Aliya Whiteley est une autrice anglaise née en 1974 dans le nord du Devon, au Royaume-Uni. Elle a publié de nombreux textes de science-fiction et de fantasy mais peu d’entre eux ont été traduits en français. Avec La Beauté, elle signe un roman bref mais profondément troublant, à la croisée de la science-fiction spéculative, du conte philosophique et de la fable métaphysique. Loin du spectaculaire souvent associé au post-apocalyptique, l’autrice privilégie dans son récit une approche intime et contemplative. Le monde qu’elle décrit n’est qu’un lent glissement où le quotidien se fissure pour laisser apparaître une étrangeté organique qui va déplacer les frontières entre humain et inhumain, corps et genre.
Le sol tremble et une chose sort du trou. C’est une femme. Ou plutôt une créature. Son apparence est jaunâtre, spongieuse, elle est dotée de membres, avec une tête lisse et ronde comme une balle. Elle n’a ni yeux ni oreilles. Je me plaque contre le mur rugueux alors qu’elle émerge du trou et se tient debout comme un être humain, comme une vraie femme.
Dans une vallée reculée, quelque part dans un futur nébuleux, quelques hommes vivent au milieu des tombes. Les femmes ont totalement disparu après qu’un virus les a toutes décimées. Le monde qui reste est structuré autour de leur absence, les gestes, les souvenirs, les récits que l’on se répète pour ne pas oublier. Puis, un jour, quelque chose surgit de la terre. Des créatures étranges, à la fois humaines et fongiques aux corps de femmes. Les survivants les appellent les Beautés. Avec elles renaissent le désir, la peur, la fascination. Au cœur du récit, le narrateur, Nate, observe et se mêle à ces nouvelles formes de vie qui émergent de la terre. Sont-elles le retour des femmes disparues ? Une mutation du vivant ? Ou autre chose encore ? La force du roman tient précisément dans cette incertitude car l’apparition des Beautés est inexplicable. Elles incarnent l’altérité dans ce qu’elle a de plus déroutant, à la fois attirante et inquiétante, fragile et puissante, familière et différente.
Le silence est pire que la douleur. Il est devenu mon ennemi mortel : effrayant et chargé de désespoir, il me tue, me déchire.
À travers cette rencontre avec l’inconnu, Aliya Whiteley interroge avec finesse les structures de pouvoir et les réflexes de domination qui façonnent les sociétés humaines. Elle met en exergue la réaction des hommes face à ce qui leur échappe, ce qu’ils ne peuvent nommer ou comprendre. Derrière la dimension fantastique, l’autrice parvient à mettre en place une réflexion subtile sur le désir, la vulnérabilité et la difficulté d’accepter ce qui ne nous ressemble pas.
Il existe deux types d’apprentissages dans le monde. L’un consiste à apprendre dans les livres et à écouter en classe, mais il ne fait qu’effleurer la surface de notre esprit. C’est une connaissance superficielle, comme une couverture douce que l’on met sur les épaules. Et puis, il y a une autre façon d’apprendre qui est de le faire dans l’action. Mais ce n’est pas aussi confortable. C’est comme de l’eau qui s’infiltre dans les rochers et la terre, pour faire germer les graines. C’est un processus chaotique, douloureux et impossible à maîtriser.
Le roman marque surtout par son atmosphère vaporeuse et liminale. L’écriture de l’autrice, très poétique, cultive une forme de lente contamination sensorielle. Les paysages, les odeurs, la texture des corps, les silences entre les personnages, tout contribue à installer un climat de douce étrangeté hypnotique. Le trouble s’insinue, page après page, jusqu’à transformer notre perception. Dans cette vallée isolée où le monde semble recommencer autrement, le récit propose finalement une réflexion profonde sur notre place parmi les autres formes du vivant. Plus qu’un récit de survie dans un monde post catastrophe, La Beauté est une parabole sur la métamorphose des corps, des identités et de notre manière d’habiter la Terre.
Rare, dérangeant et fascinant, ce court roman rappelle que la science-fiction peut être un territoire d’exploration intime autant qu’un laboratoire d’idées. Avec La Beauté, Aliya Whiteley compose une œuvre étrange et mélancolique d’une profonde justesse qui nous invite à regarder l’altérité comme une possibilité de transformation.

Fiche technique :
- Autrice : Aliya Whiteley
- ME : Mnémos
- Traduction : Olivier Bérenval
- Couverture : Raúl Ruiz
- Titre original : The Beauty
- Parution : 18 mars 2026
- Pages : 128
- Prix : 18€
- ISBN : 978-2-38267-250-1








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