« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

La tête de mort venue de Suède : les aventures posthumes de la pensée cartésienne

Après avoir exploré l’univers de H.P. Lovecraft dans Le Bestiaire du crépuscule (2022), Daria Schmitt s’attaque ici à une autre figure tutélaire, qu’elle aborde avec la même liberté d’interprétation. Le fil narratif principal ne suit pas tant la vie de Descartes que le destin posthume de son crâne, devenu une relique scientifique et symbolique. Cette idée, née de la lecture d’un ouvrage consacré aux reliques célèbres, permet à l’autrice de faire voyager cet os singulier à travers les siècles et les mains de personnages illustres : de Dalibert à Alexandre Lenoir, de Berzelius à Cuvier, de Gall à Paul Richer. Chacun, à sa manière, tente d’en certifier l’authenticité et d’en tirer un savoir, révélant ainsi les obsessions et les méthodes de son époque.

L’opus convoque un impressionnant cortège de savants, anatomistes, naturalistes et médecins, soigneusement documentés et présentés en fin d’ouvrage. Leur présence inscrit le récit dans une histoire longue des sciences, depuis les débuts de l’anatomie comparée jusqu’aux débats sur la phrénologie ou l’intelligence mesurée à l’aune du cerveau. Ces figures participent activement à la réflexion sur le corps, le vivant et la place de l’être humain dans la nature.

Qu’est-ce donc, jusqu’à maintenant, que j’ai cru être ? Un homme, sans doute, mais qu’est-ce qu’un homme ? Vais-je dire un animal raisonnable ? Non, parce qu’il faudrait après chercher ce qu’est qu’animal, et que raisonnable, et ainsi d’une seule question, je tomberais en plusieurs autres et plus difficiles… Mais je me rendrai plutôt attentif ici à ce qui jusqu’à maintenant, se présentait à ma pensée spontanément et tout naturellement, chaque fois que je considérais ce que j’étais… Ce qui se présentait d’abord, c’est bien que j’avais un visage, des mains, des bras… Et toute cette machine d’organes telle qu’on l’observe aussi dans un cadavre que je désignais du nom de corps. Ce qui se présentait en outre, c’est que je me nourrissais, marchais, sentais, pensais. Actions que je rapportais sans doute à une âme. Mais cette âme, qu’est-ce que c’était ? On bien je ne m’y arrêtais pas ou bien j’imaginais un minuscule je ne sais quoi sur le modèle d’un vent, d’un feu ou de l’éther, qui aurait été répandu dans les parties les plus grossières de mon être. Puisque désormais je n’ai plus de corps, que puis-je attribuer à cette âme sinon… La pensée !! Cette fois, je trouve : ce qui est c’est la pensée. Elle seule peut être détachée de moi. Délimité avec précision, je ne suis donc qu’une chose qui pense… Une chose ?!

À travers une entrée en scène liminaire, l’ouvrage fait affleurer les interrogations fondamentales du philosophe. Qu’a-t-il cru être jusqu’alors ? Un animal doué de raison ? Cette définition ouvre aussitôt une cascade de nouvelles questions. Descartes revient alors à ce qui s’imposait spontanément à son esprit : un corps composé de membres et d’organes, semblable à celui d’un cadavre, animé par des fonctions comme se nourrir, marcher, sentir ou penser. Quant à l’âme, elle demeure floue, tantôt ignorée, tantôt réduite à une substance subtile, presque imaginaire, disséminée dans la matière.

Visuellement, l’album se distingue par un usage très maîtrisé de la couleur, pensée comme un marqueur de temporalité et de réalité. Les premières pages baignent dans des bleus glacés, traduisant l’approche de la mort. Peu à peu, le noir et blanc s’impose, tandis qu’un halo bleuté persiste autour du crâne de Descartes, signe de son statut liminal entre monde matériel et plan spirituel. D’autres séquences, plus oniriques, renouent avec la couleur dans une palette volontairement restreinte, alors que l’épisode de la baleine d’Ostende se déploie en sépia. Cette grammaire visuelle permet de naviguer sans ambiguïté entre histoire et rêverie.

Le dessin, réalisé à la plume, se caractérise par une grande densité graphique, faite d’aplats sombres et de hachures serrées. Les pages, parfois très dialoguées, imposent un rythme de lecture posé et attentif. Les échanges entre le crâne et les squelettes d’animaux conservés au Muséum témoignent d’une inventivité remarquable dans le découpage et les points de vue. Malgré leur nature inanimée, ces ossements acquièrent une présence charnelle, tant leur anatomie est rendue avec précision et respect scientifique. Les décors historiques, qu’ils soient parisiens ou muséaux, bénéficient du même soin documentaire.

Sous l’apparence d’une errance macabre et parfois burlesque, le récit brasse une multitude de thèmes : la constitution des collections scientifiques, la notion d’animal-machine, les débats autour de l’intelligence animale, la disparition d’espèces comme le dodo, des événements historiques marquants, ou encore la postérité iconographique de Descartes. À travers ces strates, émergent des fragments de sa pensée, cités ou suggérés, mis en perspective par le regard rétrospectif de cette âme errante. L’autrice, manifestement nourrie par une lecture approfondie de l’œuvre cartésienne, interroge autant ses apports que ses limites, notamment dans le rapport entre l’homme et le règne animal.

Le titre, volontairement mystérieux, renvoie à cette tête séparée du corps, ballotée par l’histoire avant d’intégrer les collections nationales sous un numéro d’inventaire. Il résume à lui seul l’ambition de l’album : croiser rigueur historique, imagination graphique et réflexion philosophique. Portée par une narration visuelle exigeante et une documentation impressionnante, La tête de mort venue de Suède propose une méditation originale sur l’héritage de Descartes et sur ce qu’il reste d’un penseur lorsque son corps devient objet de science.

Note : 4.5 sur 5.

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Fiche technique :

  • Scénariste/illustratrice/coloriste : Daria Schmitt
  • ME : Dupuis
  • Collection : Aire libre
  • Parution : août 2025
  • Nombre de pages : 120
  • Prix : 25€ – album cartonné
  • ISBN : 9782808502665

One response to “La tête de mort venue de Suède : les aventures posthumes de la pensée cartésienne”

  1. […] L’unique BD lue en janvier, un magnifique ouvrage qui explore la pensée cartésienne de manière intelligente et originale. Ma chronique est à découvrir sur le blog. […]

Répondre à Bilan de mes lectures du mois de janvier 2026 – ʟᴇꜱᴍᴏᴛꜱᴅᴇʟɪᴠʀᴇɴᴛAnnuler la réponse.

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