Après les excellents Shangri-La et Carbone & SIlicium sortis respectivement en 2016 et 2020, Mathieu Bablet est de retour avec une nouvelle oeuvre graphique d’anticipation qui conclut de façon magistrale ce cycle science-fictionnel. Cette fois, le scénariste et illustrateur de trente-huit ans nous emmène dans un monde stérile dans lequel les insectes pollinisateurs ont disparu, décimant par la même occasion la population humaine qui doit sa survie à ces mêmes animaux qu’elle a exterminé.
Il en faut certains qui restent immobiles, afin que d’autres continuent d’être en mouvement.
Embarquez à bord du Cherche-Midi, cité-vaisseau arpentant les restes de ce monde déserté, à la recherche des dernières traces ADN d’abeilles aux côtés de Jenny, notre héroïne. Entre réflexion profonde sur notre rapport au vivant et survie dans un univers post-apocalyptique, Mathieu Bablet nous offre une fois de plus un ouvrage grandiose qui pousse à se questionner sur notre condition. L’effondrement écologique a poussé les humains au déplacement perpétuel dans des monades, ces vaisseaux mécaniques qui ne sont pas sans rappeler le château ambulant de Miyazaki, construits à partir de bric et de broc. A la première lecture, j’ai tiqué sur le « monade » en croyant à une erreur de typographie, mais non. En échangeant deux lettres, on obtient le mot « nomade », mais il faut savoir que le terme « monade » existe et qu’il fait référence à l’Unité parfaite en métaphysique, principe philosophique développé par Leibniz. Une utilisation des plus intelligentes pour qualifier ces villes ambulantes brinquebalantes qui rassemblent des communautés de plusieurs dizaines de personnes en leur sein. Car si Bablet écrit sur le monde d’après, il écrit aussi et surtout sur les gens et sur le vivre-ensemble. Il dessine des scènes de vie banales, des rituels culturels et des pratiques cultuelles, bref, il dessine la collectivité.
Il faut parvenir à être là pour soi-même avant d’être là pour les autres
Entre quête d’identité et perte de sens
Sillonnant l’immensité de ce désert post-apocalyptique qu’est devenue la Terre, le Cherche-Midi doit son salut à sa mobilité constante. Car qui dit monde d’après dit émergence de nouvelles sociétés, et pas toujours des plus amicales. Microïdes, Mange-Cailloux, Pénitents, autant de nouveaux groupes sociaux qui font figure d’antagonistes dans ce monde impitoyable. La survie est rude, le désespoir guide les actes, la quête de sens laisse place à la quête pour la survie. Mais tout n’est pas noir dans ce décor dévasté. Mathieu Bablet laisse place à une petite lueur qui apporte douceur et poésie dans un monde ravagé. Oui, l’espoir subsiste. Et il est incarné par Jenny.
La protagoniste n’est pas juste en mission. Elle porte non seulement un enjeu communautaire (sauver l’humanité, rien que ça) mais aussi personnel. En effet, sa recherche d’un sens face à l’effondrement du monde passe implacablement par une quête de sa propre identité. Si Jenny se sent dépassée, écrasée même par le poids qui repose sur ses épaules, elle ne peut que difficilement le partager avec ses pairs et s’enfonce petit à petit dans ses mondes intérieurs, jusqu’à la plus petite particule. La plongée dans son intériorité est admirablement retranscrite dans les dessins par Bablet, entre beauté et désespoir, lumière et ténèbres, l’oeuvre entière oscille entre un clair-obscur de fatalisme et d’espérance.
J’aimerais ressentir encore quelque chose. J’aimerais me dire que c’est encore possible, qu’on ne va pas nulle part et que le futur peut être désirable. Que ça vaut le coup d’avancer, jour après jour, même si on voit qu’en face de nous se dresse un mur.
Une claque visuelle
L’univers visuel de Mathieu Bablet est une fois de plus une invitation à l’évasion, au rêve, à la poésie. de vastes étendues désertiques, des paysages désolés et isolés, et l’humain qui semble minuscule face à la grandeur du monde. Les décors sont riches, fourmillent de mille détails, sont minutieusement travaillés. Le trait typique de Bablet offre des personnages au caractère marqué. La coloration est d’une extrême justesse, tantôt lumineuse et vive pour incarner l’espoir, tantôt sombre et terne pour symboliser la détresse. Les contrastes forts entre les lieux visités par l’héroïne créent une diversité infinies de lieux comme autant de mondes lointains que Jenny tente d’apprivoiser. Ils se montrent parfois hostile, d’autres fois accueillants, mais toujours ils révèlent une part de la protagoniste comme une nouvelle facette de sa personnalité. Les tons plus doux apportent une part de poésie et de tranquillité, alors que les tonalités vives donnent du mouvement et de la fougue aux scènes. Le trait invite au mouvement et se regarde presque comme on regarderait un film d’animation.
Réenchanter le monde
Dans une interview accordée à L’éclaireur Fnac, Mathieu Bablet disait que produire de la SF n’est pas « tant une question d’optimisme, mais plutôt de réenchantement. Je veux m’inscrire dans un monde qui a besoin d’être réenchanté ». Et avec Silent Jenny, on est en mesure d’affirmer que ce réenchantement a bien eu lieu. Entre une narration ambitieuse, des réflexions puissantes sur la société et une esthétique travaillée, Mathieu Bablet démontre à nouveau son talent pour brouiller subtilement les pistes entre réalité et fiction pour explorer les futurs possibles. Une merveille.
Fiche technique
- Scénariste/graphiste : Mathieu Bablet
- ME : Rue de Sèvres
- Parution : 15 octobre 2025
- Pages : 320
- Prix : 31.90 euros
- Ean / isbn : 9782810208005









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