Premier livre de l’autrice irlandaise Sophie White traduit en français (trad. Anne-Sylvie Homassel ), Vers ma fin débarque chez Fleuve éditions dans sa nouvelle collection Styx dirigée par Laurent Queyssi, avec la réputation d’un texte dérangeant, viscéral, glauque. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre. C’est donc avec beaucoup d’attentes que j’ai entamé son écoute sur Nextory (lu par Nadine Girard), et je dois dire que sa notoriété n’est pas usurpée.
Dès les premiers mots, on comprend aussitôt que ce n’est pas une simple histoire que va nous raconter Sophie White. Elle instaure d’emblée une atmosphère viciée, lourde, moite, étouffante. Aoileann, jeune femme recluse auprès d’une mère réduite à un corps qu’il faut entretenir, évolue dans une routine chargée d’odeurs écœurantes et un isolement presque total. En effet, Aoileann vit cloîtrée sur une île au large des côtes irlandaises, avec sa grand-mère et sa mère. Cette dernière, décrite comme « la chose du lit », est dans un état quasi végétatif, totalement aphasique. Elle n’est qu’un corps qu’il faut laver, soigner, nourrir. le quotidien d’Aoileann tourne autour de cette tâche répétitive, mécanique, profondément aliénante. Une existence morne entre les murs de sa maison et peu d’interactions avec le monde extérieur. Jusqu’à ce que débarque sur l’île Rachel et son nourrisson, dont la présence bouleverse la vie intérieure d’Aoileann qui développe une véritable obsession pour la nouvelle venue.
La nuit, ma mère grince. La maison grince avec elle. J’entends derrière la mince paroi qui nous sépare les divers éléments de ma mère gargouiller dans son corps comme l’eau circule dans les murs de la maison. Je déteste ce son. Le jour, il se noie dans le bruit de la radio et du vent, le bourdonnement de l’électricité. La nuit en revanche, dans le silence, ses intestins s’animent et elle paraît vivante, d’une manière qui n’est pas celle du jour. Ce regain me force à songer à ses déchets, à ses besoins, aux corvées dont ma grand-mère pour le moment se charge, mais qui bientôt vont m’échoir. Je n’en ai pas envie, et ça me donne mauvaise conscience. Je hais son corps – cette chose hideuse.
Lire Vers ma fin, c’est accepter d’entrer dans un huis clos psychologique embrumé à l’ambiance sombre dans lequel l’enfermement et la répétition finissent par faire tourner la tête. La plume de Sophie White martèle le quotidien de la jeune protagoniste et transforme des gestes ordinaires en contorsions infectes. La description des soins apportés à sa mère amorphe est poussée jusqu’au sordide, à l’infâme, à l’abject. On pourrait presque y sentir les odeurs âcres et âpres d’un corps qui ne se meut plus et qui pourrit, un corps parcouru de crevasses et d’escarres, de plis et replis puants. Jusqu’à en avoir la nausée. L’autrice ne cherche pas à choquer gratuitement mais à montrer une réalité brute, dans ce qu’elle a de plus dérangeant : la dépendance, l’épuisement, la déshumanisation progressive de la personne soignée. Et de celle qui soigne.
Après la liberté du sommeil, me voici de retour dans la prison de la vie. Ce couinement hideux de bête provient de son lit que l’on soulève. De l’autre côté du mur, les cordes hésitent et coulissent dans la douleur, centimètre par centimètre, le long de la poutre, sous le plafond de sa chambre.
Si l’atmosphère du roman est si réussie, c’est parce qu’elle est portée par un personnage profondément tourmenté. Aoileann n’a que 20 ans, et pourtant, son esprit est déjà largement fissuré, son rapport au monde distordu. L’arrivée de Rachel et son bébé fait basculer le fragile équilibre qui subsistait. Sophie White décrit ce basculement d’une plume nette et insidieuse, comme un scalpel qui se glisse lentement sous la peau pour en visiter les anfractuosités.
Je suis folle, je porte malheur, je suis maudite, je suis une traitresse. Mais je ne sais toujours pas pourquoi.
Vers ma fin n’est pas un roman pour tout le monde et ne cherche pas à l’être. La noirceur qui traverse le texte est constante. Certaines scènes corporelles sont dures, très descriptives, insoutenables. Le corps devient paysage de l’horreur intime, celle qui naît des odeurs, des fluides, de la chair qui cède. C’est une horreur corporelle parfaitement maîtrisée. On pourrait reprocher au roman un rythme un peu trop lent, très intérieur, très centré sur la psychologie d’Aoileann. L’action est volontairement minimaliste et répétitive, et ces choix, s’ils peuvent fatiguer la lecture, servent tout de même le propos en donnant le sentiment d’une vie sous cloche, d’une existence sans échappatoire.
C’est donc un roman singulier qui assume pleinement sa noirceur. C’est moins un divertissement qu’une expérience littéraire qu’a voulu offrir Sophie White. Une expérience qui dérange, qui secoue. Avec son sens aigu du malaise, elle propose un texte qui ravira les aficionados de huis clos psychologiques, de body horror pénétrant et de portraits mentaux tordus. Les autres… eh bien, abstenez-vous.
Fiche technique
- Autrice : Sophie White
- Traduction : Anne-Sylvie Homassel
- Narration : Nadine Girard
- ME : Fleuve
- Audio : Lizzie
- Parution : 02 octobre 2025
- Pages : 256
- Prix : 18.95 euros pour le grand format, 12.99 euros pour le format numérique
- ISBN : 9791036644023









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