« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Le troupeau aveugle : comment John Brunner avait prédit la catastrophe écologique du XXIè sècle… en 1972

Figure majeure de la science-fiction britannique, John Brunner (1934-1995) s’est imposé à la fin des années 1960 comme l’un des observateurs les plus lucides sur la modernité industrielle. Auteur de romans devenus cultes comme Tous à Zanzibar, Sur l’onde de choc ou Le Troupeau aveugle, il mêle dans ses textes anticipation politique, critique économique et inquiétudes écologiques bien avant que ces sujets ne s’imposent dans les débats publics. En 1972, John Brunner publie Le Troupeau aveugle, texte s’inscrivant au cœur de cette œuvre engagée. Souvent présenté comme l’un des premiers grands romans de science-fiction écologiste, le récit dépasse largement l’étiquette de genre. Avec ce texte radical, Brunner pousse à peine plus loin les logiques déjà à l’œuvre dans nos sociétés.

Les assassins, ce sont les gens qui dévastent la planète pour se remplir les poches, pour nous empoisonner, nous ensevelir sous un tas d’ordures !

Dans Le troupeau aveugle, l’auteur nous plonge dans un monde malade où l’humanité cause sa propre perte. L’air, l’eau, la nourriture, tout est contaminé. Pourtant, cela ne semble pas stopper les industries qui continuent de produire à rythme effréné, pendant que les médias rassurent les foules et les gouvernements temporisent la catastrophe qui se profile. Le système capitaliste tient (doit tenir), au prix d’un empoisonnement généralisé. Un homme a prédit l’effondrement de l’humanité : Austin Train. Il représente la contestation dans un monde résigné où les gens sont manipulés par les élites. Dans son combat, il n’est pas seul : ses adeptes, appelés les trainites, sont les « écoterroristes » d’aujourd’hui. Car évidemment, il est extrêmement mal vu de lutter contre le système plutôt que de rentrer gentiment dans le rang avec le troupeau.

Ce qui ne le quittait jamais, cependant, c’était le sentiment que le monde courait à sa perte. D’accord, c’est vrai que ces salauds ont transformé la prairie en désert de sable, utilisé l’océan comme dépotoir pour leurs ordures et coulé du béton là où s’élevaient des forêts. Mais faites quelque chose pour les arrêter ! Ne les laissez pas vous marcher dessus, vous enfoncer la tête dans la merde ! Écrasez-les avant !

Dans ce roman, Brunner ne propose pas un protagoniste principal mais use d’une mosaïque de personnages qui offre de l’ampleur à son propos. La narration est entrecoupée de slogans publicitaires, de faux articles de presse et de documents administratifs. Chaque nouvelle partie, que l’on peut associer à de courts chapitres, est assortie d’un titre évocateur : « Mais où sont les neiges d’antan ? », « Show-effroi », « Apologie du biocide », « Bénis sont les purs de boyaux », comme autant de signes précurseurs de ce qui va advenir. Ce type de récit morcelé est typique de Brunner, il vise à reproduire le brouillard idéologique et la saturation informationnelle de la société qu’il décrit. Cela rend la lecture parfois compliquée, j’ai eu le sentiment de naviguer à vue et de manquer parfois de points d’ancrage clairs dans l’intrigue. A cela s’ajoute une écriture que l’on pourrait trouver quelque peu désuète aujourd’hui, avec un style lourd et dense qui demande un effort constant d’attention sans proposer de respirations narratives. Cela dit, la désuétude n’est pas forcément un défaut, loin de là. Elle participe aussi à l’identité du texte et à cette patte unique des récits de SF des années 1970.

SOYEZ NATURELLE

Vous est-il arrivé de lire les petites lignes au dos de votre boîte de maquillage ?
Avez-vous essayé de prononcer tous ces mots compliqués ?
Vous est-il arrivé de vous sentir gênée en société — ou en présence de l’homme de vos rêves — simplement parce que vous ne saviez pas ce que tous ces produits chimiques compliqués pouvaient représenter ?
Vous n’aurez plus jamais aucun mal à prononcer le nom de tout ce que nous mettons dans MAYA PURA.
Essayez tout de suite. Dites : « naturel ». Dites : « pétales de fleurs ». Dites : « essences végétales ».
Vous voyez.
Et ce que vous voyez, d’autres le remarqueront aussi.

Au fond, Le troupeau aveugle est autant un roman qu’un essai sur le monde moderne. John Brunner est passionnant par ses idées, par sa lucidité, par sa clairvoyance, mais parfois frustrant par sa plume et le manque d’attachement à ses personnages. Lire ce récit, c’est accepter de faire face à des défauts de forme et des fulgurances visionnaires de la société. C’est une lecture marquante, stimulante sur le plan intellectuel et en fin de compte assez plaisante malgré ses imperfections. C’est avec ce genre de texte que l’on mesure à quel point certains écrivains avaient déjà tout vu, et à quel point nous avons choisi de ne pas regarder.

Voyez-vous, ce qui se passe, c’est que si vous attrapez une infection quelconque — je ne parle pas seulement des maladies sociales, mais de n’importe quoi depuis un panaris jusqu’à un mal de gorge — et en même temps vous absorbez des traces d’antibiotiques dans votre régime : le poulet en particulier, mais aussi le porc ou même la viande de boeuf que vous achetez chez votre boucher. Il y en a juste assez pour que s’opère une sélection de lignées résistantes parmi les millions d’organismes de votre corps, et lorsque nous voulons leur faire la guerre, ils nous narguent tranquillement.

Enfin, la couverture mérite qu’on s’y attarde un peu. Réalisée par Philippe Cazaumayou (dit Caza), elle représente une scène d’intérieur presque banale, celle d’une famille assise dans son salon. Tout semble relever du quotidien. Nous ne sommes pas face à un monde en ruines, mais un monde qui continue comme si de rien n’était, exactement comme dans le récit. Autour d’eux, les objets de consommation s’accumulent, rien ne suggère une quelconque remise en question de leur façon de consommer. En arrière plan, une fenêtre nous offre une vue sur la ville grise, terne, le ciel gris, évoquant la pollution de l’air, tandis que l’intérieur de l’appartement est vivement coloré. L’attitude des personnages semble résignée, voire indifférente. Confortablement installés dans leur canapé, rien ne les atteint, rien ne les révolte, ils semblent avoir intégré la situation sans broncher. Un troupeau bien domestiqué en somme. La couverture de Caza est d’une efficacité redoutable. Une image vaut parfois mille mots, ce dessin en est la preuve irréfutable.

Note : 3.5 sur 5.

Fiche technique :

  • Auteur : John Brunner
  • ME : J’ai Lu
  • Titre original : The sheep look up
  • Parution : 1972
  • Traduction : Guy Abadia
  • Pages : 253
  • ISBN : 9782277212331

Résumé : La fin du monde, Austin Train l’a annoncée depuis longtemps. Le désastre écologique.En ce début du XXIe siècle, la Méditerranée est une mer morte. Certains jours, à New York, il pleut de l’acide. Les microbes résistent aux antibiotiques, et l’eau du robinet n’est potable qu’un jour sur deux. Et parce que Austin Train a dit la vérité, il est traqué comme une bête sauvage. De John Brunner, après Tous à Zanzibar et Sur l’onde de choc, voici le troisième volet de sa grande fresque du futur proche : un tableau documenté, émouvant et terrifiant, de la destruction systématique par l’humanité de son environnement.

3 responses to “Le troupeau aveugle : comment John Brunner avait prédit la catastrophe écologique du XXIè sècle… en 1972”

  1. Avatar de tampopo24

    Tu parles essentiellement de la partie réflexion, qui a l’air passionnant et très intéressant pour sa prospection.,
    Mais qu’en est-il de la plume, est-ce que c’est encore lisible ? Y a-t-il certains de ces éléments datés comme la vision de la femme ? Ou est-ce que ça se se lit quand même juste avec un petit côté vintage ?

  2. Avatar de Anne-Charlotte

    Hello, ça se lit étonnement bien à ce niveau là, en fin de compte tout le monde en prend pour son grade donc au moins hommes et femmes sont à égalité ^^

  3. […] Un autre texte de SF vintage qui dénonce cette fois-ci les ravages de la pollution et du capitalisme, lui aussi publié en 1972. Un texte visionnaire dont ma chronique est à lire sur le blog. […]

Répondre à tampopo24Annuler la réponse.

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