« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Dans Briser les os, Cassandra Khaw redéfinit l’horreur lovecraftienne

Avec Briser les os (trad. Marie Koullen), Cassandra Khaw nous plonge dans une horreur intime, poisseuse et profondément humaine. Derrière le masque du surnaturel se cache une méditation brutale sur la violence et la monstruosité tapie dans le cœur de chacun. Ce court récit, aussi beau qu’inconfortable, explore ce que signifie briser les os, non seulement ceux du corps, mais aussi ceux de la vérité, du pouvoir et de l’innocence.

Cassandra Khaw, née Zoe Khaw Joo Ee, est une autrice et scénariste malaisienne queer (pour des raisons de simplicité, je genrerai les adjectifs la concernant au féminin mais j’userai du pronom iel). Son œuvre s’impose comme l’une des voix les plus singulières de l’horreur contemporaine. Écrivant à la frontière du conte, du cauchemar et de la poésie, Khaw tisse des récits où la beauté et la monstruosité s’entrelacent dans une danse violente.

Dans ce récit, le protagoniste, John Persons, est un détective privé habitué des affaires surnaturelles. Son dernier contrat lui paraît cependant douteux : un enfant de onze ans souhaite le payer pour assassiner son beau-père, McKinsey. Rapidement, John découvre que McKinsey n’est pas seulement un homme abusif, toxique, violent, il est littéralement un monstre venu d’ailleurs. Au fur et à mesure que l’enquête avance, la frontière entre le bien et le mal, entre ce qui est monstrueux à l’extérieur et les monstruosités internes, devient de plus en plus floue. John doit faire face non seulement au monstre réel qu’il pourchasse, mais aussi à ses propres démons.

Briser les os s’inspire directement du mythe lovecraftien pour se le réapproprier à travers une sensibilité queer, tant sur le plan thématique, symbolique que stylistique. Khaw participe par ailleurs à un mouvement d’écrivains issus de minorités ethniques reconfigurant le mythe de Cthulhu, aux côtés d’auteurs tels que Victor LaValle. Dans une interview accordée au média Reactormag  en 2023, Cassandra se définit comme quelqu’un qui écrit depuis les marges. Son expérience de vie, son identité asiatique, queer et son regard non occidental influencent fortement sa création. Iel parle souvent de la correspondance entre identité et écriture, comment le fait d’avoir été nomade ou de grandir dans un milieu où on attendait d’iel certaines performances liées au genre a influencé sa façon d’écrire, d’imaginer les monstres, le traumatisme, la résistance.

Dans Briser les os, ses personnages ne se définissent pas toujours explicitement par leur orientation ou leur genre. Le queer, chez Khaw, est avant tout une façon d’habiter le monde. C’est une manière d’être au bord, de vivre dans l’entre-deux, dans la transformation. L’horreur classique, et notamment lovecraftienne, a souvent utilisé le monstre pour exprimer la peur de l’autre, du mélange, du changement. Khaw réinvestit le monstre comme une figure d’émancipation. John Persons est littéralement autre et c’est cette altérité qui le rend capable de percevoir et d’affronter la vraie corruption humaine. Le récit fait ainsi du corps transformé, abject, différent, non plus une menace, mais une affirmation d’existence. Même dans la violence ou le dégoût, Khaw parle du corps comme d’un lieu de mutation et de désir.

Sur le plan narratif, Briser les os est queer parce qu’il refuse les structures classiques de domination. Pas de héros moralement pur, pas de distinction nette entre victime et bourreau, pas de hiérarchie entre humain et non-humain. Tout se mélange, se contredit, se reforme. Le récit défie les conventions du genre policier et du fantastique comme le queer défie les conventions sociales et sexuelles.

Avec ce récit, Cassandra Khaw s’affirme comme une voix essentielle de l’horreur du XXIème siècle, une artiste qui écrit depuis les marges pour en révéler la puissance. En reprenant les codes du mythe lovecraftien, Khaw ne s’y soumet pas mais le renverse, le subvertit, le contamine de chair, de sang et d’identité. Là où Lovecraft craignait l’altérité, Khaw la célèbre ; là où il voyait la dégénérescence, Khaw y voit la métamorphose. Son écriture, profondément queer, transforme la monstruosité en langage du désir, de la douleur et de la survie. Le monstre n’est plus un ennemi, mais un miroir des possibles. À travers sa prose lyrique et viscérale, Khaw redéfinit l’horreur comme un acte de réappropriation, une façon d’habiter le corps, la peur et la différence avec une beauté furieuse.

Pour finir, il faut souligner la beauté de la couverture, réalisée par l’artiste plasticienne Anouck Faure, qui est à l’origine de toutes les illustrations de la collection RéciFs.

Fiche technique

  • Auteurice : Cassandra Khaw
  • ME : Argyll
  • Pages : 128
  • Prix : 9.90 euros – numérique : 4.90 euros
  • Parution : 12 septembre 2025
  • ISBN : 978-2-494665-95-8

5 responses to “Dans Briser les os, Cassandra Khaw redéfinit l’horreur lovecraftienne”

  1. Avatar de tampopo24

    J’aime énormément ce que tu dis sur la forme et la réflexion que prend l’horreur dans ce titre.
    Et ça tombe bien, il est dans ma valise de vacances. J’espère avoir le temps de le lire !

    1. Avatar de Anne-Charlotte

      Merci beaucoup pour ton commentaire ! J’espère aussi que tu auras le temps de le lire ! Et bonnes vacances 🙂

      1. Avatar de tampopo24

        Cest gentil.
        Merci !

  2. […] le silence est le deuxième tome de la série Persons non grata de Cassandra Khaw, qui début avec Briser les os (trad. Marie Koullen). Bien que les opus peuvent se lire indépendamment, Chanter le silence […]

  3. […] Argyll les deux dernières parutions dans la collection RéciFs. Deux novellas de Cassandra Khaw, Briser les os et Chanter le silence, que j’ai tous deux chroniqué sur le blog assez récemment. Je […]

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