désir d’être aimée. C’est aussi la difficulté d’être différente dans un monde formaté et corseté dans ses idées préconçues.
Je crois que nous nous sentons tous vides la plupart du temps, et que nous faisons semblant de remplir ce vide avec des rires, des pleurs, des excuses — tout ce qui peut nous aider à nous sentir humains.
Aussi étrange que cela puisse paraître, on s’attache à ces deux femmes qui échangent en ligne. On comprend leur détresse et leur envie de trouver l’amour. Eric LaRocca enrobe l’horreur dans la douceur et la chute n’en est que plus brutale pour nous lecteurs et lectrices. Le texte est très court, peut-être un peu trop à mon goût. Il est aussi profondément dérangeant et malaisant, voire totalement dégoûtant. Mais ce n’est pas du gore pour du gore. C’est ignoble pour dénoncer, trash pour interpeller, abjecte pour questionner. Certains passages me hantent encore. Âmes sensibles, je vous conseille tout de même de vous abstenir.
L’auteur en quelques mots :
Eric LaRocca est un écrivain américain qui réside à Boston. Il a été nommé à trois reprises pour le prix Bram Stoker Award® et lauréat du Splatterpunk Award. Il a été désigné par Esquire comme l’un des « écrivains qui façonnent la prochaine époque d’or de l’horreur » et salué par Locus comme « l’une des voix les plus fortes et les plus uniques de la fiction d’horreur contemporaine ». Parmi ses œuvres notables, on trouve Things Have Gotten Worse Since We Last Spoke, Everything the Darkness Eats et At Dark, I Become Loathsome. As-tu mérité tes yeux est son premier texte traduit en France (trad. Mélanie Fazi).
Fiche technique
- Auteur : Eric LaRocca
- ME : Le Bélial’
- Pages : 176
- Parution : 23 janvier 2025
- Prix :
- Broché avec rabats : 12.90 euros
- Numérique : 6.99 euros
- ISBN : 978-2-38163-161-5









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