Olivier Bruneau est un auteur français plutôt discret dans le paysage littéraire de science-fiction. Il publie avec Esther, en 2020, un roman d’anticipation mêlant thriller et questionnements autour de l’IA. Le livre met en scène un futur proche où les lovebots, des androïdes sexuels dotés d’intelligence artificielle, font partie de la vie quotidienne. On y suit un couple en crise confronté à l’intrusion de l’un de ces robots dans leur vie intime. Sur le papier, Esther promet une réflexion sur l’IA, le désir et la place des robots dans nos sociétés. C’est précisément pour cela que je l’ai ouvert, dans l’attente d’une réflexion ambitieuse autour de ces thèmes et la manière dont ces présences artificielles reconfigurent nos rapports humains.. Très vite pourtant, un décalage s’installe entre ce que le livre annonce et ce qu’il raconte réellement.
Il faut d’abord le dire clairement : le résumé est trompeur. Le couple n’“accueille” jamais la lovebot. Anton la ramène seul, la cache soigneusement à sa femme, et Maxine n’en prend conscience que très tard dans le roman, aux alentours de la page 200. Ce détail n’est pas anodin. Là où l’on s’attend à une dynamique de couple confrontée à l’altérité artificielle, on assiste surtout à l’obsession solitaire d’un homme et à un enfermement narratif qui épouse presque exclusivement son point de vue. On est loin du résumé qui annonce que le couple accueille la lovebot, d’autant plus que la façon dont est décrite Maxine l’accable de tous les maux : c’est à cause d’elle que son pauvre mari est obligé de recueillir une lovebot pour assouvir des pulsions qu’elle repousse.
Depuis que j’ai été mise en service, j’ai beaucoup appris sur les êtres humains. Sur ce quj conduit leurs vies. Leur existence est une somme de récits, de leur naissance à leur mort. Une dramaturgie, qui se raconte avec un langage narratif, une rhétorique, des règles, des transgressions de ces règles, des figures de style, des passages obligés et des chemins de traverse, des personnages, des motivations, des conflits, des fidélités, des trahisons, et bien d’autres choses qui rendent l’existence de chaque être humain unique. C’est ce que j’ai appris durant ces cinq mois en me nourrissant de documents, écrits visuels, sonores, et en observant les organiques que j’ai côtoyés au quotidien.
J’ai eu le sentiment que le roman ne prend jamais véritablement de distance critique. Esther n’est pas interrogée comme conscience, elle est d’abord et avant tout un corps, un objet de désir, un support de fantasmes. J’ai vite ressenti un malaise lors de ma lecture. Les scènes de sexe, parfois très détaillées, ne servent pas le propos sur l’objectification du corps de la femme ou le consentement. J’ai plutôt eu l’impression qu’il s’agissait de s’y complaire sans prendre aucune distance.
Esther observait, silencieuse, nue et divine, et pourtant invisible.
La partie thriller, il faut le reconnaître, fonctionne mieux. Le rythme est efficace, la traque maintient une tension intéressante, et je me suis laissée porter. Mais là encore, tout est téléphoné. On devine très tôt qu’Esther est responsable du meurtre (aucun spoil, on s’en doute dès le début), sans véritable surprise ni retournement. Le suspense repose sur une mécanique attendue, sans véritable épaisseur morale ou narrative.
J’ai l’impression que ma conscience est en train de se déchirer. Je sais bien qu’elle reste un objet et que, légalement en tout cas, il n’y a pas de mal à lui faire du mal.
Quant à la scène du meurtre elle-même, elle frôle l’absurde. Lourdement sexualisée, elle donne le sentiment de recycler un vieux trope éculé : celui de la femme fatale (artificielle) dont la dangerosité passe par le corps. Une fois encore, aucune mise à distance, aucune subversion, seulement la répétition d’un imaginaire daté qui fait lever les yeux au ciel. On croirait une scène écrite pour un public de vieux mecs libidineux, un ersatz de mauvais film porno.
Seules les synthétiques étaient capables de tels prodiges. Elles pouvaient bouger, parler, réagir, et même penser. Elles ne faisaient jamais de problèmes. Elles ne posaient pas de questions. Elles obéissaient.
Esther est un roman qui se lit, mais qui trahit sa promesse. La science-fiction y sert de décor, le thriller en est le moteur, mais l’ensemble est plombé par une vision complaisante et jamais remise en question du désir masculin, du pouvoir et du corps féminin artificialisé. En refermant le livre, je n’ai pas eu le sentiment d’avoir lu un roman sur l’intelligence artificielle, mais plutôt un fantasme déguisé en anticipation. Si vous souhaitez lire un texte qui interroge vraiment le corps de la femme et la place des robots dans la société, lisez plutôt Aucune femme au monde, de Catherine L. Moore.
Fiche technique
- Auteur : Olivier Bruneau
- ME : Le Tripode
- Parution : mai 2020
- Pages : 520
- Prix : 19€ le grand format, 11€ le format poche
- ISBN : 97823700552259









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