Si Ira Levin est avant tout connu pour son roman d’épouvante Rosemary’s baby publié en 1967 et adapté au cinéma par Polanski en 1968, il l’est aussi pour son court roman Les femmes de Stepford, publié en 1972 et également adapté au cinéma en 1975 par Bryan Forbes. Un remake sortira même en 2004, Et l’Homme créa la Femme, avec Nicole Kidman dans le rôle principal (ne regardez pas ce film, il est terriblement nul).



Dans Les femmes de Stepford, on suit Joanna Eberhart, jeune mère récemment installée à Stepford avec son mari et leur deux enfants, Kim et Pete. Stepford, c’est le cliché du rêve américain : une ville où règne la bienséance, où les pelouses sont impeccablement tondues et où femmes et hommes connaissent leurs rôles et s’y tiennent. Cependant, le malaise s’installe rapidement pour Joanna. Dans cette petite ville tranquille, les femmes semblent vivre uniquement pour leur foyer et leur mari, affichant une docilité inflexible et une obsession maladive pour les tâches domestiques. Joanna, au contraire, est une féministe qui lutte pour les droits des femmes et pour leur liberté. Aussi, le contact est plutôt rude face aux habitantes de Stepford à la coiffure impeccable, aux soutiens-gorges pigeonnants et aux gaines amincissantes, qui n’ont à l’esprit que leur foyer et les tâches ménagères. Au-delà de son rôle de femme au foyer, Joanna n’oublie pas d’exister pour elle-même : elle pratique la photographie, elle sort avec son amie et voisine Bobbie, qui semble présenter le même désintérêt pour les corvées que la protagoniste. Sauf que, Joanna remarque de petits détails qui vont rapidement la mener à soupçonner les hommes de la ville et leur Club des Hommes. Pourquoi le club des Femmes a-t-il fermé ? Pourquoi les nouvelles arrivantes changent-elles radicalement de comportement pour devenir de parfaites ménagères dociles et soumises ?
Joanna la suivit des yeux, puis plongea son regard dans le panier d’une autre bonne femme qui la dépassait sans se presser. Mon Dieu, pensa-t-elle, elles vont jusqu’à ranger leurs provisions par ordre de grandeur ! Elle reporta son regard sur son propre fouillis de cartons, de boîtes de conserve et de flacons. Un coupable désir d’y mettre de l’ordre l’effleura. Plutôt crever !
Le roman d’Ira Levin s’inscrit pleinement dans le contexte de la montée de mouvements féministes dans les années 1970, notamment le Mouvement de Libération des Femmes, qui remet en cause le modèle figé de la femme au foyer comme horizon naturel de l’existence féminine. À l’époque, des autrices et dénoncent le malaise qui n’a pas de nom, ce sentiment de vide ressenti par des femmes assignées à un rôle unique malgré leur éducation et leurs compétences. Ira Levin reprend ce constat et le pousse à son paroxysme avec son récit. A Stepford, le mal-être n’existe plus, tout simplement parce que toute velléité d’indépendance a été éradiquée.
En fait, elle l’était, comprit brusquement Joanna. Elles l’étaient toutes, sans exception, ces femmes de Stepford. Des actrices de bande publicitaire, ravies de leur choix en matière de lessive, cire et produits de nettoyage ; de leurs shampoings comme de leurs désodorisants. De jolies actrices, fortes de poitrine mais faibles de talent, qui jouaient sans conviction les ménagères de banlieue, trop chochottes pour être vraies.
C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus dérangeants du roman. À Stepford, les femmes ne semblent ni maltraitées ni malheureuses. Au contraire, elles sourient, se réjouissent de leur quotidien, trouvent leur accomplissement dans les tâches ménagères. Cette mise en scène du bonheur est précisément ce que l’auteur remet en cause ; une vision du monde où la soumission est présentée comme un choix et l’effacement de soi comme une forme d’épanouissement. La force du texte tient aussi à son écriture minimaliste qui installe petit à petit une angoisse sourde. le doute s’insinue alors que Joanna est confrontée à une société où la contestation féminine est perçue comme une pathologie, une excentricité, voire une menace pour l’ordre social. Dans cette perspective, Les Femmes de Stepford dialogue autant avec la littérature de SF qu’avec l’essai politique.
Joanna sourit. « Disons qu’une agence a accepté trois de mes clichés. Et je m’intéresse à la politique, ainsi qu’au MLF. Surtout au MLF. Tout comme mon époux.
— Un homme ! s’exclama son interlocutrice. Voilà qui est fort rare.
— Pas tant que ça, répliqua Joanna. Ils sont nombreux à s’y intéresser. »
Plus d’un demi-siècle après sa parution, le texte conserve une pertinence incontestable. À l’heure où les débats sur les rôles de genre, la charge mentale, le travail domestique et la mise en scène de la féminité restent d’actualité, Les Femmes de Stepford agit comme un miroir grossissant de notre société. Il rappelle que les combats féministes ne se heurtent pas seulement à une opposition frontale, mais aussi à des formes plus insidieuses de contrôle, dissimulées derrière la promesse d’un ordre social harmonieux. Une place pour chaque chose, et chaque chose à sa place.
Fiche technique
- Auteur : Ira Levin
- ME : J’ai lu
- Parution : 1974 (1999 pour la version présente)
- Traduction : Norman Gritz et Tanette Prigent
- Pages : 160
- ISBN : 2-277-11649-1









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