Chanter le silence est le deuxième tome de la série Persons non grata de Cassandra Khaw, qui début avec Briser les os (trad. Marie Koullen). Bien que les opus peuvent se lire indépendamment, Chanter le silence s’inscrit dans la même veine que son prédécesseur, mêlant horreur lovecraftienne et affirmation de son existence.
Deacon James, un saxophoniste de blues originaire de Géorgie, se rend à Arkham. Il est hanté par la mort de son père et par une mélodie obsédante qui résonne dans sa tête. Lors d’un concert, son saxophone invoque des visions cauchemardesques et des entités monstrueuses. Il rencontre alors John Persons, personnage que l’on croise dans Briser les os, un détective privé qui lui révèle qu’il porte en lui une « graine » capable de détruire le monde. Traqué par des cultistes et des horreurs interdimensionnelles, Deacon fait équipe avec une jeune fugitive, Ana, qui partage son mal. Ensemble, ils tentent de fuir Arkham, mais la mélodie dans la tête de Deacon devient de plus en plus pressante, menaçant de tout engloutir.
Cassandra Khaw signe un récit résolument queer dans un esprit de réappropriation de la cosmogonie lovecraftienne. A l’image d’autres auteurs et autrices comme Victor LaValle, Caitlin R. Kiernan ou encore Ruthanna Emrys, Cassandra Khaw fait partie d’un mouvement d’écrivains issus de minorités ethniques réinventant le mythe de Cthulhu. Dans Chanter le silence, les personnages sont à la marge : on imagine un récit qui se déroule en pleine ségrégation raciale aux Etats-Unis, avec des personnages afro-américains qui luttent dans une société qui leur est hostile et qui leur impose des lieux séparés des citoyens blancs.
Il y a des endroits dans la ville mansardée où un homme noir ne devrait pas s’aventurer, c’est sûr. La cathédrale, l’hôpital, les boutiques transmises de génération en génération qui descendent jusqu’à la mer. Mais Arkham est tout de même une municipalité qui autorise une femme noire, fraîchement arrivée de Louisiane et mariée à un fantôme, à gérer sa propre affaire. A l’époque actuelle, c’est une chose à chérir.
Cassandra Khaw subvertit admirablement l’oeuvre de Lovecraft en le renvoyant directement au racisme qui irrigue son oeuvre, car pour ce dernier, tout échange avec l’inconnu se transforme irrémédiablement en horreur. L’autre chez Lovecraft est source de dégénéresence, tandis que chez Khaw, l’altérité est source de puissance. Dans Chanter le silence, Deacon James est un musicien noir, et la novella explore la douleur historique du racisme à travers un prisme horrifique et poétique.
Là où Lovecraft craignait la dissolution de l’individu dans le chaos cosmique, Khaw y voit parfois une forme de transcendance. La musique de Deacon, littéralement inhumaine, est à la fois une malédiction et une expression de liberté. La folie n’est alors plus une chute, mais une ouverture à d’autres formes de conscience.
La tension paradoxale qui habite le titre en oxymore de cette novella est également très intéressant. Pour Cassandra Khaw, le silence n’est pas tant l’absence de son que ce que la parole et la musique ne peuvent contenir. Le titre est une invitation, celle de donner une voix à l’indicible, à la douleur, au deuil, à la mémoire des morts. Pour Deacon James, le silence est celui que son père laisse après sa mort. Sa musique devient une sorte d’exorcisme, un cri qui comble le vide. Mais plus il joue, plus il se rend compte que le silence n’est pas vide : c’est un gouffre qui répond. Chanter le silence devient un acte de création par lequel l’humain résiste à l’indifférence du cosmos. C’est l’affirmation de son existence dans un monde qui n’écoute pas.
Trente-cinq ans à la surface du monde suffisent largement à inscrire la haine de quelqu’un d’autre dans les racines de son pouls.
Le titre Chanter le silence dit aussi quelque chose de la prose de Khaw. Une écriture lyrique, saturée, presque bruyante, qui cherche à percer le mur du silence. Sa plume vibre et déborde, elle refuse le silence de la mort, du racisme, du monde lovecraftien figé dans son horreur blanche et muette. Le silence est un espace de résistance, il permet d’affirmer que même dans l’absence de sens, il reste une voix.
En définitive, Chanter le silence illustre la volonté de Cassandra Khaw de transformer l’horreur en acte de résistance. En redonnant voix à ceux que le monde tait, iel fait du silence non plus un vide, mais un espace de création et de mémoire. Par ce chant fragile, on affirme que même face au néant, l’art et la parole demeurent des formes de survie.
Fiche technique
- Auteurice : Cassandra Khaw
- ME : Argyll
- Pages : 128
- Parution : 07 novembre 2025
- Prix : 9.90 euros
- ISBN : 978-2-488126-19-9









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