« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Humains superflus et réserve d’organes : bienvenue dans l’Unité

Ninni Holmqvist est une autrice peu voire pas connue du tout. Autrice de SF suédoise née en 1958, elle publie un premier recueil de nouvelles en 1995 et son premier roman en 1999 (jamais traduits en français. En 2006 paraît en Suède Enhet, traduit en 2011 sous le titre L’unité, et sera réédité au format poche en 2013. Ce roman présente une société utilitariste dystopique dans laquelle les femmes de plus de 50 ans et les hommes de plus de 60 ans non mariés et sans enfants, considérés comme superflus, sont envoyés dans une unité spéciale appelée « unité de la banque de réserve de matériel biologique » payée par l’État où ils serviront de cobayes et de donneurs d’organes « volontaires » pour la population nécessaire, à savoir ceux qui ont engendré une descendance.

Âgée de 50 ans, Dorrit Weger, la narratrice, arrive dans l’unité de son plein gré. Elle est convaincue que ce système fonctionne parfaitement bien et au moins, elle y sera bien traitée : soins gratuits, nourriture de qualité, cadre de vie luxueux, grande liberté dans les activités quotidiennes. Après tout, elle ne s’est pas mariée, n’a pas eu d’enfants, c’est un peu de sa faute. Elle n’est pas utile à la société.

Ceux qui sont superflus constituent une réserve et ceux jugés nécessaires mais gravement malades, reçoivent avant tout des organes produits à partir de leurs propres cellules souches. Si cela ne fonctionne pas, ils sont placés sur une liste d’attente pour recevoir des organes de personnes jeunes déclarées en mort cérébrale suite à un accident. Il n’utilisent les superflus que lorsqu’il apparaît évident qu’aucune autre méthode ou matériel n’est disponible pour un patient attient d’une malade grave ou dans les cas d’extrême urgence. Le tout – « cet élevage de porcs en plein air », pour reprendre l’expression rageuse d’Elsa – était finalement sensiblement plus humain que je ne l’avais imaginé au premier abord.

Sauf que la réalité est moins idyllique. Dans son petit studio, des dizaines de caméras et micros la surveillent sous tous les angles. Des traitements médicamenteux sont testés directement sur les résidents de l’unité, peu importe leur utilité. Des organes leurs sont prélevés régulièrement pour soigner les « nécessaires ». Jusqu’au prélèvement ultime : coeur, poumons, estomac, etc. Sous couvert de bons traitements, les résidents sont en fin de compte totalement déshumanisés. de plus, aucun des résidents ne pense jamais vraiment à s’échapper de cette prison étant donné qu’ils ont intégré depuis longtemps ce que la société leur a inculqué : il y a des gens nécessaires et des gens superflus. Ce genre de discours, ressassé à l’envi, permet au gouvernement de maintenir la population dans une emprise constante et assure la pérennité de l’unité.

Notre vie quotidienne dans l’Unité de la banque de réserve tournait vraiment autour d’expérimentations scientifiques sur des spécimens humains. C’était essentiellement à cela que nous étions utilisés en réalité. Ils s’efforçaient de nous maintenir en vie aussi longtemps que possible et certains individus en pleine forme avaient vécus six ou sept ans à l’Unité avant leur don final.

Le propos de l’autrice est très intéressant. Notre position dans la société est-elle conditionnée par notre utilité ? Est-ce qu’on a besoin d’être utile pour vivre ? C’est quelque chose que l’on peut constater au quotidien, malheureusement. Les personnes âgées qui ne sont plus utiles à la société sont parquées dans les EHPAD, dont certains sont de véritables mouroirs. Les femmes, passées la cinquantaine, ne semblent plus intéresser la société. Les personnes qui font le choix de ne pas avoir d’enfants sont souvent pointés du doigt. Ninni Holmqvist n’a fait que pousser ce raisonnement à son paroxysme. Car malgré le cynisme glaçant de son récit, elle est aussi d’une lucidité désarmante. La réalité rattrape malheureusement la fiction.

Il y a d’abord eu la loi stipulant que les parents devaient se partager à part strictement égale le congé parental au cours des dix-huit premiers mois de l’enfant. Ensuite, la crèche est devenue obligatoire huit heures par jour pour tous les enfants entre dix-hiut mois et six ans. La femme au foyer et son soutien masculin sont des notions depuis longtemps non seulement exclues mais bannies. Quant aux enfants, ils ne sont plus des freins ou des entraves pour quiconque. Plus personne ne court le risque de finir dans une situation de dépendance, de se retrouver à la traîne dans son évolution salariale ou de perdre ses compétences professionnelles. En tout cas, pas à cause des enfants. Il n’y a plus d’excuse pour le pas procréer. Il n’y a plus d’excuse non plus pour ne pas se tuer au travail lorsqu’on est parent.

Je dois dire que je n’ai pas vraiment apprécié la plume de l’autrice. A peu près tout le récit tourne autour des pensées et réflexions de Dorrit, c’est un délire très égocentrique. Cela vient appesantir le ton déjà lourd de sens et de conséquences. Le style semble vraiment léger en comparaison de la situation qui tranche avec les éléments dystopiques du récit. Pour tout dire, je n’ai pas aimé le personnage de Dorrit. Je n’ai pas apprécié la façon dont l’autrice l’a campée et je n’ai pas compris la raison de ce choix.

Si j’ai apprécié toute la réflexion autour de l’utilité des citoyens dans la société, il y a de petites choses qui m’ont gênée lors de ma lecture. Beaucoup gênée, même. A commencer par certains propos concernant l’avortement, qui semblent parfois remettre en cause ce droit fondamental à disposer de son corps comme on l’entend. La protagoniste évoque son propre avortement, plus jeune, car elle n’était pas prête à avoir un enfant. Mais son choix de l’époque est vite remis en question dans le texte. S’agit-il du contexte lié à son statut de « superflue » ou un message que fait passer l’autrice ? J’avoue que je n’ai pas su me positionner clairement.

Ensuite, le récit est truffé de passages sexistes qui m’ont vraiment fait lever les yeux au ciel. La protagoniste a des réflexions d’un autre âge sur son rapport aux hommes, elle qui n’a jamais été mariée avant.

Je trouve cela beau lorsque les hommes déploient leur force physique ouvertement sans en avoir honte ou s’excuser. de même que je trouve beau que les femmes osent afficher leur faiblesse physique et acceptent l’aide des hommes dans les tâches difficiles.

Contexte de cet extrait : son amant Nils coupe du bois, tond la pelouse, taille les haies, change les pneus de sa voiture. Il a été écrit quand ce livre déjà ? Ah oui, 2006. J’ai cru 1960.

Je lui montrais ma gratitude en m’habillant de manière sexy, en cuisinant un repas vraiment délicieux, en dressant une table particulièrement belle.

Je n’invente rien, je vous jure. Je vous épargne les autres passages tout aussi gênants lors de sa relation avec Johannes au sein de l’unité.

En conclusion, L’unité est un roman très intéressant sur ce qu’il dit de nous en tant que société et sur la réflexion autour de l’utilité des personnes au sein de celle-ci. En poussant au maximum le curseur, Ninni Holmqvist offre une observation glaçante sur ce que le sort nous réserve si nous ne maintenons pas notre vigilance et si nous acceptons d’être perçus comme de simples « matériels biologiques » au lieu d’individus uniques. Cependant, les propos au sujet de l’avortement et de la place des femmes m’ont profondément dérangée. Je n’ai pas su déterminer précisément s’ils émanaient uniquement de la protagoniste ou s’il retranscrivaient une part de ce que pense l’autrice. D’où ma note assez décevante. Un texte riche par son propos, mais trop faible sur l’exécution.

Note : 2 sur 5.

Fiche technique

  • Titre : L’Unité
  • Titre original : Enhet
  • Autrice : Ninni Holmqvist
  • ME : Livre de poche
  • Parution : novembre 2013
  • Parution originale : 2006
  • Pages : 336
  • Prix : 6 euros la version papier
  • ISBN : 9782253164500

3 responses to “Humains superflus et réserve d’organes : bienvenue dans l’Unité”

  1. Avatar de tampopo24

    Je comprends ton avis partagé, c’est en effet dérangeant de tenir de tels propos même via un personnage. Et si on en vient à douter entre la parole du personnage et de l’auteur, c’est que quelque chose ne fonctionne pas.
    Dommage car le sujet aurait pu être intéressant et ça m’aurait plu de découvrir un autre pays de science-fiction.

    1. Avatar de Anne-Charlotte

      C’est clair que le sujet est intéressant, des zombies en orbite autour de la Terre qui cachent le soleil, c’est hyper original comme idée !

  2. […] L’Unité est un roman de l’autrice suédoise peu connue Ninni Holmqvist. Dans un futur dystopique, les femmes de 50 ans et les hommes de 60 ans non mariés, sans enfants, sont envoyés dans l’Unité où ils serviront de réserve de matériel biologique pour les personnes « nécessaires » à la société. Un récit glaçant qui m’a toutefois laissé un goût amer. Ma chronique est disponible sur le blog. […]

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