Le temps d’un souffle, je m’attarde, est une nouvelle d’une petite centaine de pages écrite par Roger Zelazni en 1966. Bien que soixante années nous séparent de la publication de ce texte, il résonne comme familièrement contemporain au vu des évolutions technologiques de notre siècle et de la place occupée par l’intelligence artificielle dans la société.
Ce texte nous projette bien loin dans le futur, sur Terre. Alors que l’humanité semble en avoir disparu depuis fort longtemps, seuls des robots dotés d’une puissante IA parcourent les ruines de ce monde dépeuplé. Ces machines ont été mises au point par les humains dans un but, celui de reconstruire le monde après une catastrophe dont on ne saura rien. L’une de ces machines, appelée Gel, se prend d’une passion bien particulière qui prête à sourire. Elle collectionne et rassemble tous les artefacts humains qu’elle trouve au gré de ses pérégrinations sur Terre. A travers tous ces objets, Gel cherche une réponse à ses questions : qu’est-ce qu’un être humain ? Et comment en devenir un ?
Au bout de quelques siècles, l’un d’eux mit au jour une série de produits ouvragés – couteaux primitifs, défenses d’animaux taillées et autres objets de même nature.
Gel ne savait pas ce que c’était, hormis qu’il ne s’agissait pas d’objets naturels.
Il s’en enquit auprès de Solcom. « Ce sont des reliques de l’Homme primitif », dit Solcom, sans s’étendre davantage sur la question. Gel étudia les objets. Grossiers mais portant la marque d’une conception intelligente ; fonctionnels mais transcendant en quelque sorte leur fonction pure.
C’est alors que l’Homme devint son violon d’Ingres.
A travers cette quête invraisemblable, Roger Zelzani nous offre un texte court mais profondément touchant sur la nature humaine et notre essence. Des siècles durant, Gel amasse un tas de connaissances à propos de son objet d’obsession malgré les avertissements des autres esprits artificiels. «L’homme possédait une nature fondamentalement incompréhensible». Malgré tout, l’IA veut comprendre la nature illogique de l’être humain : l’art, le froid, le chaud, la peur. Des émotions et sensations qu’un robot ne peut ressentir, mis à part en donner une définition précise. Avec un côté un peu naïf qui donne au robot des airs d’enfant qui se questionne sur la vie.
Une machine est un Homme à l’envers parce qu’elle peut décrire les moindres détails d’un processus, ce dont l’Homme est incapable, mais elle ne peut éprouver ce processus lui-même comme l’Homme en est capable.
Pour aller plus loin, le texte de Zelazny peut être mis dans la lumière de notre époque où intelligence artificielle et robots font partie intégrante de notre quotidien, et posent de plus en plus de questions éthiques et environnementales quant à leur utilisation massive, notamment dans la création artistique. Car qu’est-ce qui fait de nous des humains, si ce n’est la capacité de créer, de s’imaginer et de représenter des mondes et des concepts abstraits ? Si nous laissons ce travail aux IA, pouvons-nous toujours affirmer que nous sommes humains et que les IA ne le sont pas ?
Il n’existe pas de formule pour mesurer un sentiment. Pas de facteur de conversion pour une émotion.
Au-delà d’un simple récit de robots, Zelazny propose une réflexion intéressante sur la nature humaine mais aussi sur la nature de l’intelligence artificielle. Cela me renvoie immanquablement aux récits de Becky Chambers, Un psaume pour les recyclés sauvages et Une prière pour les cimes timides, qui, en plus de questionner le genre humain au travers de la figure du robot, proposent une réflexion philosophique profondément passionnante : de quoi les gens ont-ils besoin ?
Fiche technique
- Auteur : Roger Zelazny
- ME : Le passager clandestin
- Traduction : Jean Bailhache
- Parution : mai 2022
- Pages : 112
- Prix : 8€ la version physique, 5.99€ la version numérique
- ISBN : 978-2-36935-541-0









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