« Chaque lecture est un acte de résistance  » Daniel Pennac

Albin : une dystopie glaçante par l’auteur tchécoslovaque Martin Harniček

En 2024, le lectorat français découvrait Martin Harniček avec son roman dystopique Viande, paru aux éditions Les Monts métallifère, dans une traduction de Benoît Meunier. Rédigé dans les années 1970, Albin ne paraîtra qu’en 1981 avec Viande, dans un seul opus, aux éditions Sixty-Eight Publishers. Du fait de son contenu hautement critique envers la politique communiste de Tchécoslovaquie, Albin circule dans un premier temps sous le manteau, sous forme de ‘samizdat’, autrement dit, une publication clandestine auto-éditée en Union soviétique et dans les pays du bloc de l’Est.

L’intrigue d’Albin se déroule dans une société ultra-répressive où surveillance et punition vont de paire. La surpopulation est devenu un problème majeur et pour y remédier, le Parti mondial a choisi une solution radicale : la dévitalisation. Tous les hommes de cinquante ans et les femmes de quarante-cinq ans sont éliminés, de façon ultra brutale. Pire encore, les femmes ayant enfanté au cours de leur vie sont dévitalisées à quarante ans, pour les punir de leur désobéissance. Pourtant, c’est bien une naissance qui donnera l’impulsion à l’intrigue de ce roman. Celle d’Albin. Un enfant voulu par Isabella et son mari prédicateur, qui espèrent que ce nouvel être humain sera à l’origine d’un changement. Il le sera, mais pas de la manière qu’ils se l’imaginaient. Car le petit garçon fait preuve, à sept ans déjà, d’une grande inclination à la torture d’animaux et à la délation. Un caractère qui attire rapidement l’attention du Comité local, si bien qu’il grimpera rapidement les échelons grâce à son intelligence supérieure mais surtout, son absence totale d’humanité qui font de lui un élément parfait pour siéger dans les plus hautes sphères de cette abominable société.

Les hommes sont dévitalisés le lendemain de leur cinquantième anniversaire, et les femmes ne peuvent vivre que jusqu’au lendemain de leur quarante-cinquième anniversaire. Mais ceci vaut uniquement pour les femmes n’ayant pas eu d’enfant. Celles qui ont eu un ou plusieurs enfants perdent automatiquement droit à cinq ans de vie, que leur enfant soit en vie ou non. Cette mesure est conçue pour réparer au moins partiellement le mal qui a été fait par la femme ayant mis au monde. Pour résumer, on peut dire que les hommes vivent cinquante ans, les femmes sans enfant quarante-cinq et les femmes avec enfants quarante. Nul n’a le droit de prolonger sa durée de vie ne serait-ce que d’un jour.

Au travers de ce récit, l’auteur décortique les rouages d’un système totalitaire qui réprime la population mais qui, bien évidemment, favorise ceux qui dirigent en les soustrayant à ce système qu’ils imposent. On peut indubitablement dire qu’Albin excelle dans la participation à ce système. Il met en place de nouvelles façons de torturer les dévitalisés, il n’hésite pas à se servir des autres pour arriver à ses fins et dénoncer pour s’assurer la meilleure place. Pour venir à bout de la surpopulation, le Parti mondial en est venu à interdire les relations hétérosexuelles entre ses membres pour éviter tout risque de grossesse. Les relations homosexuelles sont vues d’un fort bon oeil et Albin use allègrement de ses charmes pour manipuler et instrumentaliser d’autres membres à sa guise. Entre son idéologie mortifère, sa structure étatique ultra-rigide, ses agents et sa police, le Parti mondial rappel en tout point la période post Printemps de Prague et la « normalisation » en Tchécoslovaquie, époque durant laquelle le parti communiste reprend les rênes du pays en éliminant tout mouvement de contestation comme on peut le lire dans le protocole de Moscou en date du 27 août 1968 : « Les représentants tchécoslovaques, dans ce document, affirment leur résolution à atteindre la normalisation des relations dans notre pays sur une base marxiste-léniniste, renouveler le rôle du Parti et restaurer l’autorité de l’État fondée sur les classes ouvrières, éliminer les organisations contre-révolutionnaires de la vie politique et renforcer les relations internationales entre la République socialiste tchécoslovaque, l’Union soviétique et ses alliés socialistes. » (source : wikipédia). On comprend dès lors bien mieux pourquoi ce récit de Martin Harniček passait sous le manteau à sa sortie.

– Tout le monde n’est pas fait pour diriger. S’il y en a parmi vous qui donnent des ordres, il faut bien qu’il y en ait aussi qui obéissent. Tout le monde ne peut pas être fort. Les faibles ont leur utilité. Et si vous êtes ici aujourd’hui, jeunes gens, c’est justement pour déterminer lesquels, parmi vous, sont forts et lesquels sont faibles.

Albin est donc un texte dystopique indissociable du contexte politique de l’époque à laquelle il a été écrit. C’est un récit intrinsèquement violent, cruel, ignoble, dans lequel l’espoir a disparu depuis longtemps. Dans cet univers dépourvu de la moindre once d’humanité, la perversion triomphe. Martin Harniček ne prend pas de pincettes pour nous livrer son histoire. Le style est aussi brut et froid qu’Albin est insensible. Cela peut créer un profond malaise chez les personnes qui n’ont pas l’habitude de lire des récits aussi sombres et implacables. Je ne cache pas que les premières pages m’ont mise à l’épreuve, et je dois également vous prévenir que certains passages sont vraiment difficiles à lire (torture d’animaux et de personnes). Mais cela montre à quel point ce monde est gangréné par la haine et la violence, jusqu’aux enfants embrigadés dans ce système despotique. C’est un texte qui fait réellement froid dans le dos et qui ouvre les yeux sur ceux que nous mettons au pouvoir. Nous ne sommes vraiment pas à l’abri d’une telle société. Comme l’a dit l’auteur lors d’une interview : « Aujourd’hui, à mon avis, il n’y a plus un seul endroit où s’échapper. Et ça n’a pas l’air parti pour s’arranger. J’espère ne pas avoir écrit des livres prophétiques, à la Nostradamus. » Je l’espère aussi !

Note : 4 sur 5.

Fiche technique :

  • Titre VO : O Albínovi
  • Auteur : Martin Harniček
  • Traduction : Benoît Meunier
  • ME : Les monts métallifères
    • Collection Pb82
  • Couverture : Ludovic Debeurme
  • Parution : janvier 2026
  • Pages : 130
  • Prix : 18 euros
  • ISBN : 9782494990074

Résumé éditeur : Dans une société ultra-répressive et menacée par la surpopulation, la mort est devenue un problème d’État. L’âge de la mort (dévitalisation) comme les rapports sexuels sont imposés par décret.
Dans ce monde où la méchanceté est érigée en qualité première (car il faut savoir tuer), le seul objectif d’Albin, anti-héros tout aussi sombre que le narrateur de Viande, n’est pas de survivre mais de grimper dans l’échelle sociale, d’acquérir le pouvoir absolu pour laisser libre cours à son sadisme.
Pris dans les rouages des décrets officiels, d’une loi toujours changeante, il n’en sera finalement que le jouet misérable, tandis que la révolution, censée rétablir un monde plus humain, ne fera que déplacer l’exercice de la violence.

Une réponse à « Albin : une dystopie glaçante par l’auteur tchécoslovaque Martin Harniček »

  1. Avatar de Light And Smell

    Un monde qui fait froid dans le dos et qui, je l’espère, restera cantonné à ce roman. Il me semble peut-être un peu trop brut et brutal pour moi mais je ne doute pas qu’il soit saisissant. Quant au protagoniste, il fait froid dans le dos !

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