« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Le cycle de la Brume, de Carlos Ruiz Zafón : une trilogie fantastique par le maître du surnaturel espagnol

Une fois n’est pas coutume, je vais vous partager des chroniques qui datent un peu pour vous parler d’un auteur dont j’ai découvert les écrits il y a plusieurs années et qui m’ont vraiment transportée. Carlos Ruiz Zafón, né à Barcelone en 1964, a publié son premier roman, Le prince de la brume, en 1993, après avoir travaillé de longues années dans la publicité. Ce roman est le premier d’une trilogie fantastique orienté jeunesse, suivi de Le palais de minuit (1994) et Les lumières de septembre (1995). Cette trilogie forme le Cycle de la Brume, dont je vais vous parler aujourd’hui au travers de trois chroniques que j’ai publiées il y a quelques années maintenant.

LE PRINCE DE LA BRUME

Premier roman du Cycle de la Brume et premier roman publié par CRZ en 1993, le Prince de la Brume est un récit fantastique qui se déroule dans les années 1940, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage en Europe. La famille Carver décide de quitter la ville pour s’installer dans une maison au bord de la mer, espérant ainsi échapper aux horreurs de la guerre. Cependant, leur nouvelle demeure cache des secrets anciens et terrifiants, notamment celui du Prince de la Brume, un sinistre personnage qui hante les cauchemars de Max, le jeune protagoniste de l’histoire.

Certaines images de l’enfance restent gravées dans l’album de l’esprit comme des photographies, comme des scènes auxquelles, quel que soit le temps écoulé, on revient toujours et que l’on n’oublie jamais.

L’intrigue du roman est sombre et pleine de mystères. CRZ met en place une atmosphère oppressante, où la tension croît à mesure que l’histoire progresse. Les éléments surnaturels et fantastiques qui s’ajoutent au récit ajoutent une dimension horrifique à la trame, plongeant le lecteur dans un univers où les pires cauchemars prennent vie.

Je sais maintenant que la vie humaine se divise fondamentalement en trois périodes. Dans la première, on ne pense même pas que l’on va vieillir, ni que le temps passe, ni que, dés le premier jour, celui de notre naissance, nous marchons vers une seule et unique fin. Passé la première jeunesse, commence la deuxième période, où l’on se rend compte de la fragilité de sa vie, et ce qui n’est d’abord qu’une simple inquiétude grossit en vous comme une mer de doutes et d’incertitudes qui vous accompagnent durant le reste de vos jours. Enfin, au terme de la vie, s’ouvre la troisième période, celle de l’acceptation de la réalité et, en conséquence, la résignation et l’attente. Au long de mon existence, j’ai connu beaucoup de gens qui étaient demeurés ancrés dans l’une de ces étapes et n’avaient jamais réussi à la dépasser. Il y a là quelque chose de terrible.

Les personnages sont fort bien développés, en particulier Max, qui évolue au fil de l’histoire, passant de l’enfance à l’adolescence tout en affrontant les forces obscures qui menacent sa famille. Les relations familiales occupent d’ailleurs une place centrale dans le récit, l’amour et la protection que se portent les membres de la famille Carver sont touchants. Sans oublier l’amitié solide qui se noue entre Max et sa soeur Alicia, et Roland, un gamin du coin qui fera découvrir à la fratrie les plus sombres secrets de la ville.

Bien que ce roman soit dédié à un public plutôt adolescent, il sera apprécié des lecteurs de tous âges grâce à la plume habilement maniée de CRZ qui offre à son lectorat une expérience palpitante et émouvante.
Si, à mes yeux, certains passages auraient mérité un peu plus de développement, ce roman reste une vraie merveille dont je recommande chaudement la lecture.

LE PALAIS DE MINUIT

Jamais je ne pourrai oublier la nuit où il a neigé sur Calcutta. Le calendrier de l’orphelinat St. Patrick’s égrenait les derniers jours de mai 1932 et laissait derrière nous un des mois les plus chauds de l’histoire de la ville des palais.

Habituellement, CRZ parvient à me transporter dans ses histoires fantastiques peuplés de mystères envoûtants et de personnages attachants. Malheureusement, le Palais de Minuit n’a pas réussi à atteindre le niveau de ses précédentes oeuvres.

L’histoire semble pourtant prometteuse : un mystérieux palais, des orphelins dans les rues de Calcutta, une vieille malédiction. Cependant, au fur et à mesure que l’on progresse dans le récit, on réalise que le potentiel de l’intrigue n’est jamais pleinement exploité. J’étais impatiente de découvrir les rues de Calcutta et l’atmosphère vive et colorée des villes indiennes. Je n’ai eu à aucun moment de l’histoire été transportée dans ce pays énigmatique. Les riches descriptions évocatrices dont j’avais l’habitude avec CRZ ne font ici que survoler quelques morceaux de Calcutta, alors que j’avais été transportée dans la vielle Barcelone avec le Cycle du Cimetière des Livres Oubliés. le style de CRZ reste malgré tout poétique, bien que je m’étais habituée à beaucoup plus d’investissement émotionnel à la lecture de ses romans.

Dans l’existence, il y a deux choses que tu ne peux choisir, Ben. La première, ce sont tes ennemis. La seconde, c’est ta famille. Parfois, la différence entre les uns et les autres est difficile à mesurer, mais le temps finit par nous enseigner que nos cartes auraient toujours pu être pires.

J’ai trouvé que les personnages manquaient cruellement d’authenticité. On se retrouve projeté à l’orphelinat, avec la Chowbar Society, comme si nous étions censés avoir déjà suivi les aventures des orphelins alors qu’on les découvre à peine. J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans l’intrigue et à m’attacher à eux ou à ressentir de l’empathie dans leur parcours. le jeune Ben, héro de l’histoire, manque de profondeur et de complexité. Les autres personnages, bien que potentiellement intéressants, restent en surface et ne suscitent que peu d’intérêt.

Les éléments surnaturels, qui sont la marque de fabrique de CRZ, manquent ici de crédibilité. Les motivations du « grand méchant » de l’histoire sont totalement caduques. le modèle du récit est trop calqué sur celui du Prince de la Brume pour que j’ai eue l’impression de lire un roman différent. Certes il s’agit du tome 2 du même cycle, mais toute l’intrigue se structure de la même façon : les jeunes protagonistes entendent parler d’une vieille malédiction, ils mènent leur enquêtent, une vielle personne leur révèle la genèse de la malédiction et ils affrontent le démon. Exactement comme dans le Prince de la Brume.

Je suis consciente qu’il s’agit de littérature à l’attention d’un public plutôt adolescent, mais je m’étais tellement habituée au grand talent de CRZ, à sa créativité et sa maîtrise de la narration, que mes attentes étaient élevées quant à ce roman. Malgré tout, il est important de souligner que, même si ce récit est en-deça de ses meilleures productions, il reste un écrivain talentueux, capable de créer des histoires fascinantes. Le Palais de Minuit peut encore offrir un divertissement largement suffisant pour un jeune lectorat, mais ne restera pas, à mes yeux, comme l’une de ses oeuvres mémorables.

LES LUMIÈRES DE SEPTEMBRE

Les lumières de septembre m’ont habitué à me souvenir de l’empreinte de tes pas disparaissant avec la marée.Je savais ,alors,que l’hiver ne tarderait pas à effacer le mirage du dernier été que nous avons vécu au bord de la baie bleue.

Troisième et dernier opus du Cycle de la Brume, Les Lumières de Septembre est celui que j’ai préféré parmi les trois, après ma grosse déception du Palais de Minuit. Dans ce roman, j’ai retrouvé cette ambiance nimbée de mystère et le côté fantastique-épouvante que j’aime tant chez cet auteur.

Le récit nous transporte plusieurs décennies en arrière, en 1937, sur la belle côte Normande. Simone Sauvelle, veuve au bord de la faillite, emménage dans l’imposant manoir de Cravenmoore, avec ses deux enfants, Dorian et Irène. Elle y sera au service du maître des lieux, Lazarus Jann, grand fabricant de jouets et notamment de marionnettes et automates (perso je trouve ça ultra glauque !). Démuni face à la terrible maladie de sa femme qui la force a garder le lit en permanence, Lazarus accueille chaleureusement la petite famille, qui apporte un peu de joie dans cette grande bâtisse vide. D’autant plus qu’Irène se lie rapidement d’amitié avec Hannah, jeune fille au service de Cravenmoore, et son cousin Ismaël, dont elle tombera vite amoureuse. La tragédie qui va survenir entre les murs du manoir n’en sera que plus terrible. Car Lazarus cache un effroyable secret, dont l’ombre plane dans la chambre de son épouse alitée depuis vingt ans.

Aujourd’hui,j’ai vu pour la première fois le visage de l’ombre. Elle m’observait en silence dans l’obscurité, aux aguets immobile. Je sais parfaitement ce qu’elle avait dans les yeux, cette force qui l’a maintient en vivante: la haine. J’ai senti sa présence et j’ai compris que, tôt ou tard, nos jours ici se transformeront en cauchemar.

Passé maître dans la narration d’histoires aussi envoûtantes qu’émouvantes, CRZ offre ici une belle étendue de son talent. On dénote dans ce roman, publié en 1995, tout ce qui fera sa notoriété quelques années plus tard avec sa fameuse tétralogie du Cimetière des Livres Oubliés, dont L’Ombre du Vent se vendra à plus de 12 millions d’exemplaires. Les Lumières de Septembre est un savant mélange de mystère teinté d’ésotérisme enrobé d’un vieux secret bien caché, le tout dans un manoir aux longs et nombreux corridors peuplé d’ombres et de spectres. Les ingrédients parfaits pour constituer un roman fantastique à l’ambiance lugubre et énigmatique !

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J’espère grâce à ces chroniques vous avoir donné envie de découvrir cet auteur fantastique que j’affectionne particulièrement et dont les œuvres m’ont permis de dépasser une période difficile. Je ne peux que vous recommander de lire également le cycle du Cimetière des livres oubliés qui s’ouvre avec l’excellent L’ombre du vent, et qui compte quatre tomes. Un recueil de nouvelles a également été publié à titre posthume en 2021 aux éditions Actes Sud, La ville de vapeur, qui compte onze nouvelles de l’auteur décédé en 2020.

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