Paru en 2013 sous le titre original The n-Body problem, puis chez Actes Sud en 2018, le roman de Tony Burgess, La contre-nature des choses, s’annonçait comme une fiction spéculative faisant suite à une catastrophe humaine sans précédent. Les morts reviennent à la vie, mais contrairement aux récits post-apocalyptiques dans lesquels les zombies sont d’horribles créatures cherchant à tuer les humains bien vivants, ils sont dans La contre-nature des choses simplement des gens qui ont arrêté de mourir, qui continuent de se mouvoir après la mort. Un problème qui en fait rapidement émerger un nouveau : où mettre tous ces non-morts ? Une entreprise a trouvé la solution : les envoyer dans l’espace, en orbite autour de la Terre. Ils sont des désormais des millions, et même des milliards, à tourner dans les cieux, si bien que leur nombre a fini par cacher la lumière du soleil.
L’Orbite, ça a commencé il y a un an et demi.
Mercredi prochain, le nombre atteindra et dépassera un milliard. Quelque part au-dessus de nos têtes – où exactement, allez voir sur Internet – un pot de chambre en graphite glacé, de la taille d’un porte-avions, est en train de tourner sur les bouffées d’air que des avions minuscules soufflent doucement. En train de se mettre en position pour lâcher son chargement selon un sillage mathématiquement parfait. Cent vingt mille corps environ vont gicler comme du soda d’une canette en suspension et se retrouver allongés en rang les uns à côté des autres. Parmi eux, le milliardième. Un milliard de corps sillonnant la stratosphère en un réseau minutieusement parfait, profondeur contrôlée, vecteurs rigides séparés par quelques centimètres. Un milliard, pas un de moins.
Le titre original, The n-Body problem, fait référence à un problème de mécanique céleste qui consiste à déterminer la trajectoire de N corps interagissant de façon gravitationnelle les uns avec les autres. Dans La contre-nature des choses, les objets célestes sont remplacés par des corps humains refusant de mourir, continuant de bouger alors qu’ils tournent autour de l’astre terrestre. Un postulat morbide qui m’a tout de suite interpelée car il proposait un récit hors des sentiers battus des textes de zombies habituels et dont, je dois l’avouer, j’ai fait le tour depuis longtemps. Aussi, je me suis lancée dans la lecture du roman de Burgess avec beaucoup d’attentes à son sujet. Ma déception n’en a été que plus grande.
Des millions de corps qui brûlent en même temps et qui envoient toute cette énergie dans le sol. Du magma provenant des couches internes de l’espace et qui fait un trou dedans. Un spectacle terrifiant et stupéfiant. Qu’est-ce qui se passerait si le trou se bouchait pas ? Si les milliards de morts tombaient comme l’eau du bain par une canalisation ?
L’univers de ce roman est sombre, littéralement. Les rayons du soleil peinent à se frayer un chemin à travers la couche de morts-vivants désormais appelée l’Orbite, si bien que tous les humains doivent se complémenter en divers vitamines, notamment la vitamine D, pour éviter de grave carences. L’humanité, face à cette épidémie à l’origine inconnue, a laissé éclater ses travers au grand jour, comme si la catastrophe l’autorisait à commettre les pires exactions possibles. Meurtres, viols, torture, dépravation la plus totale, certains ne cachent plus leur vraie nature, à l’image de Dixon, une sorte de prêtre évangélique de l’horreur qui pousse les gens au suicide pour revendre leurs corps à Déchets & Co, l’industrie qui envoie les corps en orbite.
La déshumanisation totale des vivants agit comme une métaphore du capitalisme qui broie les corps avant de les jeter comme de simples objets de consommation. Mais tous ces corps qui pourrissent dans l’espace finissent par retomber sur Terre sous forme de pluie brûlante et absolument toxique, qui contamine le vivant. Un portrait cauchemardesque et infernal. Le protagoniste, face à toute cette douleur, toute cette misère, toute cette violence, tente de contrecarrer les plans de Dixon, avant de se faire capturer par ses sbires. Pour lui commence alors un terrible chemin de croix, une spirale de souffrances inimaginables pour un être humain. Cependant, dans son délire, il pense être l’élu, celui choisi pour endurer toutes ces horribles épreuves.
Mon corps a été emballé. Je suis attaché par des linges très serrés. Je suis dans une boîte en verre. Je me débats et j’essaie de rouler contre le verre. Dr Anne redit quelque chose. J’essaie de comprendre si mes bras sont derrière moi ou attachés à ma poitrine. Je les trouve pas. Je suis beaucoup plus petit. Je suis dans un cocon de la taille d’une bûche. J’arrête de bouger. Ils m’ont arraché mes bras mes jambes et ils m’ont emballé.
Je suis vivant.
Avec La contre-nature des choses, Tony Burgess cherche à choquer. Entre l’ultra violence dont ses personnages font preuves, les scènes de sexes abominables, les tortures que subit le protagoniste, et puis cette écriture ultra brute, sale, sans concession, on comprend rapidement que l’intérêt de ce roman se situe uniquement dans la transgression. Pour être tout à fait honnête, j’ai beaucoup aimé la première partie du roman. Le style de l’auteur est assez particulier, les phrases sont courtes, percutantes, elles dévoilent les pensées du protagoniste sans aucun filtre. Cela donne un bon rythme au récit qui, sous ses airs de science-fiction post-apocalyptique, prend des teintes de thriller morbide.
J’arrive à passer outre les images violentes ou particulièrement horribles. En revanche, il y a déjà des passages qui m’irritent énormément. Comme ce moment où le narrateur nous explique que Dixon a cousu des corps de zombies à d’autres, en particulier leurs parties génitales, testicules, vagins (une mauvaise traduction, j’imagine qu’il s’agit plutôt de vulves), anus, cousu à d’autres parties de corps, dans une liste interminable dont il est difficile de comprendre l’intérêt dans l’intrigue, si ce n’est encore une fois choquer. Idem pour ce passage dans lequel le narrateur indique que Dixon (encore lui) a éjaculé dans à peu près tout et n’importe quoi :
Dixon a éjaculé dans des vagins. Dans des anus. Dans des bouches. Dans des brèches ouvertes dans toutes les parties imaginables du corps — gorges côtes, ventres etc. Dixon a aussi éjaculé dans des cervelles, des testicules, des colonnes vertébrales. Dixon a éjaculé à l’intérieur des plus vieilles et des plus jeunes femelles. Des plus vieux et des plus jeunes mâles […]
Je vous épargne la citation entière de ce passage qui est bien trop long à mon goût. On comprend que Dixon est une abomination, mais j’ai cru lire un gosse de cinq ans tout fier de pouvoir dire des gros mots. C’est lourd, très lourd, et surtout, ça n’a aucun intérêt, à part être obscène. Je ne vois ici aucun talent prodigieux dans l’écriture, comme j’ai pu le lire ailleurs dans des avis qui encensent ce roman.
La deuxième partie de l’ouvrage m’a non seulement totalement déroutée mais aussi complètement déçue. Au lieu de se centrer sur cette épidémie, ses causes, ses conséquences, l’avenir de la planète et des humains, l’auteur part dans un délire pseudo mystique qui enchaîne les scènes plus sales et glauques les unes que les autres. Il faut savoir que j’aime beaucoup la weird fiction et les romans qui poussent le curseur de l’horreur à son maximum. Mais lorsque c’est réalisé d’une façon intelligente et avec un minimum de cohérence (je pense par exemple aux romans de Loana Hoarau). Ici, on nous sert une soupe de gore pour du gore, de violence pour de la violence, du sexe pour du sexe. Je vais spoiler des éléments du récit, ne lisez pas la prochaine partie si vous aviez envie de découvrir le roman par vous-mêmes. Lorsque le protagoniste se fait capturer par « les méchants », il subit tout d’abord une amputation de tous ses membres (comment ne meurt-il pas, aucune idée). Ses paupières sont cousues, sa langue est coupée. Ne reste plus que ses pensées, dans lesquelles on vagabonde sans en comprendre le sens. Transformé en homme-tronc, le protagoniste est transporté dans un sac, ou dans une caisse, je n’ai pas bien compris, Dixon se sert de lui comme d’un allégorie pour convaincre les fanatiques de rejoindre sa secte de suicide collectif. Puis on passe une fois de plus par des scènes sexuelles abominables, aux détails monstrueux. Encore une fois, où se trouve l’intérêt de telles scènes, si ce n’est juste choquer pour faire croire à un quelconque talent. Le final m’a laissée sans voix, non pas parce qu’il est magistral, mais parce qu’il est vide de sens.
Pour conclure cette critique déjà bien longue, j’aimerais préciser que ce roman figurait dans une liste de textes de weird fiction à lire au moins une fois dans sa vie. Alors certes, c’est extrêmement bizarre. Mais l’étrangeté seule ne justifie pas un texte aussi atroce, cru et brutal. Je ne cherche pas un texte qui veut choquer pour choquer. Il me faut plus, il me faut quelque chose dans l’écriture qui me fait comprendre le pourquoi de cette horreur, de cette violence. Sauf que ce quelque chose manque cruellement dans La contre-nature des choses. Le résultat, c’est un style qui cherche à toujours faire plus sale, toujours plus glauque, sans raison. Et je le regrette profondément, car l’idée de morts-vivants envoyés dans l’espace en orbite autour de la Terre, c’est une idée de génie. Malheureusement, son exécution est infiniment décevante. Si vous voulez du bizarre, du glauque, avec une réflexion profonde et intelligente, laissez tomber Tony Burgess et lisez Loana Hoarau, Chuck Palahniuk, Poppy Z. Brite, Charles Bukowski, Eric LaRocca, Jade Song ou Martin Harnicek.

Fiche technique
- Titre : La contre-nature des choses
- Titre original : The n-Body problem
- Auteur : Tony Burgess
- Traduction : Hélène Frappat
- Parution original : 2011
- Parution en France : février 2018
- ME : Actes Sud
- Pages : 192
- Prix : 16.80€
- ISBN : 978-2-330-09253-5









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