« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Masha, la sans-utérus, de Raphaël Eymery : un conte horrifique et sordide sur la répulsion des corps

L’écrivain Raphaël Eymery est un auteur assez discret de la scène littéraire, et pourtant, à chacune de ses sorties, il fait trembler les fondations mêmes de la littérature de genre. Sa première oeuvre, Pornarina, parue en 2017, a reçu le prix Sade du premier roman. En 2020 puis 2024, il publie respectivement « L’Effroyable Affaire des souffreuses » et « Mary Geli : autopsie d’un dragon filiforme », deux nouvelles parues dans deux recueils aux éditions La Volte et Au diable vauvert, Les Affaires du Club de la rue de Rome et Les nouveaux déviants. Masha, la sans-utérus est donc son deuxième roman, publié aux éditions des Lumières, en janvier 2025, s’inscrivant dans la continuité de son premier roman Pornarina.

Masha, la sans-utérus est une œuvre sombre à la croisée du polar nécrophage et du mythe funèbre, dans laquelle on découvre un vieil homme, Augustin, qui traîne un traumatisme depuis ses jeunes années après sa rencontre avec la prostituée Masha. Son ami de longue date, Lucian, ayant entendu parler d’un institut slovaque venant en aide aux victimes de Masha, lui propose de l’accompagner jusqu’à l’établissement de soins. Ils y feront la rencontre de Rachilda, la directrice et psychothérapeute de l’institution, une imposante femme au crâne rasé et au méthodes, disons, peu conventionnelles. C’est dans les ruelles sordides de Malampia, à la frontière entre Ukraine, Moldavie et Roumanie, que les deux vieillards découvriront la vérité sur la sans-utérus, et feront face à leurs peurs les plus enfouies.

Masha la laide, l’abjecte, la nécrosée ; la sans-lait, la sans-viande, la sans-utérus ; Masha le ventre ouvert, le sac de fientes ou le paquet d’entrailles noires ; Masha la charogne, la morte déterrée, la carcasse calcinée ; cadavéreuse, sordidissime Masha […]

Dans ce récit sordide et crasseux, Raphaël Eymery explore les rouages de la violence et de la haine à l’encontre des femmes, au travers de la figure de Masha, la sordidissime, la sans-utérus, celle qui traumatise les jeunes hommes encore vierges de ses immondices. Augustin en a fait les frais dans sa jeunesse, à l’instar de tous ces hommes, jeunes et moins jeunes, qui peuplent l’institut slovaque. Les deux vieillards représentent chacun un extrême : d’un côté, le rejet total des femmes et de la sexualité, de l’autre, un appétit démesuré pour celui-ci. Dans les deux cas, la figure de la femme est instrumentalisée. Augustin, traumatisé par la chair féminine, partage sa vie avec Stoya, une poupée de silicone. Lucian, rejeté par les femmes, est obsédé par leur chair. Et puis il y a Rachilda, la psychothérapeute, bien loin des clichés physiques véhiculés par les hommes sur le corps féminin. Masha, Stoya, Rachilda, trois figures féminines libérée du rôle qui leur est assigné dans la société. Masha, la Parténophile, sans organes reproducteurs. Stoya, la poupée de réconfort dépourvue de vie. Rachilda, une femme bien réelle attirée par les vieillards, la Gérontophile. Les trois sont dépourvues des qualités attendues chez une femme et sont d’une certaine façon libérée des carcans que la société impose aux femmes.

Il fait jour ; que des vieux ou des gosses dans les rues ; pas de jeunes femmes. Lucian a la poitrine de Rachilda (ce qu’il a cru en deviner) dans la tête. Elle a d’énormes seins ronds qu’il fantasme de voir pendre et dodeliner au-dessus de sa bouche : ils sont dans une chapelle, sur de la soie rubiconde épaisse à étouffer un cheval, moelleuse comme le ventre d’une obèse, chatoyante, et Rachilda, en petite culotte noire, à quatre pattes, sa peau bronzée fondue dans la soie, sa tête ronde comme un troisième sein, ses seins blancs lourds comme des assommoirs, progresse en direction de Lucian et l’invite à venir s’allonger sous sa charpente de chair, et le vieillard s’y glisse comme un enfant sous un lit et s’étouffe en enfouissant son visage dans la poitrine, là il pourlèche un téton, puis tète et, alors qu’il éjacule, un lait épais au goût de charogne inonde sa bouche, sa gorge, il se retire, fuyant comme Augustin devant Masha vomissant des entrailles.

Sous la plume de Raphaël Eymery, ce récit aux allures de conte macabre va toujours plus loin dans l’horreur qu’il raconte, dans la chair qu’il explore, les plaisirs interdits qui révulsent. L’auteur sonde les corps, dans tout ce qu’ils ont de plus cru et d’abject, les fluides qui le composent, sa décadence et sa dégénérescence. Il s’introduit dans les moindres interstices de chair pour en faire ressortir toute la laideur et la répulsion. Dans un style aussi brut que poétique, l’auteur nous invite à réfléchir sur le temps qui passe et qui dégrade les êtres, mais aussi sur l’art de manière générale comme solution à cette implacable réalité.

Je suis psychothérapeute. Je crois en l’art-thérapie. L’art, même le plus bas, le plus trivial ou commercial, apaise les corps qui n’ont pas connu d’autre trouble que celui de leur mise au monde. Sans que cela soit toujours explicité, musique, cinéma et littérature soignent au quotidien la masse des humains sans relief, ennuyeux et prévisibles.

Sous ses airs de récit horrifique, Masha, la sans-utérus, est en réalité un texte qui va bien plus loin et qui apporte une réflexion le corps physique et la santé mentale. Évidemment, ce roman ne sera pas à mettre entre toutes les mains, car il remue et trouble plus que de raison. Les thèmes abordés et la noirceur globale du texte ne feront pas l’unanimité, mais pour celleux qui se sentent l’âme aventureuse et l’estomac accroché, je ne peux que chaudement recommander ce roman.

Lucian se rhabille et pense soudain à Masha la solitaire. Masha l’infectée, la pestiférée, la radioactive ; après des décennies, elle est toujours dans l’air, dans la peau, dans le cerveau d’Augustin ; le champignon atomique des entrailles déversées sur le crâne n’a pas suffi ; cancer psychique, Tchernobyl sexuel ; on en vient à se rouler en boule toute la nuit autour d’un vagin en plastique.

Entre horreur et sordide, Raphaël Eymery prouve une nouvelle fois son talent à gratter sous la croûte de la réalité pour y révéler au grand jour les immondices qui s’y cachent. C’est à la fois réjouissant et peu ragoûtant, mais ça a le mérite de faire réagir. Et c’est exactement le but de la littérature.

Note : 3.5 sur 5.

Fiche technique

  • Auteur : Raphaël Eymery
  • ME : éditions des Lumières
  • Parution : janvier 2025
  • Pages : 266
  • Prix : 22 euros
  • ISBN : 978-2-488535-00-7

Résumé éditeur : À travers toute l’Europe, Masha recherche de jeunes hommes vierges qu’elle traumatise de la plus sordide des façons. Des décennies après l’avoir rencontrée, Augustin vit toujours dans la peur de Masha. Vieillard solitaire, il a toute sa vie fui les corps féminins. Jusqu’au jour où il intègre un institut ukrainien dirigé par une psychothérapeute soignant obsessivement les victimes de la sans-utérus. Augustin ne pourra s’affranchir de son traumatisme qu’au prix d’efforts qui dépassent l’entendement et la chair.

Masha, la sans-utérus n’est pas seulement « un livre à ne pas mettre entre toutes les mains », c’est une fantasmagorie mortuaire, cauchemar qui explore jusqu’en ses retranchements un imaginaire de l’immondice.

Tout au long de ce polar nécrophage, l’écriture somptueuse et inventive de Raphaël Eymery, auteur chez Denoël du remarqué Pornarina, prête vie à un cortège de créatures mi-rêvées mi-réelles au dernier rang duquel trône la sordidissime Masha.

Par l’auteur de Pornarina, la-prostituée-à-tête-de-cheval (Denoël, FolioSF) — prix Sade du premier roman 2017.

Une réponse à « Masha, la sans-utérus, de Raphaël Eymery : un conte horrifique et sordide sur la répulsion des corps »

  1. Avatar de tampopo24

    A la fois réjouissant et peu ragoûtant, comment ne pas être attirée après un tel argumentaire, surtout que je l’ai déjà vu passer chez Morgane Caussarieu et Céline (sur insta), il me semble ! Je suis fortement intriguée et tentée par ce titre cracra et provocateur 😀

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