Renée Zachariou est une jeune autrice qui signe avec Moedium son premier roman aux éditions Mnémos. Elle s’est fait remarquer par la maison d’édition en 2025 avec sa nouvelle Léthé, la mer d’oubli, publiée dans le recueil Memoria, une anthologie de cinq textes de primo-auteurices ayant pour fil conducteur la mémoire, pour lequel l’éditeur Rhodanien avait lancé un appel à texte à l’occasion de son trentième anniversaire.
Moedium nous entraîne aux côtés de Moira, une jeune femme qui travaille comme data scientist pour une société de traitement de données. Ce qu’elle aime, ce sont les chiffres, le réel, le tangible, le rationnel. Aussi, lorsque sa mère décède et que surgissent les souvenirs de son enfance auprès de celle qui était médium, le monde logique et théorique dans lequel elle évoluait bascule totalement. Car sa mère lui a laissé en héritage un bien étrange objet ; un oeuf aux couleurs changeantes qui semble influer sur l’humeur de la jeune femme. Cet artefact ésotérique va la mener dans les tréfonds de sa mémoire, à la recherche de souvenirs enfouis, de bribes de son passé avec sa mère qui était à ses yeux une piètre médium puisqu’elle n’a pas même vu venir sa propre mort.
C’est ce que je pensais de ma mère. Qu’elle n’avait pas de talent. Enfin, pas de talent pour lire l’avenir. La preuve, elle n’a pas pu prévoir que son cœur s’arrêterait de battre, un lundi après-midi de mai. Un mois de mai où on a froid comme en novembre.
Moira, accompagnée de son amie de toujours, Tiffany, part en quête de son passé, de ce que sa mère lui a laissé en héritage bien malgré elle. Cartésienne invétérée, Moira va se frotter tour à tour à l’occulte, au divin, aux croyances et aux mythes. C’est un savant mélange d’éléments fantastiques et de fantasy que Renée Zachariou nous offre dans son roman. Si la mémoire est le thème qui fait battre son récit, l’autrice propose une réflexion sur l’héritage familial, le lien maternel, le deuil et les souvenirs qui tracent un lien invisible entre le monde des vivants et des absents.
Si l’on refuse de s’abreuver à la source de la mémoire, on se déshydrate jusqu’à se dessécher. Mais si l’on y plonge sans retenue, on s’y noie.
C’est avec une plume décalée, poétique et onirique que nous est conté ce récit pareil à nul autre. L’atmosphère est à la fois inquiétante et rassurante, mystérieuse et familière. J’ai beaucoup apprécié le ton avec lequel l’autrice nous transporte dans le Paris de l’occulte, mais aussi cette galerie de personnages qu’elle brosse, tous aussi loufoques qu’attachants. Moira avec son esprit méthodique et incrédule, Tiffany, l’amie prête à tout, Trophonios et Agamida, aussi troublants que fascinants, ou encore Luna et Léna, les soeurs Yanus, spécialistes de l’occulte qui parlent par énigmes. Le décor parisien n’est finalement qu’un prétexte pour raccrocher cette histoire rocambolesque dans le réel, histoire de ne pas trop nous perdre dans le processus. Heureusement, l’ouvrage est relativement court, et ces 200 pages sont suffisantes pour dérouler ce stupéfiant récit. Un choix vraiment judicieux pour éviter un trop plein de rebondissements qui auraient alourdi l’intrigue.
Enfin, l’autrice nous immerge en pleine mythologie grecque avec notamment les personnages de Trophonios et Agamida (Agamède dans la mythologie), qui, selon les légendes, étaient les architectes de fameux temples Grecs comme celui consacré à Apollon à Delphes ou celui de Poséidon à Mantinée, ou encore de la maison d’Amphitryon à Thèbes. Les deux personnages mythologiques sont liés à un sanctuaire oraculaire dans lequel coulaient deux sources : le Léthé, source de l’Oubli, et la source de la Mémoire. Les personnes souhaitant consulter l’oracle se rendaient dans le sanctuaire et buvaient l’eau de l’une des sources avant de poser leur question. Le nom des sœurs jumelles Léna et Luna Yanus, une référence au dieu romain Janus (ianus en latin, et désigné comme le ianitor, le gardien des portes du ciel), qui est représenté avec deux visages : l’un tourné vers le passé, l’autre vers l’avenir. Le prénom de Moira est lui-même issu du grec ancien signifiant à la fois « portion », « part » ou « destin », et ce n’est absolument pas un choix anodin dans le récit puisque la protagoniste est soumise à son destin et ne peu s’y soustraire sous peine de commettre l’hubris, l’orgueil humain. De par les souvenirs et l’héritage de Moira, l’autrice met en exergue la puissance de la destinée pour réussir à aller de l’avant. Moi qui aime particulièrement étudier la langue et le choix des noms de personnages dans les romans que je lis, j’ai été largement servie avec Moedium ! On sent d’ailleurs que l’autrice maîtrise son sujet et use de termes grecs comme le therapôn (le serviteur des Dieu), Korax (corbeau en grec ancien) ou encore Oida (« je sais parce que j’ai vu »).
On peut donc conclure en affirmant que Moedium est un récit à part, de ceux qui naviguent sur de lointains océans en marge de tous ceux que vous pourrez lire. C’est un texte à la fois intelligent, sensible et porteur de sens. Renée Zachariou est incontestablement une autrice à surveiller de près. Un premier roman vraiment réussi !

Fiche technique :
- Autrice : Renée Zachariou
- ME : Mnémos
- Couverture : Ebrahel Lurci
- Parution : 18 février 2026
- Pages : 208
- Prix : 18€
- ISBN : 9782382672402








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