Vous le savez (ou peut-être pas), je suis adepte de la collection Dyschroniques des éditions du Passager Clandestin depuis que je l’ai découverte avec le texte de Catherine L. Moore, Aucune femme au monde. J’aime particulièrement celles qui abordent des thématiques autour de l’intelligence artificielle, des robots ou du transhumanisme. Autant vous dire que Un logique nommé Joe, publié dans la collection en 2013, figurait depuis un moment dans ma liste des nouvelles à lire. Contre toute attente, ce texte d’une petite quarantaine de pages fut une terrible déconvenue, malgré toute mon envie de l’apprécier à sa juste valeur.
Je réparais les télévisions avant que ce Carson invente son circuit malin qui sélectionne n’importe quel circuit parmi des dizaines de millions – en théorie, il n’y a pas de limite à leur nombre – et avant que Logics Company l’intègre dans le montage réservoir-intégrateur, on l’utilisait déjà pour le service comptabilité. On a ajouté un écran image pour que ça aille plus vite, et on a découvert qu’on venait de faire un logique. Tout le monde était étonné et bien content. On ne savait toujours pas ce que les logiques allaient faire, mais tout le monde avait le sien.
Parue en 1946, cette nouvelle fait figure de texte visionnaire. En effet, Murray Leinster y anticipe l’importance et l’omniprésence de la technologie dans la société future. Dans cette nouvelle, tous les foyers sont équipés d’un logique, une sorte d’ordinateur avant l’heure qui permet de trouver n’importe quelle information. Ce que les ingénieurs n’avaient cependant pas prévu, c’est que l’un de ces logiques présenterait un défaut de fabrication, un bug indétectable qui le rendrait un peu différent de tous les autres logiques. Cette faille, c’est le logique Joe qui la présente. Cela lui permet de fouiller dans les contenus les plus confidentiels de n’importe qui sur Terre et de répondre à n’importe quelle question avec une précision désarmante. L’autre problème, c’est que Joe veut aider les gens. Ainsi, il s’immisce dans les autres logiques pour proposer ses services, sans aucune limite. Vous voulez vous faire de l’argent rapidement ? Il vous donne tous les détails pour fabriquer de la fausse monnaie. L’humanité est trop libidineuse à votre goût ? Voici les plans pour fabriquer une radio qui annihilera tout désir chez les humains. Votre femme se pose trop de questions sur vous ? Voici comment l’assassiner sans vous faire prendre. Le narrateur de l’histoire qui travaille à la maintenance de la Logics Company, la société qui produit les logiques, se rend compte de cette anomalie et s’empresse de trouver l’appareil défectueux, sous peine de voir tous ses petits secrets révélés.
« Les logiques vous présentent un nouveau service amélioré ! Votre appareil est maintenant équipé pour vous offrir non seulement des conseils mais des directives. Si vous voulez faire quelque chose et si vous ne savez pas comment vous y prendre… demandez à votre logique ! »
Tout d’abord, je tiens à remettre le récit dans son contexte. Un logique nommé Joe est paru en 1946, au sortir de la guerre. A cette époque, les ordinateurs étaient des machines énormes pesant des dizaines de tonnes et occupant une surface de 150m2. Leinster est visionnaire dans sa manière d’imaginer un de ces appareils d’une taille miniature, possédé par chaque foyer. Il est visionnaire dans sa façon de penser à l’utilisation d’une telle machine, capable de donner des informations avec précision. J’ai beaucoup aimé cet aspect du récit.
Malheureusement, il s’inscrit bel et bien dans son époque au sujet de la place des femmes dans la société du 20ème siècle. En effet, j’ai été mal à l’aise dès la première requête soumise par les employés de la Logics Company :
Le gars, il tape : « Comment faire pour me débarrasser de ma femme. » Juste pour rigoler. L’écran reste vide pendant une demi-seconde. Puis, « Service question : Est-elle blonde ou brune ? ».
N’importe quelle autre question aurait pu être posée. Le « juste pour rigoler » est en décalage total avec le sujet de la question. Cela représente bien, à mon sens, l’importance qu’on accordait à la violence domestique à l’époque. C’est à dire aucune. Au paragraphe suivant, deuxième question :
Aussi il annule son premier appel et, cherchant ses mots, tape : « Que puis-je faire pour que ma femme ne s’aperçoive pas que j’ai bu ? »
Sous couvert d’un humour un peu potache, on tombe dans un schéma qui reflète parfaitement le contexte en 1946 : des hommes alcooliques violents avec leurs femmes. Et malheureusement, en 2026, ce genre de propos ne passe plus pour moi. Même en 2013, année de publication du texte dans la collection Dyschroniques. Ce ne sont cependant pas les seuls extraits qui m’ont marquée. Plus loin, l’auteur pointe l’inconstance des hommes qui trompent leur épouse :
Il y a certains faits, les hommes espèrent que leurs épouses ne font que les soupçonner, et c’est justement ceux-là qu’elles ont le plus envie de découvrir. Aussi lorsqu’une femme compose : « Comment savoir si Oswald m’est fidèle ? » et que son logique le lui dit… vous vous imaginez combien d’hommes, ce fameux soir, se sont fait sonner les cloches en rentrant !
Plus loin encore, on découvre l’utilisation que les femmes font de cette nouvelle fonctionnalité de leur logique : trouver des potins sur le voisinage :
— Pas du tout ! réplique-t-elle furieuse. J’ai essayé ! Et tu sais, cette Blossom, qui habite la maison d’à côté ! Elle s’est mariée trois fois et elle a quarante-deux ans alors qu’elle prétend n’en avoir que trente ! Et le mari de Mme Hudson a été arrêté quatre fois parce qu’il ne lui donnait pas assez d’argent et une fois parce qu’il l’avait battue.
— Hé ! C’est le logique qui t’a dit tout ça ?
— Oui ! pleurniche-t-elle. Il dit tout à n’importe qui ! Il faut que tu l’en empêches ! Combien de temps ça va prendre ?
— Je vais appeler le réservoir. Ça ne sera pas long.
— Dépêche-toi ! dit-elle d’un air désespéré. Avant que quelqu’un tape mon nom ! Je vais voir ce qu’il dit sur cette traînée d’en face. »
Sans oublier la fameuse « blonde » Laurine, l’ex du narrateur avec qui il a bien du mal à résister :
Quelle suée ! Vous comprenez, je ne sais toujours rien au sujet de Joe. Je voue les types du réservoir à tous les diables parce que je les tiens pour responsables de tout ça. Si Laurine avait seulement été une blonde comme les autres… eh bien… quand il s’agit de blondes ordinaires, je peux les laisser tranquilles ou ne pas m’en occuper, soit l’un soit l’autre. Un homme marié y est bien obligé. Mais Laurine a un air d’enthousiasme inépuisable qui donne à un homme une très étrange sensation de faiblesse derrière les genoux.
L’impression que j’ai eu, c’est que ce texte s’adressait aux hommes. Et c’est probablement le cas. En 1946, les femmes étaient bien obligées de signer leurs textes sous pseudo masculin pour espérer être publiées. Alors j’imagine que Murray Leinster a orienté le ton de son récit pour un public masculin. Que ses blagues potaches sur la violence envers les femmes et leur attrait pour les potins de voisinage étaient chose commune dans les années 1940. Sauf que cette vision éculée de la société ne prend plus aujourd’hui.
Je l’ai dit, le ton de la nouvelle est humoristique. Si bien que la plume l’est elle aussi. Le ton est très familier et l’usage de la première personne du singulier pousse cette familiarité jusqu’à épuisement. Tout s’enchaîne très vite, tout est survolé, rien n’est vraiment approfondi. Alors que je pensais avoir un texte qui, en plus d’être visionnaire, apporterait une réflexion intéressante sur la technologie, à l’image des texte de la collection Dyschroniques de Roger Zelazny, Catherine L. Moore ou Robert Silverberg, j’ai eu une parodie de techno-thriller aux clichés rebattus. Un logique nommé Joe, s’il est un texte prophétique quant à l’avènement des ordinateurs et d’internet, n’en reste pas moins un récit qui baigne dans son jus, une sauce bien misogyne qui fait de la violence envers les femmes une blague potache parfaite pour servir un propos qui aurait mérité plus de profondeur. Une vraie déception.
Fiche technique
- Auteur : Murray Leinster
- ME : Le passager clandestin
- Parution originale : 1946
- Publication Dyschroniques : février 2013
- Pages : 48
- Prix : 6€ la version physique, 3.49€ la version numérique
- ISBN : 9782916952826









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